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L’OTAN paie Ankara pour qu’elle ne devienne pas ce qu’elle est déjà

Recep Tayyip Erdoğan lors du sommet de l’OTAN à Ankara, le 8 juillet 2026. Ankara n’a pas besoin de choisir entre l’Alliance et ses alternatives tant que son siège à l’intérieur multiplie sa puissance à l’extérieur. (AP Photo/Riza Ozel) https://www.timesofisrael.com/erdogan-derides-israeli-and-greek-concerns-over-potential-us-sale-of-f-35s-to-turkey/

Ankara ne quitte pas l’OTAN : elle en conserve les privilèges tout en construisant sa sécurité ailleurs. L’indispensabilité turque n’est pas une fatalité géographique, mais une dépendance que l’Alliance a choisi de ne pas remplacer.

La politique de l’OTAN à l’égard de la Turquie repose sur un avertissement périmé : exercer une pression sur Ankara risquerait de la pousser vers Moscou, Pékin ou Téhéran. Cet avenir est déjà là. La Turquie est stratégiquement extérieure et institutionnellement intérieure : elle construit ses dispositifs de sécurité hors de l’OTAN tout en conservant du pouvoir en son sein.

Lors du sommet d’Ankara en juillet, tous les Alliés, Turquie comprise, ont réaffirmé leur engagement indéfectible envers l’article 5, qualifié la Russie de menace durable pour la sécurité euro-atlantique et répété que l’Iran ne devait jamais acquérir l’arme nucléaire.¹ Quelques semaines plus tard, la Turquie signait avec l’Arabie saoudite et le Pakistan l’accord de défense conjointe de La Mecque, aux termes duquel une attaque armée contre l’un est considérée comme une attaque contre les trois. Le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan a décrit cette clause comme étant « techniquement la même que l’article 5 de l’OTAN ».² Cette semaine, le président Recep Tayyip Erdoğan a déclaré que la Turquie envisagerait une adhésion à part entière à l’Organisation de coopération de Shanghai, menée par la Chine et la Russie, tout en affirmant qu’une telle adhésion n’impliquerait nullement de modifier les liens de la Turquie avec l’OTAN ou l’Occident.³

Ankara accumule les systèmes de sécurité, exploitant chacun sans dépendre exclusivement d’aucun. L’OTAN lui donne accès aux décisions occidentales, au renseignement, à l’interopérabilité et au pouvoir de blocage inhérent au consensus. La Mecque ajoute un cadre de défense mutuelle avec l’Arabie saoudite et un Pakistan doté de l’arme nucléaire. Shanghai offre un ancrage institutionnel aux côtés de la Chine, de la Russie et de l’Iran. L’expansion de l’industrie de défense turque réduit les leviers occidentaux. Moscou fournit énergie et infrastructure nucléaire tout en élargissant la latitude d’Ankara.

La Turquie n’a pas besoin de quitter l’OTAN. Partir serait une rétrogradation.

Aucun autre dispositif n’accorde à Ankara une combinaison comparable d’accès à l’Occident et de pouvoir sur les décisions occidentales. L’appartenance à l’OTAN permet à la Turquie d’entrer dans des systèmes rivaux sans abandonner son siège au sein de l’Alliance.

La Turquie s’oppose sélectivement à Moscou lorsque leurs intérêts divergent, soutenant l’Ukraine dans des domaines importants et limitant le passage des navires de guerre au titre de la Convention de Montreux. Dans le même temps, elle a acheté le système S-400 que l’OTAN ne pouvait intégrer et a été exclue du programme F-35,⁴ a placé Rosatom au cœur de la centrale nucléaire d’Akkuyu, préservé les corridors énergétiques russes et refusé de rejoindre le régime occidental de sanctions. Des entités basées en Turquie ont été citées à plusieurs reprises dans des mesures américaines et européennes visant des réseaux approvisionnant la base militaro-industrielle russe ou contournant les restrictions.⁵ ¹³ Cette semaine à Bichkek, au moment même où Erdoğan ouvrait la porte à une adhésion pleine à l’OCS, il signalait également de nouveaux projets nucléaires avec la Russie.⁶

La subordination n’est pas le critère. Ankara coopère lorsque ses liens avec la Russie lui procurent un avantage et en externalise le coût vers l’OTAN.

Ankara et Téhéran sont en concurrence dans toute la région, mais des réseaux turcs apparaissent régulièrement dans des dossiers américains portant sur le pétrole iranien, le Corps des gardiens de la révolution islamique,⁷ des composants de missiles et des acquisitions d’armements.⁸ Halkbank, banque turque contrôlée par l’État, a été poursuivie pendant des années pour un dispositif présumé de contournement des sanctions contre l’Iran portant sur plusieurs milliards de dollars, avant que l’affaire ne soit classée en juin 2026 dans le cadre d’un accord avec l’administration Trump, sans aveu de faute.⁹ Un pacte de défense partiellement façonné par l’inquiétude que suscite l’Iran n’a pas fermé les canaux dont Téhéran tire profit. La Turquie n’a pas besoin d’être l’alliée de l’Iran pour faciliter son action.

La Mecque crée une deuxième obligation de défense collective. Les forces turques peuvent désormais être engagées au titre d’une garantie calquée sur l’article 5, impliquant l’Arabie saoudite et un Pakistan nucléaire, sans aucune décision de l’OTAN.²

Si La Mecque entraîne des forces turques dans une guerre dans le Golfe, l’OTAN n’a aucune obligation de suivre, mais devra absorber les conséquences de l’entrée d’un Allié majeur dans un conflit au titre d’une garantie extérieure. Si Ankara emploie la force contre la Grèce en vertu de son casus belli permanent, il s’agit de la coercition d’un Allié contre un autre, non d’une défense collective face à un agresseur extérieur. Le Pacte de La Mecque n’a pas besoin de faire la guerre pour modifier l’architecture de puissance.

L’OTAN continue pourtant de fragmenter le problème turc en dossiers distincts : le S-400 relève des acquisitions, le contournement des sanctions contre la Russie de leur application, l’Iran des sanctions, la Grèce d’un différend égéen, Chypre d’un conflit gelé, La Mecque de la diversification régionale et Shanghai de l’équilibrage diplomatique.

Pris séparément, ces éléments paraissent gérables. Leur somme ne l’est pas.

Le traité de Washington commence par des obligations, non par la géographie. L’article 1 impose aux parties de régler leurs différends internationaux par des moyens pacifiques et de s’abstenir de toute menace ou de tout emploi de la force incompatible avec les buts des Nations unies.¹⁰ Depuis 1995, la Turquie maintient un casus belli officiel contre la Grèce autorisant le recours à des moyens militaires si Athènes étend ses eaux territoriales en mer Égée au-delà de six milles marins.¹¹ Une menace permanente de guerre contre un autre Allié heurte directement cette obligation.

L’article 1 ne s’arrête pas aux frontières de l’OTAN. Chypre se trouve hors de l’Alliance ; la restriction visant les menaces et l’emploi de la force, elle, ne s’y arrête pas. La présence militaire turque persistante et le contrôle effectif exercé dans le nord de Chypre relèvent donc de cette obligation.¹² L’appartenance à l’OTAN ne peut réécrire la souveraineté, intégrer un territoire occupé à l’article 5 ni soustraire la coercition exercée contre un État tiers à l’article 1. Chypre expose précisément la faille créée par la coercition venue de l’intérieur.

Le préambule du traité nomme la démocratie, les libertés individuelles et l’État de droit ; l’article 2 engage les Alliés à renforcer leurs institutions libres.¹⁰ La régression démocratique turque s’écarte de cet ordre.¹³

L’article 3 oblige les Alliés à maintenir et développer leur capacité individuelle et collective de résistance à une attaque armée.¹⁰ Le S-400 a porté atteinte à l’interopérabilité. L’OTAN elle-même considère la résilience des approvisionnements énergétiques comme une exigence relevant de l’article 3 ; Akkuyu ancre un opérateur étatique russe au cœur d’une infrastructure essentielle à la défense collective.⁶ ¹⁴

L’article 8 interdit à une partie de contracter un engagement international incompatible avec le traité.¹⁰ Une adhésion pleine de la Turquie à l’Organisation de coopération de Shanghai le mettrait directement en jeu. Les règles d’adhésion à l’OCS imposent que les engagements internationaux de sécurité d’un candidat soient compatibles avec les traités et instruments de l’organisation, soumettant Ankara à deux régimes de compatibilité rivaux.¹⁵

La conduite persistante de la Turquie engage désormais la doctrine de la violation substantielle.

L’article 60 de la Convention de Vienne permet aux autres parties, agissant à l’unanimité, de suspendre ou de mettre fin aux relations conventionnelles avec un État responsable d’une violation substantielle, notamment lorsqu’est violée une disposition essentielle à l’objet ou au but du traité.¹⁶ La Turquie n’est pas partie à la Convention de Vienne,¹⁷ mais cette doctrine reflète largement le droit international coutumier.¹⁸

L’État défaillant n’a aucun veto sur les conséquences de sa propre violation substantielle.¹⁶ ¹⁸

L’OTAN n’a jamais emprunté cette voie. L’absence de précédent n’équivaut pas à une incapacité juridique. Le silence du traité sur l’exclusion ne crée aucune immunité face au droit général des traités.¹⁸

L’obstacle est la dépendance. Ankara l’a monétisée.

En retardant l’adhésion de la Suède, la Turquie a utilisé l’unanimité alliée pour négocier la vente américaine de F-16.¹⁹ Auparavant, elle avait retardé les plans de défense de l’OTAN pour la Pologne et les États baltes tout en faisant pression sur l’Alliance au sujet de son traitement des YPG kurdes en Syrie.²⁰ Ce consensus transformé en monnaie d’échange n’est pas périphérique au problème ; il en est un instrument.

L’article 5 n’ancre plus la politique de sécurité d’Ankara. Il ne peut protéger de manière crédible la Turquie contre des guerres engendrées par sa propre coercition, mais sert encore de ligne de crédit à une politique de sécurité que l’Alliance ne conçoit ni ne contrôle.

La valeur d’un Allié est la sécurité nette qu’il produit.

La géographie turque est un actif fixe qu’Ankara reloue à l’Alliance. Les détroits, les bases, l’espace aérien et la logistique ne sont des postes de péage politiques que faute d’alternatives. Le consensus est le poste de péage institutionnel.

Une armée qui contribue à dissuader la Russie tandis que son gouvernement approfondit sa dépendance envers elle, menace un autre Allié et entrave la planification alliée ne peut être portée au bilan à sa valeur brute.

La Turquie est désormais un passif stratégique net pour l’Alliance.

La réponse à l’indispensabilité turque est la redondance.

Le Protocole de Constantinople la rend opérationnelle : aucune porte turque ne doit rester sans alternative. L’OTAN doit apprendre à se déplacer, se ravitailler, décider et, si nécessaire, combattre sans autorisation turque. Le « consensus moins un » doit s’appliquer lorsque l’obstruction ou la violation substantielle d’un Allié est elle-même en cause, afin de lui retirer tout veto sur la réponse. La Grèce, la Roumanie et la Bulgarie doivent absorber une part plus importante du dispositif sud-oriental de l’OTAN, tandis que la logistique, l’énergie, le renseignement et les capacités industrielles de la Méditerranée orientale doivent être placés hors du contrôle d’Ankara. Les Alliés doivent également préparer la base juridique d’une suspension ou d’une cessation.

La question n’est plus de savoir comment garder la Turquie dans l’OTAN. Elle est de savoir si l’OTAN doit encore la garder.

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Texte publié initialement en anglais dans To Vima International Edition (Grèce), le 4 septembre 2026, sous le titre « NATO Is Paying Turkey Not to Become What It Already Is ». Version française intégrale, traduite, adaptée et révisée par l’auteur.

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Dans le même dossier, du même auteur :

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[1] OTAN, « The Ankara Summit Declaration », 8 juillet 2026.

[2] Reuters, « Turkey, Pakistan, Saudi Arabia defence pact technically same as NATO’s Article 5, Turkish minister says », 8 août 2026.

[3] Reuters, « Erdogan says Turkey would consider full membership of China- and Russia-led security bloc », 2 septembre 2026.

[4] U.S. Department of Defense, « U.S. Begins Process of ‘Unwinding’ Turkey From F-35 Program, DOD Officials Say », 17 juillet 2019.

[5] U.S. Department of the Treasury, « Treasury Takes Aim at Third-Country Sanctions Evaders and Russian Producers Supporting Russia’s Military Industrial Base », 30 octobre 2024.

[6] Associated Press, « Turkey’s Erdogan signals further nuclear projects with Russia », 1er septembre 2026.

[7] U.S. Department of the Treasury, « Treasury Targets Additional Elements of Iran’s “Shadow Banking” Network », 9 juillet 2025.

[8] U.S. Department of the Treasury, « Economic Fury Targets Iranian Missile and UAV Procurement Networks », 21 avril 2026.

[9] Reuters, « Judge formally ends US prosecution of Turkey’s Halkbank after Trump deal », 17 juin 2026.

[10] OTAN, « Le Traité de l’Atlantique Nord », 4 avril 1949.

[11] Ministère grec des Affaires étrangères, « Territorial sea – Casus belli », mise à jour du 8 mai 2024.

[12] Cour européenne des droits de l’homme, « Factsheet – Extra-territorial jurisdiction of States Parties », notamment Cyprus v. Turkey, 10 mai 2001.

[13] Commission européenne, « Türkiye Report 2025 », 4 novembre 2025.

[14] OTAN, « Resilience, civil preparedness and Article 3 », mise à jour du 13 novembre 2024.

[15] Organisation de coopération de Shanghai, « Regulation on Admission of New Members to Shanghai Cooperation Organization », 11 juin 2010.

[16] Nations unies, « Vienna Convention on the Law of Treaties », art. 60, 23 mai 1969.

[17] Mission permanente de la Turquie auprès des Nations unies, « Provisional application of treaties: Information provided by Turkey », 2020.

[18] Aurel Sari, « Can Turkey be Expelled from NATO? It’s Legally Possible, Whether or Not Politically Prudent », Just Security, 15 octobre 2019.

[19] Reuters, « US Advances Fighter Jet Sale to Turkey, Greece », 26 janvier 2024.

[20] Reuters, « Exclusive: Turkey holds up NATO military plans over Syria dispute – sources », 26 novembre 2019.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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