L’Europe ne peut promettre la solidarité tout en armant Ankara

Avant qu’Ankara ne bouge, l’Europe signe. Non en mer, mais sur papier : licences, contrats de soutien, chantiers navals, programmes de sous-marins, coentreprises de drones et consortiums de chasse. Classés comme industrie. Livrés comme puissance. Lorsque cette puissance sert à contraindre Athènes et Nicosie, le mot « bilatéral » est faux. Le dossier est européen.
L’article 42(7) du Traité sur l’Union européenne est traité comme une alarme incendie : l’agression d’abord, l’assistance ensuite. Le droit est exact. La stratégie est mauvaise. Une garantie sérieuse commence plus tôt, au moment où les États membres décident s’ils arment ou non la puissance conçue pour la tester. Une clause d’assistance qui n’influe pas sur les licences en amont devient une procédure après dommage. [1]
L’épreuve la plus tranchante est le droit des exportations. La Position commune 2008/944/PESC ne demande pas à l’Europe d’attendre la première salve. Lorsqu’un risque clair existe — usage agressif, revendications territoriales appuyées par la force, menace pour la sécurité d’un État membre ou allié, mépris du droit international, du non-recours à la force ou de la lutte contre le terrorisme — la licence doit être refusée. Le droit vient avant la preuve. Surtout avant la preuve qu’Ankara voudrait produire. [2]
La Turquie n’est pas un destinataire ordinaire. Elle maintient depuis 1995 un casus belli contre la Grèce au sujet des eaux territoriales en mer Égée. En 2025, Kyriakos Mitsotakis a lié l’accès turc à l’instrument SAFE à la révocation de cette menace. Ce ne sont pas des objections bilatérales. Ce sont des conditions européennes de sécurité. [3]
Chypre n’est pas un conflit gelé. Le gel est une commodité de langage. Des troupes turques contrôlent le nord. L’UNFICYP surveille les lignes de cessez-le-feu et la zone tampon. Les résolutions 541 et 550 du Conseil de sécurité ont déclaré invalide l’entité sécessionniste et appelé les États à ne pas la reconnaître. [4] [5] En mars, Ankara a déployé six F-16 dans le nord occupé de Chypre. Fin mai, l’Union européenne a protesté après l’exclusion de Chypre d’un briefing préparatoire de la COP31. Même la diplomatie climatique rencontre le refus turc : un État membre de l’Union se voit nier sa personnalité d’État. [6]
La garantie chypriote n’est plus un souvenir de 1960. Depuis l’adhésion de Chypre à l’Union, elle est devenue une responsabilité européenne.
En mai, la Grèce a demandé à l’Union européenne d’intervenir contre la pêche turque illégale et les violations de ses droits souverains en Égée. Dans le même temps, Ankara préparait une législation destinée à codifier la doctrine de la « Patrie bleue », avec des revendications couvrant l’Égée et la Méditerranée orientale. Le risque n’est pas hypothétique. Il est maritime, juridique et militaire. [7]
L’Espagne est la clef de voûte de la puissance navale turque. Le TCG Anadolu, navire d’assaut amphibie et porte-drones de la Turquie, repose sur une architecture espagnole : le design du Juan Carlos I, l’ingénierie de Navantia, le transfert, les équipements et le soutien à Sedef. Entre 2013 et 2022, Madrid a autorisé 6,11 milliards d’euros d’exportations d’armement vers la Turquie. Le 20 juillet 2024, cinquantième anniversaire de l’invasion turque de Chypre, l’Anadolu a participé à une parade navale au large du nord occupé. Une plateforme rendue possible par l’Espagne fut exposée sur le théâtre de l’occupation d’un État membre de l’Union. Aucun communiqué ne neutralise cette image. [8]
Madrid ne s’est pas arrêtée. En avril 2026, Navantia a annoncé un accord de soutien au cycle de vie de l’Anadolu : maintenance, réparations, mises à jour documentaires et formation, signé à Ankara pour trois ans, renouvelable trois années supplémentaires. [9]
Madrid a ensuite ouvert une autre porte : la légitimité aéronautique turque. En avril, Airbus et Turkish Aerospace ont scellé le programme espagnol Saeta II/Hürjet : trente appareils, un centre espagnol de conversion, une participation industrielle et un programme courant jusqu’à la prochaine décennie. L’avion-école n’est pas le cœur de la menace. Le succès d’acquisition l’est. Madrid normalise l’aviation de défense turque au moment même où Ankara contraint les propres membres de l’Union. [10]
L’Allemagne est plus silencieuse, non moins décisive. Son poids est sous l’eau. Les sous-marins de classe Reis, fondés sur le Type 214 et construits sous supervision de TKMS pour la conception, les matériaux, la construction et les essais, modifient l’équilibre en mer Égée et en Méditerranée orientale. Le premier bâtiment est entré en service en 2024 ; le second, TCG Hızırreis, a suivi en novembre 2025 ; le programme de six sous-marins continue. Berlin parle retenue. La propulsion indépendante de l’air, elle, modifie le rapport de force. [11]
Ankara a aussi recherché quarante Eurofighter Typhoon auprès du consortium germano-britannique-italo-espagnol. En juillet 2025, Berlin a ouvert la voie à la livraison. En mars, Londres et Ankara ont signé un nouvel arrangement couvrant la défense aérienne, la formation Typhoon et l’industrie britannique. Madrid est l’activateur politique le plus chaleureux. Berlin est plus froide, mais sévère : les sous-marins dessous, les avions de combat au-dessus. [12]
L’Italie est la porte des systèmes sans pilote. LBA Systems, coentreprise italienne à parts égales entre Leonardo et Baykar, ne juxtapose pas seulement deux sociétés. Elle associe systèmes européens, charges utiles, certification et accès aux plateformes qui ont fait d’Ankara une puissance des drones. Le marché européen des systèmes sans pilote est projeté à environ 100 milliards de dollars sur la prochaine décennie. [13]
La France fut l’exception. Elle est désormais l’avertissement. Paris a vu ce que d’autres adoucissaient : Ankara n’était pas un allié difficile, mais un problème de puissance en Méditerranée orientale. La France a renforcé la Grèce. Elle a lu la carte maritime. C’est précisément pour cela que le seuil Safran-Baykar compte davantage, non moins.
Le 12 mai, l’avertissement est devenu concret : Safran Electronics & Defense et Baykar ont annoncé un partenariat stratégique dans les drones, les armements intelligents, l’optronique, la navigation et les capacités guidées, incluant le système électro-optique Euroflir de Safran pour les TB2 de Baykar. Paris ne franchit pas un détail technique. Elle franchit le seuil des sous-systèmes : capteurs, optronique, navigation, guidage. Ce ne sont pas des accessoires. C’est la chaîne de létalité. [14]
Le Royaume-Uni se tient hors de la contradiction juridique de l’Union et au cœur de la contradiction stratégique de l’OTAN. Londres mène la piste Eurofighter, traite Ankara comme une opportunité industrielle de l’Alliance et ne doit à Athènes ni à Nicosie aucune obligation au titre de l’article 42(7). Madrid, Berlin, Rome et Paris, elles, la doivent. Un avion turc n’est pas moins capable parce qu’une partie de son consortium est hors de l’Union et trois autres dedans.
L’Europe sait nommer Moscou. Elle dilue encore Ankara dans le langage du partenaire, de l’allié et du candidat. Or la paix européenne n’a jamais reposé sur l’oubli de la puissance, mais sur sa discipline. L’incorporation industrielle prolonge une méthode plus large : Ankara n’attend plus l’Europe à ses portes ; elle s’installe dans ses fonctions, ses relais et ses angles morts.
L’étape suivante est donc l’intégration d’Ankara comme fournisseur, partenaire et acteur industriel européen, alors qu’elle refuse de reconnaître Chypre, menace la Grèce pour des choix maritimes licites et transforme le révisionnisme en doctrine puis en loi proposée.
La Grèce l’avait vu en 2020, lorsqu’elle demanda un embargo européen sur les armes susceptibles de menacer la souveraineté grecque et chypriote. Un embargo est une réaction. Ce n’est pas une doctrine. Au regard du droit européen, la Turquie demeure un destinataire à haut risque tant qu’elle ne retire pas le casus belli, ne met pas fin à la coercition maritime, ne cesse pas d’utiliser le nord occupé de Chypre comme plateforme militaire et n’accepte pas la personnalité juridique de la République de Chypre.
Jusque-là, la défense liée à la Turquie ne peut être traitée comme une activité européenne normale : pas d’exportation, de soutien, de transfert, de certification ou de coproduction renforçant la coercition contre Athènes ou Nicosie sans constat au titre de la Position commune ; pas de financement européen, pas d’accès à SAFE, pas d’avantages Horizon Europe, pas de blanchiment par la commande publique ; aucune entreprise ne doit résoudre les goulots d’étranglement d’Ankara derrière l’étiquette commode d’ « allié de l’OTAN ».
L’Europe mène deux politiques.
Bruxelles promet l’assistance.
Madrid, Berlin, Rome et Paris améliorent l’arsenal conçu pour la tester.
L’une appelle européennes les frontières grecques et chypriotes.
L’autre signe la facture.
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Version française traduite, adaptée et enrichie par l’auteur à partir de l’article original en anglais, « Europe cannot promise solidarity while arming Ankara », publié le 9 juin 2026 dans eKathimerini, en Grèce.
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Dans le même dossier, du même auteur :
- « Quand la géométrie morale de l’Europe punit Moscou et ménage Ankara », The Times of Israël, 10 novembre 2025.
- « L’Europe reprend la garantie de Chypre », The Times of Israël, 23 décembre 2025.
- « L’illusion antimissile de l’Europe : la leçon du Golfe », The Times of Israël, 11 mars 2026.
- « L’Iran a montré à l’Europe son avenir turc », The Times of Israël, 25 mars 2026.
- « L’Europe n’est pas née du dialogue avec le mal. Elle est née de sa défaite », The Times of Israël, 26 mai 2026.
- « La Turquie n’a pas rejoint l’Union européenne. Elle l’a pénétrée », The Times of Israël, 5 juin 2026.
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[1] EUR-Lex, « Clause de défense mutuelle », consulté le 9 juin 2026.
[2] Conseil de l’Union européenne, « Position commune 2008/944/PESC du Conseil du 8 décembre 2008 définissant des règles communes régissant le contrôle des exportations de technologie et d’équipements militaires », Journal officiel de l’Union européenne, 8 décembre 2008.
[3] Conseil de l’Union européenne, « Qu’est-ce que l’instrument “Agir pour la sécurité de l’Europe” (SAFE) ? ».
[4] Nations Unies, Conseil de sécurité, Résolution 541 (1983), 18 novembre 1983.
[5] Nations Unies, Conseil de sécurité, Résolution 550 (1984), 11 mai 1984.
[6] Reuters, « Turkey to deploy six F-16 fighter jets to northern Cyprus, broadcaster NTV says », 9 mars 2026 .
[7] Reuters, « Greece asks EU to step in over unlawful fishing by Turkey in East Mediterranean », 15 mai 2026.
[8] Alberto Bueno et Eduard Soler i Lecha, « Despite the EU: Spain’s Security and Defence Cooperation with Turkey », CATS Network Paper, no 18, 17 juin 2025, 21–22.
[9] Naval News, « Navantia to provide life-cycle support for the Turkish Navy amphibious ship Anadolu », 24 avril 2026.
[10] Airbus, « Airbus leads national industry launch of Spain’s new combat training system », 16 avril 2026.
[11] Naval News, « TKMS hands over second Reis-class submarine to Turkish Navy », 25 novembre 2025.
[12] Reuters, « Turkey nears Eurofighter jet purchase after UK, German agreements », 23 juillet 2025.
[13] Leonardo, « Leonardo and Baykar establish joint venture for unmanned technologies », 16 juin 2025.
[14] Safran, « Safran and Baykar join forces to accelerate future drones and smart weaponry », 12 mai 2026.
