Quand la géométrie morale de l’Europe punit Moscou et ménage Ankara

Quand la géométrie morale de l’Europe se fissure — Moscou et Ankara, deux visages d’un même déséquilibre. Illustration conceptuelle. Image générée par intelligence artificielle.

Entre les sanctions fermes contre Moscou et la complaisance prudente envers Ankara, l’Europe a perdu son compas moral. Alors qu’elle frappe la Russie pour ses guerres, elle tolère qu’un membre de l’OTAN :

  • occupe 37 % d’un État de l’Union,
  • viole l’espace grec,
  • arme ses voisins,
  • et réclame des fonds européens via le programme SAFE.

Si l’Union prétend défendre la souveraineté, qu’elle commence par la sienne : celle qu’elle abandonne à Ankara au nom du réalisme, et qu’elle sacrifie à la peur de voir la vérité en face.

En Europe, la géopolitique a remplacé la morale. Entre sanctions éclairs contre Moscou et silences prolongés envers Ankara, l’Union redessine les lignes de sa propre géométrie morale.

Bruxelles sanctionne Moscou en quelques heures, mais évite encore d’appeler Ankara par son nom : un État qui occupe un territoire de l’Union européenne. Si l’Europe ne peut pas protéger les siens, sa souveraineté n’est qu’une illusion.

D’Athènes à Nicosie, des couloirs de Bruxelles à ceux de l’OTAN, l’Europe reste hypnotisée par Moscou : des chars dans le Donbass, du gaz vers Berlin, des cyberattaques contre Tallinn. Mais le véritable défi est intérieur : un allié de l’OTAN, candidat à l’Union, dont la mainmise sur la migration, l’énergie et la défense dépasse désormais celle du Kremlin.

Le véritable front est grec et chypriote.

L’inversion morale

Le contraste politique est saisissant. L’Union a adopté dix-neuf paquets de sanctions contre la Russie – le dernier, le 23 octobre 2025, interdit le GNL russe et renforce les restrictions sur la « flotte fantôme ». Face à la Turquie, la réaction reste purement symbolique.

En 2022, Athènes a signalé 11 258 violations de son espace aérien, dont 234 survols d’îles habitées, et 1 581 violations de ses eaux territoriales – une moyenne de trente par jour. Même après une baisse à 1 172 en 2023, la Grèce a subi trois intrusions quotidiennes. À titre de comparaison, l’OTAN n’a enregistré qu’environ 300 interceptions d’appareils russes cette année-là, pour la plupart dans l’espace international ; les véritables franchissements de frontière – comme le MiG-31 entrant dans l’espace estonien en septembre – restent rarissimes.

La Russie est isolée pour ses guerres ; la Turquie est ménagée pour son influence.

Six leviers qu’Ankara possède, mais pas Moscou

L’influence turque repose sur six leviers dont la Russie ne dispose pas :

  • un droit de veto à l’OTAN capable de bloquer la planification balto-nordique ;
  • une pression migratoire issue de l’accord UE-Turquie de 2016 ;
  • le contrôle du gazoduc TurkStream, dernière artère active du gaz russe vers l’Europe ;
  • des exportations d’armement qui lient les acheteurs européens à la chaîne d’approvisionnement turque ;
  • les réseaux religieux DİTİB, bras étatique modelant les communautés musulmanes dans plusieurs États membres ;
  • et des hubs permissifs utilisés par des acteurs sanctionnés, de l’Iran aux Houthis.

Moscou contraint de l’extérieur ; Ankara manipule de l’intérieur. Si la Russie use de missiles, la Turquie manie les marchés, les ports et les votes.

Une occupation oubliée

Chypre demeure occupée à 37 % : 40 000 soldats turcs et des drones UAV opérant depuis Geçitkale pénètrent dans l’espace aérien européen, tandis que les forages illégaux se poursuivent malgré le régime de sanctions adopté en 2019. Les Bayraktar TB2 utilisés là-bas sont du même modèle que ceux livrés aux États membres de l’UE, tels que la Pologne et plus récemment la Croatie – une boucle absurde où l’Europe s’attache à des systèmes qui surveillent son propre territoire.

En mer, les sous-marins de type 214, conçus en Allemagne, sont entrés en service en Turquie en 2024, donnant à Ankara un avantage de furtivité dans l’Égée, tandis que Berlin prêche la retenue.

L’Europe punit la Russie pour son aventurisme nucléaire, mais le projet d’Akkuyu – construit par Rosatom sur la côte méditerranéenne turque – avance toujours, après que les fournisseurs occidentaux ont refusé certaines pièces, forçant Ankara et Moscou à se tourner vers la Chine. La mise en service glisse au-delà de 2025.

La Turquie a acheté le système S-400, a été exclue du programme F-35, et obtient pourtant la modernisation de ses F-16. Par son ampleur et sa fréquence, la pression turque sur le territoire européen dépasse désormais celle de la Russie sur le flanc balte – une inversion qui résume l’époque.

Une perception fragmentée de la menace

Parmi les 23 pays membres à la fois de l’UE et de l’OTAN, la perception du danger est éclatée.

  • L’Est – Pologne, pays baltes, Finlande, Suède – voit en Moscou une menace existentielle, consacre jusqu’à 4, 5 % du PIB à la défense et achète des drones turcs par pragmatisme.
  • Le Centre-Ouest – Allemagne, France, Italie, Espagne, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg – parle fort contre Moscou mais avance sur la pointe des pieds avec Ankara. Berlin co-produit des sous-marins ; Paris relance le SAMP/T ; Madrid maintient depuis 2015 une batterie Patriot en Turquie et, via Navantia (TCG Anadolu et contrat HÜRJET 2025), s’est intégrée aux chaînes navales et aérospatiales turques.
  • À Paris, où la diplomatie prétend encore concilier valeurs et intérêts, la complaisance envers Ankara est devenue une constante stratégique.
  • La Hongrie et la Slovaquie conservent le gaz russe tout en courtisant Ankara.

Au sommet de l’Organisation des États turciques, en octobre, Viktor Orbán assistait en observateur, louant le « rôle de pont » de la Turquie, tandis qu’Ersin Tatar – dirigeant de la partie nord occupée de Chypre – y était présenté comme chef d’État : une quasi-reconnaissance d’une entité jugée illégale par l’Union.

SAFE : le dilemme moral

Le programme SAFE (Soutien à l’Autonomie et au Financement Européen de la défense) cristallise cette contradiction. Lancé en mai 2025, il représente un mécanisme de 150 milliards d’euros de prêts destinés à l’acquisition conjointe d’équipements de défense (65 % de contenu européen, aucun contrôle par un pays tiers). Dix-neuf États ont déjà déposé des demandes totalisant 127 milliards d’euros, avec des plans nationaux attendus pour le 30 novembre.

La Commission a confirmé l’intérêt de la Turquie, mais contrairement au Royaume-Uni et au Canada – pour lesquels le Conseil a autorisé des discussions – aucun mandat n’a été accordé à Ankara. La Grèce et Chypre ont tracé une ligne rouge : un occupant ne peut pas puiser dans les fonds européens de défense. Le président Christodoulides a qualifié cette position de « formellement adoptée » ; le Premier ministre Mitsotakis a prévenu que tant qu’Ankara maintient son casus belli dans l’Égée, « une participation au SAFE est hors de question ».

Pourtant, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a pressé Bruxelles de ne pas ériger de « barrières industrielles » contre les alliés non-membres, tout en affirmant que « la Russie reste la menace de long terme de l’Alliance ». Un chef militaire plaidant pour qu’une union civile récompense un État occupant un territoire européen : peu d’images résument mieux l’inversion morale du continent.

Jusqu’à 35 % de chaque projet SAFE peut encore impliquer des fournisseurs non européens sur approbation bilatérale. Ankara fait pression pour des « conditions favorables » ; Berlin soutient publiquement son inclusion. Mais l’article 16 autorise la Commission à exclure tout État menaçant un membre. Le SAFE fut conçu pour mettre fin à la dépendance envers Moscou, Pékin et Washington – non pour la reproduire avec Ankara.

L’énergie, les médias, la volonté

  • Quand la Russie arme le gaz, l’Europe condamne ; quand la Turquie utilise le TurkStream ou le levier migratoire, on parle de « partenariat ».
  • RT Russia est interdite dans toute l’Union, mais les médias et réseaux d’influence turcs opèrent librement.

L’Europe punit l’envahisseur visible et cajole le voisin familier – jusqu’à ce que la menace intérieure dépasse l’extérieure.

Le problème de l’Europe n’est pas le droit : c’est la volonté. L’article 42[7] – équivalent européen de l’article 5 de l’OTAN, juridiquement contraignant – a été rédigé pour des moments comme celui-ci. Mais l’Union le récite comme un rite, sans jamais l’appliquer.

Bruxelles sanctionne Moscou en quelques heures, mais n’ose toujours pas nommer Ankara pour ce qu’il est : un État occupant le territoire européen. Si l’Europe ne peut protéger les siens, sa souveraineté n’est qu’une illusion. L’épreuve décisive ne se joue pas à Kaliningrad, mais dans les capitales européennes, là où la souveraineté se mesure à la conscience, et non à la complaisance.

Version française intégrale d’un article paru le 05/11/25 dans To Vima (Grèce), le 5 novembre 2025, traduite et adaptée par l’auteur.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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