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Pourquoi la Turquie a besoin du régime iranien

Le président turc Recep Tayyip Erdogan (à gauche) serre la main du ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi avant la 51e session du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l'Organisation de la coopération islamique à Istanbul, le 21 juin 2025. (Crédit : Service de presse de la présidence turque/AFP)
Le président turc Recep Tayyip Erdogan (à gauche) serre la main du ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi avant la 51e session du Conseil des ministres des Affaires étrangères de l'Organisation de la coopération islamique à Istanbul, le 21 juin 2025. (Crédit : Service de presse de la présidence turque/AFP)

Ce que l’Occident perçoit comme un soulagement stratégique face à l’Iran, Ankara et Doha le redoutent comme une perte stratégique. Non parce qu’elles font confiance à Téhéran, mais parce que leur influence repose sur la survie même du régime. Cette divergence, bien connue à Bruxelles comme à Paris, est rarement formulée avec une telle clarté.

Pour Ankara, l’Iran est un voisin majeur aux frontières poreuses. L’effondrement n’est pas une hypothèse théorique lorsque l’on partage une frontière. La chute du régime ne signifierait pas une « transition », mais une fragmentation, une pression migratoire, et surtout le scénario que la Turquie évoque rarement à voix haute : l’émergence d’un arc kurde dynamique. Un État iranien affaibli transformerait sa périphérie kurde en corridor pour des combattants et des ambitions politiques qui ne s’arrêteraient pas aux frontières, intensifiant des campagnes turques déjà contestées sur son propre territoire, en Syrie et en Irak.

Tant que l’Iran demeure l’adversaire central de la région – menace nucléaire, missiles, réseaux de proxies – la Turquie bénéficie d’une tolérance stratégique. Les alliés protestent, puis compartimentent. Ankara peut acquérir des systèmes russes, intimider ses voisins, instrumentaliser les flux migratoires et tester la discipline de l’Alliance, tout en restant « trop importante » pour être réellement confrontée. Retirez le facteur iranien, et cette tolérance s’effondre. Le dossier turc cesse d’être ajourné ; des questions autrefois adoucies par la nécessité se durcissent en exigences : mettre fin aux opérations transfrontalières, à la dérive démocratique et à l’indiscipline au sein de l’Alliance.

C’est ici que l’accueil de bases militaires se transforme en levier. Incirlik incarne la capacité d’Ankara à prendre ses alliés en otage opérationnel : après la tentative de coup d’État de 2016, les opérations aériennes américaines y ont été suspendues, obligeant Washington à s’adapter en temps réel. Depuis, la planification d’alternatives est restée en arrière-plan – autour de la base de Souda en Crète et, plus discrètement, de la base aérienne d’Ovda en Israël. Ankara comprend parfaitement l’équation : tant que l’Iran reste le problème urgent, les capitales occidentales absorbent les frictions turques au nom de la proximité. Reléguez l’Iran au second plan, et les alternatives en Grèce, à Chypre et en Israël cessent d’être théoriques. L’influence turque s’érode alors rapidement.

L’Iran est également profitable pour la Turquie tant qu’il est sous pression sans s’effondrer. L’isolement élargit le rôle d’Ankara comme intermédiaire, générant des canaux commerciaux, des routes énergétiques, des contournements financiers et un avantage diplomatique. L’affaire des sanctions visant Halkbank n’a pas été une anomalie, mais un modèle : l’art turc de la puissance prospère dans les zones grises qu’entretient une confrontation permanente sans rupture totale.

La même logique s’étend directement à l’énergie. La relation gazière entre la Turquie et l’Iran est contractuelle, avec des accords d’approvisionnement arrivant à échéance à la mi-2026. Un État iranien fonctionnel mais sous sanctions sert la sécurité d’approvisionnement et la position de négociation d’Ankara. Un effondrement perturberait les flux ; une normalisation créerait de la concurrence. Pour la Turquie, l’issue optimale reste une stabilité sans résolution.

Le Qatar parvient à la même conclusion par d’autres moyens. Riche, connecté et militairement limité, il survit en extrayant protection et centralité. L’Iran lui fournit les deux : une menace persistante qui justifie le parapluie américain, et un voisin dont les canaux se traduisent en capital diplomatique. La présence militaire américaine à Al-Udeid – prolongée pour une décennie supplémentaire – constitue l’axe de cette logique : une police d’assurance, payée par les coûts d’accueil et la complexité politique.

Cette assurance a déjà été mise à l’épreuve. Lors du blocus de 2017-2021, l’Iran et la Turquie ont aidé à rediriger les approvisionnements et le trafic aérien, et l’alignement de Doha a tenu. Depuis, l’Iran a montré sa volonté de frapper des actifs américains dans le Golfe, tandis que le Qatar a travaillé à plusieurs reprises – souvent à la demande de Washington – à la désescalade et aux cessez-le-feu. Même lorsque le territoire qatari est exposé, la réponse consiste à préserver le canal. C’est ce canal que le Qatar « vend ».

À Bruxelles, le réflexe est désormais public : sanctions, déclarations, indignation officielle[1]. À Paris, l’axe E3 et le G7 durcissent le ton, convoquent l’envoyé iranien et condamnent la répression[2]. Mais l’action reste calibrée. L’Europe connaît le coût d’une rupture – y compris lorsque des ressortissants deviennent monnaie d’échange. Et à Bruxelles, on sait ce que vaut, dans les équations migratoires européennes, la relation transactionnelle avec Ankara[3]. C’est dans cet entre-deux – punir sans basculer – qu’Ankara et Doha prospèrent : elles transforment l’urgence occidentale en temporisation.

La Turquie et le Qatar convergent vers un même objectif : rester des partenaires indispensables. Ankara exploite son accès à Téhéran ; Doha le transforme en médiation et en temporisation. Dans le contexte des troubles actuels en Iran, les deux capitales promeuvent le même message : avertir des risques de l’effondrement, vendre la stabilité, acheter du temps.

Écartez l’Iran, et le projecteur se déplace à l’échelle de l’OTAN et de l’Europe : vers l’usage de la force par la Turquie contre des entités kurdes, la pression exercée en mer Égée et en Méditerranée orientale, ainsi que sa posture dans la partie nord de Chypre sous occupation turque. Pour la Grèce, pour Israël et pour les planificateurs de l’OTAN, cette réévaluation est déjà en cours. Des évaluations de sécurité israéliennes ont averti que, dans certains scénarios, la menace turque pourrait rivaliser, voire dépasser, la menace iranienne – une analyse qui trouve un écho croissant au sein de l’Alliance.

C’est ce moment de vérité qu’Ankara et Doha cherchent à retarder. L’Iran n’est pas protégé par conviction, mais par utilité. Lorsque l’urgence disparaît, la couverture disparaît avec elle.

Version française enrichie et adaptée par l’auteur à partir de l’article original publié dans Kathimerini (Grèce), janvier 2026.

[1] Service européen pour l’action extérieure (SEAE), Iran: Statement by the spokesperson on developments across the country (Iran : déclaration du porte-parole sur les développements dans le pays), 3 janvier 2026.

[2] Présidence de la République (Élysée), Déclaration du Président de la République, du Premier ministre britannique et du Chancelier allemand sur la situation en Iran, 9 janvier 2026.

[3] Commission européenne, Türkiye Report 2025 (Bruxelles, 4 novembre 2025), section « Migration », p. 15 (env.).

à propos de l'auteur
Shay Gal est conseiller stratégique senior spécialisé en sécurité internationale, politiques de défense, gestion de crises géopolitiques et communication stratégique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il conseille gouvernements, dirigeants militaires et institutions internationales sur les défis sécuritaires et stratégiques complexes du Moyen-Orient et du monde contemporain.
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