La Turquie et le Qatar subvertissent l’OTAN et le CCG

De gauche à droite : Des responsables du Qatar, du Pakistan, de l'Arabie saoudite, de la Turquie, de la Jordanie, de l'Indonésie et des Émirats arabes unis posant pour une photo lors d'une réunion visant à discuter du plan de paix pour Gaza soutenu par les États-Unis, à Istanbul, le 3 novembre 2025. (Crédit : Ozan Kose/AFP)
De gauche à droite : Des responsables du Qatar, du Pakistan, de l'Arabie saoudite, de la Turquie, de la Jordanie, de l'Indonésie et des Émirats arabes unis posant pour une photo lors d'une réunion visant à discuter du plan de paix pour Gaza soutenu par les États-Unis, à Istanbul, le 3 novembre 2025. (Crédit : Ozan Kose/AFP)

En apparence, la Turquie et le Qatar ne partagent qu’une alliance tactique. En réalité, ils exploitent deux structures vitales – l’OTAN et le Conseil de coopération du Golfe (CCG) – pour y exercer une influence démesurée, transformant les règles du consensus en instruments de chantage stratégique.

La Turquie, membre d’une alliance occidentale, arme les ennemis de ses alliés tout en bloquant ses décisions ; le Qatar, médiateur autoproclamé, finance les réseaux qu’elle prétend apaiser.

Face à ce double jeu, d’autres États – l’Inde, Israël, la Jordanie, l’Égypte, le Maroc et Chypre – incarnent une fiabilité que les alliances peinent désormais à préserver. Du Yémen à la Méditerranée, de Bruxelles à Doha, la sécurité eurasiatique dépend moins de la force des traités que du courage de les faire respecter.

La Turquie et le Qatar ont transformé la consensus en monnaie d’échange et l’adhésion en levier d’influence, pliant l’OTAN et le CCG à des ambitions qu’aucune de ces alliances n’était conçue pour contenir.

Tandis que les Houthis frappent le commerce maritime et que l’Inde, Israël, la Jordanie, l’Égypte, le Maroc et Chypre maintiennent la ligne, la sécurité eurasiatique se jouera non face aux ennemis, mais dans le courage d’imposer la discipline à ses amis.

La Turquie : un cas d’école de dérive interne

Au sein de l’OTAN, la Turquie illustre à quel point la loyauté peut devenir instrumentale.

Son achat du système russe S-400 en 2017, alors qu’elle participait encore au programme F-35, lui a valu les sanctions CAATSA et l’exclusion formelle du consortium en 2020.

Puis Ankara a découvert l’art de monnayer l’unanimité :

  • Elle a bloqué l’adhésion de la Suède jusqu’à l’accord d’un contrat américain de 23 milliards de dollars pour des F-16, conclu dans la foulée.
  • Entre 2019 et 2020, elle a paralysé les plans de défense pour la Baltique afin d’obtenir des concessions sur la question kurde.
  • Depuis 2023, la Turquie bloque la coopération OTAN-Israël, ferme ses ports et son espace aérien, tout en vendant des drones à l’Ukraine, en forant dans la ZEE chypriote et en testant la Grèce.

Les Nations unies confirment le transfert de combattants syriens vers la Libye – un précédent inquiétant pour un membre de l’Alliance.

Les sanctions américaines contre des entreprises turques impliquées dans le contournement des sanctions russes rappellent qu’Ankara use de tous les canaux possibles pour accroître son influence.

La confiance, elle, s’érode plus vite que la capacité de l’OTAN à y répondre.

Le Qatar : médiateur, bailleur et bénéficiaire

Le CCG souffre du même mal : sa règle d’unanimité protège la souveraineté, mais empêche toute responsabilité réelle.

Le Qatar héberge la base d’Al-Udeid – quartier général avancé du U. S. Central Command – tout en accueillant le bureau politique du Hamas et en servant d’intermédiaire avec ceux que le bloc condamne ailleurs.

Ses programmes « humanitaires » pour Gaza, coordonnés avec Israël et l’ONU, brouillent la ligne entre aide et influence politique.

La crise du Golfe de 2017 et ses treize exigences (de la fermeture d’Al Jazeera à la rupture avec les Frères musulmans) s’étaient soldées par les accords d’Al-Ula en 2021, sans résoudre cette double identité.

Les médias d’État, d’Al Jazeera à TRT World, servent aujourd’hui plus la diplomatie que le journalisme.

Un triangle stratégique : Doha, Ankara et Islamabad

L’alliance turco-qatari a évolué en un triangle avec le Pakistan : Doha fournit le capital, Ankara la projection militaire, Islamabad la main-d’œuvre sécuritaire.

La Turquie a déployé des troupes au Qatar, obtenu une ligne de swap de 15 milliards de dollars ; le Pakistan a protégé le Mondial et co-développé avec Ankara des systèmes de défense.

Ce triangle fonctionne comme un réseau d’externalisation idéologique : un bloc informel au sein de deux structures formelles.

Le Yémen : le creuset de la crédibilité

Au Yémen, les alliances se jugent à leurs actes.

Le veto turc de 2024 sur la coopération OTAN-Israël a gelé la coordination à un moment crucial, tandis que le Qatar voyait sa triple identité – hôte, médiateur et bailleur – s’effondrer face à la réalité.

Pendant qu’ils fragilisaient leurs blocs, d’autres pays comblaient le vide :

  • l’Inde a consolidé ses accords de défense avec Washington ;
  • Israël, la Jordanie, l’Égypte et le Maroc maintiennent une coopération opérationnelle constante ;
  • Chypre, grâce au forum EastMed, relie désormais l’Europe à la Méditerranée orientale ;
  • la Jordanie, l’Égypte et le Maroc participent à la coalition arabe au Yémen : frappes aériennes, patrouilles navales, soutien logistique.

Le Qatar, lui, reste spectateur.

Israël fournit du renseignement à l’OTAN et au Golfe, notamment sur les menaces en mer Rouge et les réseaux de financement liés à la Turquie et au Qatar.

Le Maroc s’affirme comme pivot méditerranéen de lutte antiterroriste, salué par l’OTAN.

Face à cela, Ankara et Doha se rapprochent encore davantage des Houthis soutenus par Téhéran : transferts à double usage, coordination discrète, financement permissif. Depuis 2023, leurs actions montrent comment des alliés officiels peuvent mener des guerres parallèles par procuration.

Le Yémen est devenu le banc d’essai de la crédibilité : la fiabilité se mesure non aux déclarations, mais au partage du fardeau collectif.

Réformer et diriger

L’heure n’est plus à la complaisance mais à la réforme. L’OTAN doit garder l’unanimité pour l’article 5 et les actes fondateurs, mais adopter le principe du « consensus moins un » pour le reste, assorti de sanctions automatiques : suspension de fonds, de postes ou d’exercices communs. Sa planification doit être flexible ; sa discipline, interne autant qu’externe.

Le CCG doit, lui aussi, rendre ses mécanismes contraignants :

  • décisions à délais fixés, privilèges conditionnés au respect des règles, suspension immédiate pour tout soutien au terrorisme ;
  • les normes sociales et économiques doivent être vérifiables, pas publicitaires ;
  • l’unanimité doit protéger le consensus, non l’étouffer.

La fiabilité mérite d’être récompensée : l’OTAN devrait approfondir ses liens avec l’Inde, Israël, la Jordanie, l’Égypte, le Maroc et Chypre ; le CCG bâtir un cadre « CCG-Plus » avec l’Égypte, la Jordanie et le Maroc pour intégrer défense aérienne et coopération logistique.

Les alliances sont des champs magnétiques : lorsque leurs noyaux tirent en sens contraire, il faut renforcer les liens avec ceux qui avancent dans la même direction.

Le test du leadership

C’est un test de leadership, non de droit. Les fondateurs de l’OTAN et du CCG n’avaient pas imaginé que leurs membres pourraient instrumentaliser les procédures à des fins politiques ou idéologiques.

La solution ? La clarté : définir où le consensus est vital, sanctionner son abus et aligner le prestige sur la performance.

La dissuasion exige la discipline, et la puissance sans fiabilité n’est qu’une illusion. Les alliances qui confondent indulgence et unité découvrent que la faiblesse se propage plus vite que la réforme.

Et si la corruption – du Qatargate à l’affaire Halkbank – continue d’éroder la confiance, alors le risque de gouvernance doit être traité comme une menace stratégique, pas comme un simple détail administratif.

Version française intégrale de l’article en anglais , « Two Members, Two Blocs, One Problem : How Turkey & Qatar Game Their Alliances & How to Stop It » paru le 10 novembre 2025 sur le site indien The EurAsian Times, traduit et adapté par l’auteur.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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