Pour la Turquie, l’article 5 est mort

L’article 5 de l’OTAN[1] n’est pas un chèque en blanc
Il n’a été invoqué qu’une seule fois : après le 11 septembre ; et encore, uniquement par consensus, chaque allié choisissant sa propre réponse. Pour la Turquie, cela signifie que l’article 5 n’offre aucune garantie : il faut convaincre tous les alliés, sans certitude d’une action militaire.
La géographie n’est pas le problème d’Ankara : l’article 6 étend la protection au territoire turc, à ses navires et à ses aéronefs ; la véritable question est politique : déterminer si « un incident constitue une agression armée » relève toujours du consensus. Voilà le dilemme de la Turquie.
- L’OTAN considère le terrorisme comme une menace centrale et a condamné les attaques du Hamas.
- L’Union européenne applique des sanctions contraignantes contre le Hamas, interdisant tout soutien.
Lorsque le président turc affirme que le Hamas n’est pas une organisation terroriste et accueille sa direction à Istanbul, la contradiction avec les engagements européens est flagrante.
Si Israël frappe des infrastructures du Hamas en Turquie, l’OTAN débattrait de souveraineté contre infrastructures terroristes. Un consensus en faveur de la guerre se heurterait au droit européen. Au mieux, un soutien fragmenté pourrait suivre – jamais une bataille collective.
La même logique s’applique en mer
Dans le scénario de la « Colère de Poséidon » (un plan de contingence d’Israël, de la Grèce, de Chypre et de l’Égypte si la menace depuis Chypre nord occupée franchit un seuil critique), l’article 5 n’offre aucune couverture à Ankara. Le plan n’est pas une agression mais l’application du droit international :
- démanteler les bases turques de missiles et de drones,
- neutraliser les centres de renseignement,
- et retirer les forces d’occupation.
L’objectif est la libération et la réunification de Chypre, sous la souveraineté que l’UE elle-même exige. Aucun allié ne se rangera aux côtés de la Turquie : soutenir une occupation illégale reviendrait à violer le droit européen.
La perspective maritime est tout aussi claire. En décembre 2019, puis à nouveau en 2025, l’Union européenne a jugé a propos du mémorandum maritime Turquie-Libye :
[il] viole les droits souverains des États tiers, n’est pas conforme au droit de la mer et ne peut produire de conséquences juridiques.
Une mobilisation de l’OTAN pour défendre une telle revendication illégale est inconcevable. Si Athènes, Nicosie, Jérusalem ou Le Caire agissent pour en empêcher l’application, l’OTAN n’a aucun fondement juridique pour intervenir, et les alliés soutenant la Turquie violeraient une fois encore leurs propres obligations européennes.
La contradiction est structurelle : le traité de Lisbonne oblige les États membres de l’UE à soutenir la politique étrangère commune et à lutter contre le terrorisme, non à le protéger.
L’article 42(7) du traité sur l’Union européenne (TUE) – la clause de défense mutuelle – impose explicitement une cohérence avec l’OTAN, ce qui signifie que l’OTAN ne peut être utilisée pour contourner le droit de l’UE. Lisbonne crée une obligation juridique ; l’article 5 ne crée qu’une option politique.
En cas de conflit, Lisbonne prévaut
La France, qui revendique depuis de Gaulle une autonomie stratégique européenne, rappelle que le Traité de Lisbonne a une valeur contraignante, là où l’article 5 de l’OTAN reste une option politique. Pour Paris, l’Europe ne peut pas être otage des contradictions d’Ankara.
La première centrale nucléaire turque, construite et détenue par Rosatom, accentue la dépendance d’Ankara envers Moscou. Si elle devait un jour avoir un usage militaire, ce serait une crise de prolifération, non une question de défense de l’OTAN.
Certains pays possèdent des missiles à têtes nucléaires… Et ils nous disent que nous ne pouvons pas en avoir. Je ne l’accepte pas
Cette remarque d’Erdoğan n’a rien de rassurant pour les alliés. Toute tentative de militariser Akkuyu ne déclencherait pas la protection de l’article 5, mais l’inverse : sanctions, voire frappe préventive, comme Israël l’a fait contre le réacteur irakien d’Osirak en 1981, l’installation syrienne en 2007 ou les infrastructures nucléaires iraniennes en 2025.
Stratégiquement, l’OTAN est moins disposée en 2025 à servir de bouclier à la Turquie
Au sommet de La Haye, des responsables américains ont ouvertement mis en doute tout engagement automatique. Avec des Européens comptant chaque euro de défense, aucun gouvernement ne peut justifier l’utilisation de l’article 5 pour protéger le Hamas, des revendications illégales ou des aventures nucléaires.
Et le Hamas n’est pas le seul cas : des rapports du Trésor américain en 2023 et 2025 ont révélé que des sociétés basées à Istanbul ont canalisé des millions de dollars de la Force Qods iranienne vers les Houthis au Yémen, finançant des attaques de drones et de missiles contre la navigation internationale, y compris des navires opérés par des Grecs.
La tolérance d’Ankara envers ces réseaux démontre une complicité plus large avec les proxies iraniens
Défendre un État membre qui protège le Hamas tout en aidant les Houthis ne serait pas une défense collective mais la légitimation même du terrorisme. Aucun parlement ni aucune cour européenne ne pourrait entériner une telle position.
Pour la France, frappée à Paris, à Nice et à Toulouse par le terrorisme islamiste, l’idée que l’OTAN puisse un jour protéger le Hamas est impensable. Défendre Ankara quand elle protège le Hamas ou les réseaux iraniens ne serait pas une défense collective, mais une défaite morale.
L’article 5 n’a jamais été conçu pour régler des différends internes à l’OTAN
Il défend contre une agression extérieure, non contre des rivalités entre alliés. Si la Grèce et la Turquie s’affrontent directement, l’article 5 ne sera pas invoqué contre un allié au profit d’un autre.
Depuis Athènes, Nicosie et Jérusalem, les yeux sont grands ouverts :
- la Grèce a constamment contesté le mémorandum maritime turc,
- Chypre a défendu ses droits,
- et Israël a démontré sa capacité à démanteler des menaces stratégiques déguisées en projets civils.
La Méditerranée orientale ne laisse aucune place aux illusions.
Même la société turque semble en être consciente
En 2022, une enquête de l’Université Kadir Has révélait que seuls 26,9 % des Turcs croyaient que l’OTAN aiderait leur pays en cas d’attaque par des voisins. En 2025, un sondage Research Istanbul montrait que 72 % des Turcs ne font pas confiance à l’OTAN pour défendre leur pays, et 71 % préfèrent développer l’arme nucléaire. Une étude de l’EDAM confirmait la tendance : seuls 8,2 % considèrent le parapluie de l’OTAN comme suffisant.
Ces résultats reflètent une opinion publique pleinement consciente du coût de la trajectoire d’Erdoğan et de l’isolement croissant de la Turquie.
Pour la Turquie, l’article 5 est mort. Pour l’Europe, c’est une clarté : l’OTAN a été construite pour défendre les alliés contre l’agression – non pour les défendre contre leurs propres contradictions.
–
Cet article a d’abord été publié en grec dans Kathimerini et en anglais dans Ekathimerini. Il a été traduit et adapté en français par l’auteur.
[1] L’Article 5 du Traité de l’Atlantique Nord établit le principe de la défense collective : une attaque armée contre un membre de l’OTAN est considérée comme une attaque contre tous.
