Sans protecteurs : Israël, la Grèce et Chypre doivent bâtir leur puissance au-delà de Washington

Pourquoi la Méditerranée orientale a besoin d’une doctrine Lisbonne 2.0 avant que la Turquie, la Russie et l’incertitude américaine ne redessinent la carte de la sécurité européenne
Il est des moments où une région découvre que son erreur la plus dangereuse ne portait pas sur ses ennemis, mais sur ses amis.
Israël, la Grèce et Chypre y sont arrivés.
La Grèce l’a vécu dans l’Égée, dans ces îles qu’Ankara traite comme une géographie négociable, et dans un casus belli permanent contre des droits qu’elle est fondée à exercer. Chypre l’a vécu à travers l’occupation, la division, les forages et la normalisation d’une réalité illégale sur le sol européen. Israël l’a compris à travers la Syrie, Gaza, la rhétorique d’Ankara et l’arrivée de la Turquie comme acteur stratégique à proximité de son périmètre opérationnel.
Les différends servent de théâtre de pression.
L’Europe en comprend des fragments. Washington le lit autrement. Cet écart est désormais décisif. L’Europe sanctionne la Russie en quelques heures, mais évite encore de nommer la Turquie pour ce qu’elle est. Elle punit la menace extérieure et absorbe la menace intérieure.
Un système, pas une crise
Le défi turc n’est pas une crise. C’est un système.
La Turquie ne s’évalue pas par dossiers. Elle se lit comme une structure. De l’Égée à la Syrie, de Chypre à la Libye, ces théâtres ne sont pas distincts. Ils forment une enveloppe stratégique.
Les zones de la République de Chypre occupées par la Turquie, l’Égée, la Syrie, la Libye, le Bosphore, les routes énergétiques, les revendications sur les fonds marins, la pression migratoire, les drones, les exportations de défense, le levier islamiste, les canaux russes, le pouvoir de veto dans l’OTAN. Chaque dossier sert de levier sur les autres.
La Russie exerce une pression de l’extérieur. La Turquie opère depuis l’intérieur. L’Iran contraint par la force. La Turquie conditionne par le contrôle.
Ankara ne teste pas les limites. Elle exploite les vides. Les schémas d’escalade sont éprouvés. Les seuils de réponse sont mesurés. Le contrôle rend la fermeture superflue. [1]
La coercition commence par le contrôle.
Toute doctrine sérieuse de la Méditerranée orientale commence par une ligne simple : Israël, la Grèce et Chypre ne peuvent pas sous-traiter leur sécurité aux États-Unis. Ils doivent travailler avec Washington. Ils ne peuvent pas en dépendre.
Pas aujourd’hui. Pas sous Donald Trump. Pas lorsque Washington traite un acteur régional dangereux comme utile parce qu’il sert un autre objectif.
L’Inde l’a appris depuis longtemps. Washington savait ce qu’était le Pakistan. Il connaissait le double jeu, les généraux, les proxies, la manipulation. Il y est pourtant revenu, parce que le Pakistan offrait accès, canaux, utilité. L’Inde a payé le prix d’une relation qui avait du sens à Washington et aucun à New Delhi. La leçon est simple : les États-Unis peuvent reconnaître la menace qui pèse sur vous tout en continuant à l’entretenir. [2]
La Turquie n’est pas le Pakistan. La structure, elle, est familière.
Rendez-vous suffisamment utile et la contradiction sera absorbée. Ankara applique cette méthode à l’intérieur de l’OTAN. Elle achète des systèmes russes et réclame des systèmes occidentaux. Elle se pose en médiatrice entre la Russie et l’Ukraine sans s’aligner. Elle condamne Israël tout en restant utile à Washington sur la Syrie, Gaza, l’OTAN, la mer Noire et la migration. Elle exerce une pression sur la Grèce et Chypre tout en se présentant comme indispensable à l’Europe.
C’est du levier.
Sous Trump, le risque s’aiguise. La puissance et la transaction convergent. Les alliés ne peuvent plus séparer l’intérêt d’État américain de l’instinct personnel. Son passé d’affaires en Turquie, y compris Trump Towers Istanbul et son aveu d’un conflit d’intérêts, n’est pas anecdotique. [3] Elle définit l’incertitude. Le risque est structurel.
La dépendance devient une imprudence.
L’Europe, malgré ses hésitations, est le partenaire le plus sûr. Non parce qu’elle est plus rapide. Elle ne l’est pas. Non parce qu’elle est plus courageuse. Elle l’est rarement. Elle est plus sûre parce que ses intérêts sont structurels.
La Grèce et Chypre ne sont pas des clientes de l’Europe. Elles sont l’Europe. Leur souveraineté se trouve à l’intérieur de l’Union. Washington peut pivoter. L’Europe ne le peut pas. La pression sur la Grèce et Chypre est une pression sur l’Union elle-même.
C’est cet argument qu’Athènes, Nicosie et Jérusalem doivent imposer.
La Turquie n’est pas périphérique. Elle est le test méridional de la souveraineté européenne. Si l’Europe ne peut pas défendre Chypre, sécuriser l’espace aérien et maritime grec, protéger les infrastructures reliant Israël, Chypre et la Grèce, ou répondre à la coercition d’un membre de l’OTAN, alors l’Europe n’a pas d’autonomie. Elle a du vocabulaire.
Si l’Europe ne peut pas protéger les siens, sa souveraineté est une illusion.
La visite de Macron à Chypre et en Grèce a placé cette question là où elle doit être. [4] L’article 42, paragraphe 7, l’assistance mutuelle entre États membres de l’Union européenne en cas d’agression armée, crée une obligation. Le déplacement n’est plus lexical. Il est opérationnel.
L’OTAN ne peut pas résoudre ce problème. Elle n’a pas été conçue pour affronter une pression interne à l’Alliance. L’article 5 n’a jamais été pensé pour régler des différends internes à l’OTAN. [5] L’OTAN n’agit pas contre ses membres. L’article 5, défense collective contre une attaque extérieure, produit de l’ambiguïté. L’article 4, consultation, produit du délai. [6]
Chypre expose la faille.
État membre de l’Union. Pas membre de l’OTAN. Turquie membre de l’OTAN. Pas membre de l’Union. Ankara opère à travers les cadres. L’Europe attend à l’intérieur d’eux.
Ce n’est pas une stratégie. C’est une paralysie.
Lisbonne, pas l’illusion
Lisbonne diffère : la Turquie ne peut pas y opposer son veto.
L’article 42, paragraphe 7, l’assistance mutuelle, crée l’obligation. L’article 222, la solidarité en cas de crise, crée la mobilisation. L’article 46 permet la coalition de volontaires. La structure existe. L’échec est politique.
Lisbonne crée une obligation juridique. L’article 5 crée une option politique. [7]
Lisbonne 2.0 doit transformer le langage des traités en politique opérationnelle. Elle doit agir avant l’escalade, non après. Elle doit définir la coercition sous le seuil comme déclencheur de réponse : forages hostiles, escortes armées, violations de l’espace aérien, menaces de guerre, pression sur les câbles, intimidation de navires, cyberattaques contre les infrastructures, migration instrumentalisée, effacement maritime.
Ce ne sont pas des incidents. C’est une méthode.
L’occupation turque de Chypre revient au centre.
Le nord occupé ne fonctionne plus comme un conflit gelé. Il opère comme un nœud avancé. Ce n’est plus seulement une question chypriote ou hellénique. Il fait partie de l’environnement de sécurité d’Israël. La menace n’est pas abstraite. Elle est intégrée et opérationnelle.
Forage, pression, délai. Le corridor reliant Israël, Chypre et la Grèce n’est pas économique. C’est une infrastructure souveraine. Si l’Europe ne peut pas la sécuriser, la connectivité est une fiction.
La Libye fait partie du système. Le mémorandum maritime n’est pas technique. Il redessine la carte à travers un État fragile.
L’Égée n’est pas bilatérale. Elle est structurelle. Une zone grise permanente autour d’un État membre de l’Union est un échec stratégique.
La Syrie fait entrer la Turquie dans le calcul opérationnel israélien. La proximité turque affecte la liberté d’action. Ce fait relie directement Israël à l’équilibre de la Méditerranée orientale.
Le Bosphore étend le système à la mer Noire. La Turquie contrôle le passage en vertu de la Convention de Montreux et conditionne les flux sans la violer. [8] Le contrôle remplace la fermeture. Le contrôle des infrastructures stratégiques définit la souveraineté effective. [9]
Akkuyu : un projet nucléaire construit par la Russie et implanté dans un État membre de l’OTAN. La guerre, les sanctions, les pressions, rien ne l’a délogé. Ce n’est pas seulement de l’énergie. C’est du positionnement.
La Turquie est plus difficile à dissuader parce qu’elle est plus difficile à écarter. Industrie, exportations, portée. Elle n’a pas besoin de victoire. Il lui suffit d’augmenter le coût de la résistance.
Israël, la Grèce et Chypre doivent bâtir la capacité avant le message.
Connaissance de situation maritime, défense aérienne et antimissile, intégration anti-drones, protection sous-marine, intégration cyber, préemption juridique, planification coordonnée, infrastructures durcies, achats alignés.
Toute planification sérieuse structure les scénarios d’escalade maritime. Dans un cadre de contingence nommé Colère de Poséidon, [10] une réponse coordonnée neutraliserait les infrastructures avancées, dégraderait la portée opérationnelle et rétablirait la souveraineté effective de la République de Chypre si certains seuils étaient franchis.
Pas une agression. Une application.
La dissuasion signifie un coût préétabli.
Chaque mouvement appelle une réponse dans un autre domaine. Faire pression sur Chypre déclenche l’Europe. Faire pression sur la Grèce déclenche Israël. Viser les infrastructures déclenche les sanctions. Utiliser l’OTAN déclenche Lisbonne. Utiliser la migration déclenche la réponse.
Le contrôle définit la dissuasion.
Aujourd’hui, la pression est méridionale. Demain, elle se déplacera. Le Groenland a déjà montré que la souveraineté peut être mise sous pression par un allié. Si l’Europe ne peut pas définir une réponse parce que l’acteur est encombrant, elle n’a pas de doctrine.
Lisbonne 2.0 devient alors une logique continentale. Face à la Russie, face à la Turquie, et dans un avenir où les États-Unis eux-mêmes peuvent devenir une source de pression.
Aucun acteur extérieur ne décide ce qui, en Europe, est négociable.
Les États-Unis demeurent nécessaires, mais ils ne sont plus le socle. L’Europe hésite, mais ses intérêts finiront par imposer l’alignement. La Turquie exploite les deux, façonnant les résultats pendant que les autres les débattent.
Israël, la Grèce et Chypre ne peuvent pas attendre une clarté extérieure. Ils doivent bâtir une structure là où d’autres offrent du processus, de la puissance là où d’autres offrent du langage.
La Méditerranée orientale n’a pas besoin d’un protecteur.
Elle a besoin d’un centre.
Israël, la Grèce et Chypre peuvent être ce centre. Une fois ce centre constitué, l’Europe s’alignera sur lui, et la Turquie devra lui faire face.
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Version française traduite, adaptée et révisée par l’auteur à partir de l’article original en anglais, « No More Patrons: Israel, Greece and Cyprus Must Build Power Beyond Washington », publié le 1er mai 2026 par le Research Institute for European and American Studies (RIEAS), Athènes.
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[1] Shay Gal, « Hormuz Closes. Bosphorus Conditions », To Vima International Edition, 30 mars 2026.
[2] Shay Gal, « The Pakistan Trap: Israeli Analyst Explains Why Washington Keeps Picking Pakistan Over India », The EurAsian Times, 24 avril 2026.
[3] Aude Massiot, « Trump : une politique étrangère au service du business familial », Libération, 18 avril 2017.
[4] AFP et Juliette Vignaud, « “C’est du béton” : Emmanuel Macron défend la clause d’assistance mutuelle de l’UE en cas d’attaque », RTL, 25 avril 2026.
[5] Shay Gal, « Pour la Turquie, l’article 5 est mort », The Times of Israël, 15 octobre 2025 ; version française adaptée d’un article d’abord publié dans Kathimerini et eKathimerini.
[6] Organisation du traité de l’Atlantique Nord, « Le Traité de l’Atlantique Nord », texte officiel, Washington, 4 avril 1949, articles 4 et 5.
[7] Union européenne, « Version consolidée du traité sur l’Union européenne », Journal officiel de l’Union européenne, C 202, 7 juin 2016, art. 42, §7, et art. 46, EUR-Lex.
[8] Société des Nations, « Convention concernant le régime des Détroits, avec annexes et protocole, signée à Montreux le 20 juillet 1936 », Recueil des traités, vol. 173, no 4015, 1936-1937, articles 1, 2, 20 et 21.
[9] Shay Gal, « From Akrotiri to Pituffik: Why Europe Must Control the Bases That Shape Its Security », High North News, 23 mars 2026.
[10] Shay Gal, « Northern Cyprus Is Also an Israeli Problem », Israel Hayom, 29 juillet 2025.
