Martin Heidegger, Vorläufiges (63-70), Gesamtausgabe, IV-102

Barbara Cassin et Martin Heidegger pendant le séminaire du Thor, en septembre 1969 @François Fédier
Barbara Cassin et Martin Heidegger pendant le séminaire du Thor, en septembre 1969 @François Fédier

Stéphane Domeracki enseigne la philosophie au Lycée Galatasaray. Il est l’auteur d’Heidegger et sa solution finale: essai sur la violence de la pensée, publié en 2016 et Nouveaux essais sur l’entendement inhumain, Heidegger et sa solution finale tome II, en 2021. Après le volume 101 (1957-1959), il s’intéresse cette fois au volume 102 (1963-1970) le dernier des Cahiers noirs de la Gesamtausgabe de Martin Heidegger, publié outre-rhin, en novembre 2021.

Difficile de prendre au sérieux un tel titre, choisi par le plus érotique des penseurs du vingtième siècle, précisément dans les alentours de l’année 69. Il le faudra bien pourtant, car ce terme, Vorläufiges, s’il désigne quelque caractère « provisoire » des réflexions proposées, renvoie surtout au désir ardent du penseur nazi de s’inscrire dans la durée, lors même qu’il écrivait ces notes à l’orée des premiers signes de sénilité. Les 30000 pages des œuvres dites intégrales ne suffiraient donc pas pour répéter à n’en plus finir ses récriminations contre le règne du « même » du premier commencement, ces dernières pages ne seraient que des « préliminaires » avant que d’autres ne reprennent la « mission », la « tâche » qu’il s’est fixé. Ce recueil est constitué de trois cahiers d’environ 140 pages, et d’un dernier beaucoup plus court de 30 pages seulement. Des éléments annexes avec sont proposés, intitulés « sillons » – -avec leurs prorpes annexes sur une dizaine de pages, ; comme souvent, ils sont non seulement présentés sous une forme pour le moins rhapsodique, mais surtout, ils sont encore plus opaques et ésotériques, si cela est possible, que le reste des notes « provisoires », ressemblant vraiment à des brouillons. Ils donnent à voir en quelque sorte « l’atelier de l’artisan », comme si Heidegger ne trichait pas et proposait tous ses brouillons, comme si tout était mis à la vue des chercheurs ; c’est bien entendu tout à fait en question.

Le dernier volume de la Gesamtausgabe légué à la postérité, nous allons le voir, permet surtout de voir le passable état de radotage et de rumination qu’ont atteint les « méditations du sens » d’apparences privées mais finalement offertes à la « publicité », et qui semblent littéralement montrer une pensée qui se serait « fossilisée » tant les différentes remarquent répètent des leitmotivs obsessionnels qui pour certains datent de la fin de son aventure nazie au Rectorat de Fribourg. Alors qu’il semblait un peu s’être calmé dans les volumes précédents, 98 à 101, on se rend compte qu’il n’en est rien : Heidegger se crispe, dans ses dernières lignes, plus que jamais sur ce qu’il a débuté sous le nom d’ « histoire destinée de l’être » au milieu des années trente, et qui constitue un long combat masqué contre la « prédestination de la communauté juive à la criminalité planétaire » ; ce passage décisif a été censuré de l’essai L’histoire de l’être (GA69, p.78), mais l’ayant-droit Arnulf Heidegger précise dans la postface :

« Le travail réalisé par les éditeurs peut être consulté à Marbach. Il est inévitable que des erreurs se produisent avec plus de 30 000 pages imprimées. L’éditeur et l’administration de la succession sont reconnaissants pour toute information. Comme auparavant, ils seront inclus dans les nouvelles éditions des volumes individuels. » (GA102, p.441, « In Marbach ist die von den Herausgeberinnen und Herausgebern geleistete Arbeit überprüfbar. Es bleibt nicht aus, dass bei uber 30000 Druckseiten Fehler entsehen. Für Hinweise sind Verlag und Nachlassverwaltung dankbar. Sie werden in der Neu auflagen der einzelnen Bände wie schon bisher aufgenommen. »)

Si les chercheurs peuvent tout vérifier de fond en comble, nul doute que de nombreuses corrections seront à proposer ; mais il faudrait aussi veiller à laisser l’ouverture des archives à tous les chercheurs, et à rendre publics également certains documents certainement consignés en banque. Car il s’agit de comprendre ce qu’a vraiment chercher à faire lire ce penseur à ses lecteurs – certes choisis. Jusqu’au bout, Martin Heidegger aura décidé de demeurer à sa façon retorse, contrariée – nazi, ce que nous savions du reste depuis qu’il avait affirmé que le national-socialisme allait dans une direction « satisfaisante » pour ce qui est du rapport à la technique. Ce genre de phrases incompréhensibles au vingtième siècle trouvent enfin leur résolution par la publication des cahiers noirs, notamment à travers le concept ignoble d’ « auto-anéantissement » technique de la machination juive. Les divers mouvements d’humeur couchés sur le papier dans ce volume 102, nous allons le voir, ne font que fournir des compléments, encore et encore, de l’eau à ce moulin inexorable de l’antisémitisme « ontologico-historial », jamais renié. S’y trouvent aussi des indications permettant d’un peu mieux comprendre les spéculations portant, sans fin, sur l’Ereignis et le Gestell.

Martin contre ses disciples

Une partie non négligeable de ces derniers cahiers font état de récriminations, de la part de Heidegger, à l’encontre de ceux « captant » en quelque sorte ses écrits, et qu’il accuse ni plus ni moins de le voler. Ainsi, en particulier, du thème canonique – et qui fera long feu, en particulier dans l’hexagone – du « surmontement » ou « dépassement de la métaphysique ». Il accuse ceux qui récupèrent sans scrupule ce motif d’en faire un thème d’érudition déraciné des véritables enjeux, jugés dramatiques comme nous allons le voir par la suite :

« La philosophie, et ce qui se nomme ainsi, se décale désormais dans la logique-logistique ainsi que dans l’érudition historiciste-philologique. Ici, il est plus facile de « manigancer » une suprématie sans risque sur la tradition. Le fait que la jeune génération en particulier le fasse est un signe indubitable que quelque chose a pris fin et s’est arrêté : le destin de l’Être (Seins). On ne peut même plus y déroger. On se choisit en toute manipulabilité. Le dépassement de la question de l’être – c’està-dire son repliement (1) – on le nomme maintenant « surmonter » » (GA102, p. 12, « Die Philosophie, und was sich so nennt, weicht jetzt in die Logik-Logistik in die philolosisch-historische Gelehrsamkeit aus. Hier lässt sich ohne Wagnis an leichtesten eine überlegenheit gegenüber der überlieferung « manipulieren ». Dass gerade die junge generation so verfährt, ist ein untrügliches Zeichen, dass etwas zu ende gegangen ist und und aufgehört hat : das Geschick des Seins. Man weicht nicht einmal mehr aus. Man sucht sich eine Manipulierbarkeit aus. Die Sichvorbeidrücken an das Seinsfrage – und d.h. an ihrer einfaltung -nennt man jetzt « Überwindung » ») ; Si Martin Heidegger ironise ici, c’est qu’il estime que l’engeance qui manipule la métaphysique est plus que jamais en train de célébrer son propre triomphe depuis 1945, si bien qu’évoquer d’une façon ou d’une autre quelque « surmontement » serait à ses yeux au mieux risible. Cela revient d’ailleurs à dire que ceux qui instrumentalisent ce sujet sous forme de slogan seraient eux aussi, et ô combien, inclus dans cette clôture sur laquelle ils pérorent en ayant l’impression d’avoir à dire quelque chose d’essentiel sur le sujet. Heidegger ne mâche pas ses mots à leur sujet :« Les disciples les plus têtus et en même temps les plus stériles sont les « surmontants » » (GA102, p.14, « Die Hartnäckigsten und zugleich unfruchtbaren Anhänger sind die Überwinder « ) Dédicace à Jacques Derrida ; « Anhänger », en allemand, signifie aussi « disciple » et ne renvoie à l’idée de n’être au fond rien de plus qu’une sorte de suiveur « à la remorque… » De fait, l’idée répandue selon laquelle les Heidegger babies auraient réussi à développer leur propre originalité reste tout à fait sujette à caution, au moins à discussion. Le principal intéressé s’en serait en tout cas amusé, s’estimant habitué à être volé depuis longtemps par ses admirateurs comme par ses ennemis. Il s’en plaignait déjà du temps du nazisme (il faut dire qu’il a une tendance très marquée, qu’on retrouve chez d’autres philosophes, d’avoir l’impression de déposer quelque Copyright intellectuel sur tel ou tel thème : ainsi de la « déconstruction » par Granel….) Deux décennies plus tard, il dresse le même constat souverain : « Certaines personnes s’émeuvent ces temps-ci que les conférences que j’ai données tout à l’heure seront publiées. Vraisemblablement, ces personnes ont leurs raisons d’être contrariées; car elles vivent depuis des années des transcriptions de ces conférences, lesquelles passent de main en main et même « s’échangent » ; ce qui demeure méconnu des contemporains. Contrefaçon et cleptomanie de grand style. » (GA102, p.23,« Gewisse heute regen sich darüber sich, dass die von mir früher gehaltenen vorlesungen veröffentlich werden. Vermutlich haben diese leute ihre Gründe für ihre Aufgeregheit; denn sie leben seit Jahren von den Nachschriften dieser Vorlesungen, die von hand zu hand gereicht und sogar « gehandelt » werden; was den Zeitgenossen unbekannt bleibt. Falschmünzerei und Kleptomanie grossen stils. ») Heidegger renvoyant ensuite à sa discussion préalable, dans le même cahier, de la notion même de « Nachlass ». Ce genre de textes montrant bien qu’il avait une conscience toute particulière et facétieuse de l’ « industrie Heidegger » qui se mettait en place, qu’il n’a jamais essayé de contrecarrer ni même de pleinement canaliser, s’en servant bien au contraire pour abriter ses visées réelles, tout en s’amusant de ces Capos (terme que j’emploierai ici tout de même plus au sens de la série les Sopranos qu’au sens des Kapos de Birkenau) : il a su si bien tirer profit de la « publicité », qu’en toute dénégation il n’ eut de cesse de l’éreinter, et dans ce volume il se déchaîne de nouveau comme lors des immédiates années d’après-guerre.

Martin contre les « journalistes-né »

Il nous y avait habitué depuis de nombreux cahiers, Heidegger ne mâche pas ses mots quand il est question de ceux que certains aujourd’hui se plaisent à nommer les journalopes. Il évoque ainsi littéralement « La terreur de la publicité – et l’aisance totale de la racaille », (« Der Terror der Öffentlichkeit – und das Wolstands-Gesindel », GA102, p.190), « La terreur des médias d’information de masse en terme de déformation de toutes les normes » (ibid., p.24, « Der Terror des Masseninformationsmedien hinsichtlich der Verunstaltung aller Massstäbe ») Verunstaltung désigne une forme d’altération menant à de la difformité, une dégradation de toutes les échelles et des critères. L’emploi du mot « terreur » est une fois de plus dévoyé par Heidegger : plutôt que de la réserver aux troupes criminelles de Hitler, le journalisme est encore une fois pris à parti. À cet égard, on notera la belle cohérence du penseur de Messkirch, qui s’en prendra jusqu’à la fin, avec une belle persévérance, aux reporters, qu’ils soient affiliés au Troisième Reich ou à Reuters. Il voit en eux une force de freinage de l’engeance installée, un nihilisme light, en somme, de la pire espèce :« L’information comme forme de l’historicisme nivelée – sans tradition – sans libération pour sa propre tâche, sans libération de ce qui lui a été propre » (GA102, p.184, « Die Information als nivellierte Form der Historie – ohne Überlieferung – ohne Befreiung zur eigenen Aufgabe, ohne das Gewesene ins Eigene freizugeben. ») La tâche de l’historicisme : accomplir l’auto-anéantissement. Celui du journalisme, au contraire, est de maintenir le statu-quo honni, permettre le « remplacement » (« ablösung ») à n’en plus finir de la tradition « à travers l’information » (p.186) Il est d’ailleurs amusant de constater que cette thématique du grand-remplacement, qui obsède notre extrême-droite locale, fonctionne de concert avec des récriminations à l’encontre de l’ère du sarcasme, telles celles élaborées par (Mehdi) Belhaj Kacem dans son volume de L »esprit du nihilisme intitulé Ironie et vérité. « Avec de simples blagues, en recourant à l’ironie, voire même en passant par les injures – on ne fait que promouvoir l’inconscience existante. Ou bien est-ce même un système qui est encore à ce point affairé ? Si vous voulez vous distraire des questions qui nécessitent de repenser l’appareil de pensée familier. Craint-on tant de se pencher sur le vide résident en l’appareil de pensée utilisé, ainsi que sa stérilité ? La justice par ailleurs tellement vantée n’exige-t-elle pas qu’une tentative du genre de la question de l’Être échoue, ce qui signifie bien : qu’on s’engage dans la question et qu’on la contrecarre par des questions pertinentes ? Qu’on considère ce qui est digne de question, douteux? Mais peut-être que de telles attentes ne sont pas au bon endroit ici. Peut-être que tout ce qui ressemble à une règlement de compte avec Heidegger est maintenu à un niveau inférieur, par lequel les polémiques peuvent être facilement et uniformément contrôlées. Sans que les contemporains s’en aperçoivent le moins du monde, le nihilisme grossier est de mise derrière le masque mal ajusté de l’antifascisme et des actions associées. »(GA102, p. 25, « Mit Blossen Witzeleien, mit dem Ironisieren, auch sogar mit Schmähungen – fördert man nur die bestehende Gedankenlosigkeit. Oder ist gar System in solcher Betriebsamkeit? Will man ablenken von Fragen, die ein Umdenken verlangen in die Preisgabe der gewohnten Denkapparatur. Fürchtet man den Blick in die bestehende Leere und Sterilität der benutzen Denkapparatur? Verlangt nicht die sonst so hochgepriesene Gerrechtigkeit, dass man einem Versuch von der Art des Seinsfrage ein Misslingen zubiligt, dies heisst aber : dass man sich auf die Frage einlässt und mit sachhaltigen Fragen entgegendenkt? Das Fragwürdige bedenkt? Doch vielleicht sind solche Erwartunger hier nicht am rechten Ort. Vielleicht hält sich alles, was wie eine Auseinandersetzung mit Heidegger aussieht, auf einer nierdrigeren Ebene, auf der sich die Polemik leicht und einheitlich steuern lässt. Ohne dass die Zeitgenossen das Geringste merken, treibt ein grober Nihilismus sein Unwesen hinter der schlechst sitzenden Maske des Antifaschismus und der dazugehörigen Aktionen. ») Ici Heidegger entend mettre à jour une machination fonctionnant par aplatissement : puisque sa pensée est de haute-volée, l’activisme uniquement politique ne serait encore qu’une magouille de l’engeance afin que personne ne daigne s’élever jusqu’au niveau de spéculation délirant requis par lequel il révèle le caractère pour le moins douteux de ce qui règne sous le nom d’ « Être de l’étant » depuis des millénaires. Notons que comme dans le cours sur Parménide, la « justice » (celle du jugement de Nuremberg) est associée à l’exigence de « faire-tomber » « la » « pensée » : vertu apparente qui n’est que le faux-nez d’une discrète stérilisation de tout questionnement. Heidegger, dans sa paranoïa habituelle, repère toujours sous l’indifférence ou l’hostilité à ses montages une lutte secrète qui serait menée par des couards fuyant leurs responsabilités ontologico-historiales : chantage permanent. Nous sommes vers 1963, il devient lentement un vieillard, mais la même rengaine demeure, d’abord tournée contre ceux qui ne comprenaient rien à Sein und Zeit, puis contre les nazis, et enfin contre le monde entier et les Antifas en particulier, en particulier lorsqu’ils s’adonnent à l’activité la plus détestable qui soit à ses yeux, le journalisme, ce nihilisme inachevé qui broie tout sur son passage : « A quel niveau inférieur l’écrivaillerie irresponsable des journalistes et des rédacteurs rôde-elle aujourd’hui ? Dans celui qui est rédigé par les « illustrés » et les « magazines. Quand reconnaîtra-t-on enfin le nihilisme destructeur qui sévit ici ? Le détruisant – démantelant de la « destruction » phénoménologique est tout autre, mais seulement « destructrice », c’est-à-dire « fracassante » (GA102, p.27, « In welch niedriger Ebene treibt sich heute die die verantwortlosen schreibereien der Journalisten und Lektoren herum? In jener, die von der « Illustrieren » und den « Magazinen » vorgezeichnet wird. Wann erkennt man endlich der hier sich austobenden destruktiven Nihilismus? Das destruirierende – Abbauende der phänomenologischen « Destruktion » ist alles andere, nur nicht « destruktiv », d.h. zertrümmernd ») Nous avons déjà fait référence souvent au caractère « brisant » des activités décrétées « criminelles » par la pensée ontologico-historiale : c’est un topos antisémite redondant de la pensée heideggerienne, contrairement à ce qui répond à l’ajointement au Seyn. Le nihilisme journalistique serait apparenté au pouvoir analytique et dialectique de fragmentation, atomisation, fracassant toute harmonie, qui est attribué par ailleurs à la manigance. Pauvre Denis Trierweiller ! Non seulement sa judéité l’attacherait au pouvoir d’analyse triturant des œuvres de Schmitt et de Blumenberg, mais en plus le prédestinerait (parce qu’apparemment certains « naissent journalistes », dit un autre cahier noir) à son activité de journaliste politique nihiliste à Paris-Match ! Plus sérieusement, Heidegger joue subtilement de l’ambiguïté : certes, la destructivité journalistique serait d’un autre ordre que le travail de « desobstruction » (ainsi traduit une tranquille euphémisation de ce terme) énoncé dans les écrits des années vingt. Mais quiconque suit avec attention le parcours heideggerien les décennies suivantes sait qu’il encourage la destruction qu’il fait mine de déplorer, jouant habilement sur les deux tableaux pour toucher les dividendes. Celui qui verse de chaudes larmes face aux abus de la modernité technique mais qui toutefois appelle à plus de destruction pour opérer la pleine Catharsis. Sa rage contre les mass-medias atteint toutefois des sommets, loin de ses seules railleries des années nazies à l’encontre du Völkischer Beobachter : le journaliste semble d’un nihilisme de la pire espèce, qui n’est pas celle qui favoriserait la transition : plutôt celle qui passe son temps à diviser et à détruire, tout en (se) maintenant. À cet égard, Marrtin Heidegger séduira, car il sera un précurseur d’un sport tout à fait exaltant, pour certains, de nos jours : s’en prendre aux pseudophilosophes-journalistes excellant dans la littérature et diverses sciences humaines.

Martin contre les sciences humaines et naturelles

« La poésie comme Littérature. Celle-ci comme écrivaillerie. Ce scribouillage comme information. Celle-ci comme reportage. Le reportage comme divertissement. Le divertissement comme ennui. Étranges expériences avec des contemporains, pour qui un reporter de l’envergure de Gunther Grass est une pratique artistique de « haut rang ». Cela vaut-il encore la peine de dire un mot. Cela n’en vaut pas la peine parce que penser comme tel ne devrait pas en valoir la peine. » (GA102, p. 23, « Dichtung als Litteratur. Litterature als Schriftstellerei. Schriststellerei als Information. Information als Reportage. Reportage als Unterhaltung. Unterhaltung als Langeweile. Mit den Zeitgenossen, für die ein Reporter von Format des Gunther Grass Künstlertum von « Höhem Rang » ist, seltsame Erfahrungen. Lohnt sich da noch, ein Wort zu sagen. Es lohnt sich nicht, weil das Denken als solches sich nicht lohnen darf. ») Le divertissement comme ennui ! La boucle est bouclée par rapport au fameux cours de 1929 sur l’ennui portant sur ce sujet, et ses véritables visées ; plutôt qu’un enjeu pascalien, Heidegger pointe l’organisation technique de la dispersion, et certaines de ses pages désigne cette machination sous le nom de « pluralisme » (par exemple pp.132-133), désignant une « fuite perplexe » de ce qui pourtant s’impose sous le nom de Gestell l’installation du « nivellement » et de la « décomposition » (« Einebnung », « Zersetzung », ibid.) : des termes fort proches de ceux qu’il avait pour habitude d’utiliser pour désigner les effets de la machination juive. Dans le passage ci-dessus, la poésie, de Valéry ou de Hölderlin semble ici vu comme devant inexorablement se voir dégradée et rabattue sur le journalisme juif et l’organisation technique de l’ennui des masses voué à les divertir et à installer une certaine torpeur. Les plumitifs sont alors visés pour leur participation à cette machination gigantesque. Il en veut apparemment beaucoup à Gunther Grass : « Les ignobles insultes de « Grass » ,et cette impudence qui escompte l’approbation du public – tout cela était déjà bien préparé et alimenté par ce que Löwith, Kuhn, Bloch, Lukacz, Wiesengrund, Markuse, Horkheimer et consorts conspiraient sur Heidegger. Et les Allemands de s’imaginer que c’est ainsi que « l’esprit » répand son renouveau. » (GA102, p.27, « Die üblen Schmähungen der « Grass » die frechheit dazu und das Rehchen auf öffentliche Zustimmung – dies alles ist schon gut vorbereitet und angetrieben durch das, was zuvor Löwith, Kuhn, Bloch, Lukacz, Wiesengrund, Markuse, Horkhimer und konsorten über Heidegger verbreitet haben. Une die Deutschen halten diesen so verbreiten « Geist » für ihre Erneuerung. ») La volée de bois vert que vont se prendre les théoriciens de l’École de Francfort est d’abord précédée par une violente attaque contre un de ses anciens étudiants, cité dans cette liste de toute façon.

« Karl Löwith – Personne ne peut de nos jours imaginer l’état dans lequel l’étudiant en botanique de l’époque a pu se rendre à Fribourg en 1919 – où il a entendu parler pour la première fois – et cela non par l’intermédiaire de son prétendu professeur Husserl – de Jakob Burckhardt avec lequel il est même associé dans les éloges en ce moment . Löwith est encore botaniste aujourd’hui, il fait les vendanges », « (GA102, p.22, « Karl Löwith – Nun kann sich heute niemand mehr vorstellen, in welcher verfassung 1919 der damalige Student der Botanik nach Freiburg kanm – wo er zum ersten Mal – und nicht durch seinen angeblichen Lehrer Husserl – von Jakob Burchhardt hörte, mit dem heutige Lobhuledeleien ihn sogar gleichsetzen. Löwith ist heute noch Botaniker, er sammelt Lesefrüchte »). Rappelons que Löwith fut interdit d’enseigner en 1935 de par ses origines partiellement juives ; il avait été blessé pour l’Allemagne en 1917 et revenait certainement en piteux état Fribourg où il a rencontré Heidegger. Dix-huit ans plus tard, c’est lors d’un voyage de représentation pour le Troisième Reich qu’il le croisa en Italie : « En 1936, lors de mon séjour à Rome, Heidegger donna une conférence sur Hölderlin à l’Institut culturel germano-italien. Il m’accompagna ensuite à notre appartement et fut, de toute évidence, ému par la pauvreté de notre intérieur. Il déplora surtout l’absence de ma bibliothèque qui se trouvait encore en Allemagne. […]  » Le lendemain, nous fimes, ma femme et moi, une excursion à Frascati et Tusculum, avec Heidegger, sa femme et ses deux fils dont je m’étais souvent occupé quand ils étaient petits. […] Même à cette occasion, Heidegger n’avait pas retiré de sa veste l’insigne du parti. Il le porta durant tout son séjour à Rome et, de toute évidence, ne se rendit pas compte que, pour passer la journée avec moi, la croix gammée était déplacée. […] Il se montra amical et attentif, mais évita, comme sa femme d’ailleurs, toute allusion à la situation en Allemagne et à sa position.  » Sur le trajet du retour, je voulus l’amener à s’exprimer librement là-dessus […] parce qu’à mon avis son engagement en faveur du national-socialisme était dans l’essence de sa philosophie. Heidegger m’approuva sous réserve et ajouta que sa notion d’ « historicité  » était le fondement de son « engagement  » politique. Il ne me laissa aucun doute non plus sur sa foi en Hitler ; il n’avait, me dit-il, sous estimé que deux choses : la force vitale des Églises chrétiennes et les obstacles au rattachement de l’Autriche. Il restait convaincu que le national-socialisme était une voie toute tracée pour l’Allemagne ; il s’agissait seulement de « tenir » assez longtemps. « L’excès d’organisation aux dépens des forces vives était le seul aspect qu’il trouvait préoccupant.  » […] « Quand je lui fis remarquer que, si je comprenais, certes, en grande partie son attitude, ce que je ne comprenais pas, en revanche, c’était comment il pouvait s’asseoir à la même table (celle de l’Académie du droit allemand) qu’un individu tel que J. Streicher, il garda d’abord le silence. Enfin, à contrecœur, il me donna cette justification bien connue […] qui revient à dire que la situation aurait été « beaucoup plus grave encore » s’il n’y avait pas eu au moins quelques personnes éclairées pour s’engager. Et, plein de ressentiment contre les « gens cultivés », il conclut en ces termes : « Si ces messieurs ne s’étaient pas estimés trop bien pour s’engager, les choses se seraient passées autrement ; seulement, voilà, j’étais tout seul. » Comme je lui rétorquais qu’il n’était pas nécessaire de s’estimer trop « bien » pour refuser de coopérer avec Streicher, il me répondit que Streicher ne valait pas qu’on parle de lui. […] Il ne comprenait pas pourquoi Hitler ne se débarrassait pas de « ce type-là ». A son avis, il devait le craindre. […] « En réponse à l’envoi de mon livre sur Burckhardt, comme à celui sur Nietzsche paru un an auparavant, je ne reçus aucun mot de remerciement ni même d’avis objectif. » (Ma vie en Allemagne avant et après 1933, éd. Hachette, coll.  » La force des idées « )

Heidegger dézingue tous azimuts dans ce volume ; l’une de ses cibles de prédilection est à n’en pas douter la sociologie, qui reste « im Sog des Ge-stells » (p.126), « dans le sillage du quadrillage » ; qu’il en fasse un de ses boucs-émissaires n’a rien de fortuit ; lui qui est si prompt à arguer que ses adversaires auraient quelque « angoisse » face à « la » pensée, nous pourrions lui retourner la politesse : il semble en effet qu’il soit lui aussi mis quelque peu mal à l’aise face aux assauts des critiques par les membres de l’École de Francfort – plaisons-nous à l’imaginer lisant les travaux de Pierre Bourdieu et de Louis Pinto. Il s’attache évidemment à la relier à la « manigance », à en faire une sorte de succursale théorique de la quête effrénée et dévorante de puissance :

« Note marginale – La science comme idole directrice de la société industrielle, la « force de production » contrôlante de son « autoproduction », « philosophie » , – la « théorie » à cet effet : en vue d’une sorte d’industrialisme existentiel. L’opinion : l’absence de méditation allant rapidement croissant pourrait bien, par une « intégration » (comprise socialement) des sans-pensée se transformer en une auto-production ; cela, cependant comme : la production du périssement de l’humanité. La fuite perplexe dans la « dépersonnalisation » à travers le collectif. La philosophie comme théorie de la science avec une intention pratique-politique : la polémique contre le fascisme comme alibi toujours nécessaire. Néanmoins, déjà pratiqué par le pragmatisme américain depuis 1900 et désormais réchauffé dans le jargon de l’inauthenticité. « Formation » et « recherche sur la paix » – la sociologie de la philosophie et des « philosophes » comme ersatz de philosophie – le business fait avec l’angoisse de penser parmi les masses riches et accros à la promotion ; recherches d’avancement qui sont réduites en même temps. L’aplatissement des masses est si inexorable qu’elles sont exclues de la possibilité d’atteindre jamais un abîme. La zone de la désolation. Note sur le bord de l’aplatissement. » (GA102, pp. 312-313, « Randbemerkung – Die Wissenschaft als der Leitgötze der Industie-Gesellschaft, die steuernde « Produktionskraft » ihrer « Selbst-produktion » « Philosophie », – die « Theorie » dazu in praktischer absicht : ein existentialischer Industriealismus. Die Meinung : die rasch zunehmende Gedankenlosigkeit liesse sich durch ein « Integrieren » (gesellschaftliches) der gedankenlosen Personen ins Produktive verwandeln; allerdings als : die Produktion des Verendens des Menschheit. Die ratlose Flucht in die « Depersonnifikation » durch das Kollektive. Philosophie als theorie der Wissenschaft in praktisch-politischer Absicht : die Polemik gegen den Faschismus als dauernd benötigtes Alibi. Allerdings seit 1900 vom amerikanischen Pragmatismus praktiziert und jetzt im Jargon den Uneigentlichkeit aufgewärmt. « Bildungs » und « Friedenforschung » – Soziologie der Philosophie und der « Philosophen » als Philosophieersatz – das Geschäft mit der Angst vor dem Denken bei der Wohlstands und Aufstiegssüchtigen Masse; Aufstiegssucht nach Positionen, die man gleichzeitig herabsetzt. Die Verflachung der Massen ist so unaufenhaltsam, dass sie auch von der Möglichkeit ausgeschlossen bleiben, je noch vor einem Abgrund zu gelangen. Die Fläche der Verwustung. Randbemerkung am Rande der Verflachung. »)

La possibilité même d’atteindre un abîme est réservé au Da-sein tragique converti à la finitude, capables de mort ; les autres ne font que perdurer ou périr indifféremment dans ce bas-monde au nihilisme inaccompli que notre gnostique n’a de cesse d’exécrer pour sa perséverance et ses anachronismes : ici Adorno est décrit comme étant à la traîne et bien à la peine de se mettre à jour des toutes dernières conséquences de la modernité ; lui qui est nommé seulement Wiesengrund dans ces cahiers se serait certainement étranglé à l’idée d’être étiqueté comme ressortissant d’un pragmatisme américain d’un autre siècle (2) . Heidegger se présente le plus souvent comme une vigie, une avant-garde qui, en tête du peloton, jette un regard méprisant de devancier sur ceux qui peinent à grimper le col qu’il vient de grimper ; il estime que ses caractérisations du subjectivisme et de son insurrection est si radicale que personne ne peut le rejoindre en ces contrées exigeantes, impliquant une certaine radicalité; il se sait en cela nettement « penseur de la solution finale », du comble de l’horreur ; il aurait pu en cela reconnaître chez Adorno une certaine intransigeance, comme celle incitant à ne plus produire de poésies après Auschwitz ; à la place, nous savons qu’il a préféré multiplié les poèmes de fort piètre facture, et asséner le jugement suivant concernant ces marxistes inorthodoxes et geignards :

« Considérez les contorsions et les faux-fuyant avec lesquelles la sociologie évite de reconnaître que le Ge-stell de l’ère de la mobilisation totale de la société industrielle force à devenir un sujet absolu auto-calculateur et se voulant lui-même, derrière lequel les lamentations sur le totalitarisme doivent bien rester rien de plus qu’un bavardage obsolète. » (GA102, p.186, « Bedenke die Verrenkungen und Ausflüchte, mit denen die Soziologie sich darum herumdrückt, anzuerkennen, dass das Ge-stell im Weltalter der totalen Mobilisierung die Industriegesellschaft zum sich selbst berechnenden, sich selbst wollenden absoluten Subjekt erzwingt, hinter welchem Vorgang das Gezeter über Totalitarismus mus als ein obsoletes Geschwätz weit zurückbleibt. »)

« Se lamenter sur le totalitarisme » : une telle expression, d’un cynisme absolu, ruine toute les tentatives de sauvetage de la rencontre avec Celan, comme celle comique proposée par Hadrien France-Lanord (aussi auteur malheureux de l’article « Antisémitisme » dans le Dictionnaire apologétique Martin Heidegger) ; pour comprendre le rapport de Heidegger à ceux qui ont osé frayé dans les parages de ce que thématisait Einblick in das was ist, il convient d’apprécier la beauté du vocabulaire employé :

«. À travers les injures racailleuses – lesquelles ne peuvent être des attaques – la pensée s’en trouve au mieux protégée – – je veux dire, de la racaille de l’intellectuel. » (GA102, p.28, « Durch die pöbelhaften Schmähungen – Angriffe können sie nicht sein – wird das Denken am besten vor – dem Pöbel geschützt – ich meine des pöbel des Intellektuel »)

Le jour où j’écris ces lignes, je lis JeanClet Martin se plaindre que Jacques Derrida, Deleuze et Foucault sont calomniés pour avoir inspiré les « déconstructionnismes » à la mode ces temps-ci. Il serait bon aussi qu’il s’indigne de la propension extraordinaire de Heidegger à insulter et traîner dans la boue tous ses contemporains, même ceux qu’il a fréquenté comme Jaspers ou Barth. L’auteur qui inspire les aventures de la différence n’a de cesse de se proposer, en plus de son anti-intraception rejetant toute commémoration comme sentimentalisme une litanie d’injures fleurant bon l’antiintellectualisme qu’il lui arrivait lui aussi, un comble, de reprocher aux nazis quand certains dignitaires le visait. Vingt années sont passées, mais Heidegger, en bon paranoïaque, estime que les critiques fondées sont des insultes, s’en félicite en estimant que cela ne vaut pas « la » « pensée », et passe lui-même à l’attaque – sans, toutefois, comme lors du nazisme, publier ses oukases ; « L’appauvrissement astronomique de la terre. La rage affairée correspondante de la société industrielle. Celui-ci ordonne l’esclavage inconditionnel, aveuglé, perplexe au pouvoir du quadrillage. L’auto-intrication crispée de la représentation dans cet asservissement s’appelle la sociologie. La forme de décadence la plus fragile et la plus vide et donc la plus générale est la science politique, la plus banale de toutes les sciences, à laquelle, cependant, les autres sciences adhèrent à leur manière au fil du temps, que ce soit par classification ou par simple obnubilation et zèle pour la praxis. La pâle euphémisation de cet état des choses conditionne la philosophie accompagnant ce mouvement comme prétendue défenseur de la raison critique. En vérité, le Gestell est bien plus approprié : l’informatique comme science fondamentale de toutes les connaissances futures. En celui-ci, l’altération du monde est forcée jusqu’à en crever, lui qui se voit refuser le moindre aperçu de la finitude, le moindre séjour dans la vigie de la propriation et en cela la moindre possibilité d’un déclin. La relation correspondante de la langue sera réglée par la linguistique. C’est l’intrusion du Gestell dans le monde de la parole, c’est-à-dire la dévastation de la parole comme instrument de l’informatique. » (GA102, p. 318, « Die Astronautische Verelendung der Erde. Die entsprechende Betriebswut der Industriegesellschaft. Diese bestellt die unbedingte, verblendete, ratlose Versklavung an die Macht des Gestelles. Die Verkrampfte Selbstverstrickung des vorstellens in diese Versklavung heisst Soziologie. Deren schwächste und leerste und deshalb allgemeinste Verfallform ist die Politologie, die ördinarste aller Wissenschaften, der sich aber mit der Zeit die übrigen je auf ihre Weise anhängen, sei es durch Einordnen oder sei durch blosses Schielen und Eifern für die Praxis. Die matte Verschönerung diese Weltzustandes in den Mitlaufenden Philosophie als der angeblichen Verfechterin der kritischen Vernunft. Sachgerechter dagegen ist Ge-stelle : die informatik als die Grundwissenschaft alles künftigen Wissens. Darin ist vorauserzwungen der Weltänderung in das Verenden, dem jeder Einblick in die Endlichkeit und damit in den Aufenthalt im Vorenthalt der Eignis und so die Möglichkeit eines Untergangs verweigert bleibt. Die Entsprechende Bezug der Sprache wird durch die Linguistik geregelt. Sie ist der Einbruch des Ge-stelles in die Sprachlichkeit, d.h die Verwüstung der Sprache zur Instrument der Informatik ») Heidegger compare toujours l’intellectuel à une sorte de pâle décalque d’un processus autrement plus violent qui se jouerait de façon irresistible à travers le déploiement du numérique et des diverses technologies. On le voit aussi, dans ce texte, après avoir fustigé la sociologie et la littérature, s’en prendre à leur tour à la science politique ainsi qu’à la linguistique. Cela ne sera pas sans satisfaire les professionnels de cette discipline prenant très au sérieux l’architectonique habituelle leur présentant leur matière comme « reine », et les autres comme simplement dérivées voire surnuméraires. Ce n’est pas pour rien que cet auteur est si apprécié : il fait plaisir : j’ai exposé dans mes Nouveaux essais sur l’entendement inhumain les techniques favorisant adhésion aux délires heideggeriens ; le fait de cajoler les suiveurs tout en les intimidant en permanence figure parmi les moyens déployés les plus efficaces. Exemple. Heidegger se mettra facilement dans la poche tous ceux qui, à travers leur sacerdoce professoral, aime à affecter la pose du plus grand sérieux, d’une gravité un peu risible, par ce genre de passages :

« L’intellectuel cache sa peur tremblante de penser derrière un cynisme que l’on lui expose comme « esprit » » (GA102, p.33,« Der Intellektuelle versteckt seine bebende Angst vor dem Denken hinter einem Zynismus, den man ihm als « Geist » abnimmt »)

C’est d’ailleurs comme si Heidegger anticipait et paraît d’avance le ton de petit « malin » (c’est le cas de le dire) qu’affectent Derrida ou dans d’autres registres encore plus clownesques, Vattimo ou Zizek ; le recours post-moderne à la distanciation sarcastique ne serait guère que le signe d’une angoisse mal camouflée, nous y reviendrons. Ce genre d’attitude, à ses yeux, ne serait rien de moins que contrefaite et purement artificielle, résultant de la « fabrique » qu’est la machination :

« La société industrielle s’est également emparée de ce qu’on appelait autrefois « l’esprit » – mais est probablement devenu quelque chose de différent aujourd’hui. » (ibid., « Die Industriegesellschaft hat sich auch dessen bemächtigt, was einmal « Geist » hiess – heute vermutlich aber etwas anderes geworden ist. »)

De fait, Heidegger a un long passif en terme de technophobie (retorse, puisqu’elle se retourne en technophilie si elle annonce l’auto-anéantissement de l’engeance), il s’en prenait déjà aux nazis quand ceux-ci ne faisaient que privilégier la techno-science au détriment de sa chère méditation – – mais même là, l’ambiguïté règne en maître chez notre Janus bifrons : se trouvent aussi bien des textes où il appelle ni plus ni moins à fermer les universités, puisqu’elles ne seraient plus, elles aussi, que façades masquant bien mal la réification et la technicisation des enseignements et de leurs débouchés -discours là encore voué à séduire les professeurs de philosophie aujourd’hui. L’élaboration d’un discours suggérant que tous les « acteurs » des sociétés modernes ne seraient au fond que des pantins de la machination – jusqu’aux dictateurs eux-mêmes, et d’ailleurs au premier « chef » ne peut que plaire à ceux qui, souvent à juste titre, se lamentent du caractère oppressif et opaque d’un néo-libéralisme qui tend en effet à s’auto-dévorer. Ce caractère autophage maintes fois signalé risque de donner une belle postérité à la lecture heideggerienne de Nietzsche exposant le monde contemporain comme nihilisme inaccompli : ils seront légions, ceux qui, cherchant souvent à juste titre de meilleurs lendemains, se laisseront charmer par les critiques paranoïaques de la machination et les critiques féroces du numérique qu’elle est censée faire s’épanouir pour favoriser son propre abritement.

Martin contre les robots : Seul un ange peut encore nous sauver

Dans les lignes suivantes de la même page, Heidegger rappelle que le « s’abriter » de l’oubli de l’être se situe en l’Ereignis : celui en lequel peut se faire une éclaircie, la fameuse Lichtung, qui n’est autre que celle que pourra apporter grâcieusement le plus grand des périls, le Ge-stell (rappelons que ce terme désigne entre autres le comble technique que serait la Shoah où le judaïque calculateur s’autoanéantirait par le « judaïque » (le nazisme) qu’il a destiné) ; sa forme la plus « insidieuse » (« verfänglichste », p.179, terme qui désigne aussi une version des plus « compromettantes) serait la « cybernétique informatique » (ibid.) : « die Reflexion der Reflexion in die Reflexion », écrit-il. Ce qui ressemble à une tautologie parodique traduit pourtant (3) tout le délire de cet archi-nazi concernant la solution finale : l’informatique serait le règne computant d’une ancienne tendance au calcul se mirant (4) dans sa propre computation. Qu’IBM ait collaboré avec les SS ne serait que le reflet d’une engeance juive prédestinant l’Occident à être parasité par le Gestell numérique. D’ici là, il n’y a qu’un pas pour lier ces vaticinations avec les autres conjectures paranoïaques portant sur le règne du « journalisme » :« Dans quelle mesure la diffusion et le monopole de l’information témoignent-ils de la puissance du Ges-tell ? » (GA102, p.179, « Inwiefern die Ausbreitung und das Monopol der Information die Macht des Ge-stells bezeugen? ») ; bien évidemment, nos complotistes de 2022 trouveront ici du grain à moudre, ne s’avisant pas un instant de ce qui se joue bien au contraire actuellement par le règne de la cybernétique : la post-vérité n’est pas tant l’avènement d’une hégémonie (celui qui manipulerait tous les « moutons ») que la dispersion, tout au contraire, de l’information : internet a pulvérisé tout « cadre », « cadrage » bien établi, sauf, c’est toute l’ironie, dans les pays autoritaires et totalitaires où la pensée de Martin Heidegger est la plus appréciée – notamment chez Douguine, en Russie. Plus ironique encore : ceux s’estimant manipulés le font en toute licence par les moyens du numérique censé les mettre au pas. Qu’importe, le désir ardent de flétrir quelque « monopole » ou « hégémonie » à « briser » trouvera dans ces derniers cahiers noirs de précieuses ressources pour spéculer à n’en plus finir sur les centres de pouvoir et ceux qui tirent éventuellement les ficelles; Heidegger se concentre d’ailleurs, juste dans le passage suivant, sur leurs précurseurs : « Die Schrittmacher des Ge-stells » (p.180.) Rappelons que cela devrait normalement être rien de moins qu’anachronique, si machination et quadrillage ne sauraient advenir qu’à l’époque de la toute dernière modernité subjectiviste. Il se trouvera bien sûr des « experts » de la pensée heideggerienne pour croire que seraient visés ainsi Descartes ou Nietzsche, voire les présocratiques – ce qui n’est à l’évidence pas très sérieux maintenant que nous connaissons les Cahiers noirs. Ceux qui se plaisent à s’imaginer out of the box, hors-cadre, tellement ils seraient subversifs, verront peut-être en Martin Heidegger leur Néo – oui, comme dans Matrix, « « élu » parmi les « rares » pouvant les délivrer du Gestell, dont il posséderait la clé. Le texte suivant lorgne du côté du New-age et pourrait à l’occasion même plaire à quelque nabab de la Sillicon valley : « La perfection de l’intermédiation en cybernétique : Feedback – Elle sur-médiatise à travers l’ordonner. La boucle de contrôle est basée sur le schéma de la relation sujet-objet. La dévastation du Da-sein s’intensifie ici. La frénésie des possibilités de la technologie ne sera pas forcément plus inquiétante; elle ne sert qu’à nous aveugler davantage. La détresse est la vigilance préparant le site à l’advenue d’un ajointement dont l’homme n’est jamais capable seul – il faudra d’abord l’ajointement providentiel d’une annonciation à considérer (celle d’un « ange ») et ensuite peut-être de dieux. Toute la pensée d’aujourd’hui qui s’est perdue dans le calcul ne peut qu’escompter un salut – c’est-à dire ni l’endurance ni la conservation de son secret. » (p.196, « Die Perfektion des Vermittelns in der Kybernetik : Rückkopellung – Er über vermitteln als Bestellen. Der regelkreis fundiert im Schema der Subjekt-Objekt-Beziehung. Die Verwüstung des Da-seins steigert sich. Die Raserei der Möglichkeiten der Technik wird unheimlicher seiner nicht Herr werden; er dient nur einer grösseren Verblendung. Not ist die bereitschaft zum Bereiten der Ortschaft für die Ankunft einer Fügung, die der Mensch von sich aus nie vermag – erst auf lange Zeit der Fügung einer zu bedenkenden Botschaft (eines « Engels ») und dann vieilleicht des Gottes. Alles heutige ins Rechnen verrannte Denken kann eine Rettung nur ausrechnen – d.h. deren Geheimnis weder erfahren noch bewahren. »). Rappelons pour aider à comprendre ce fatras (s’il y a même quelque chose à comprendre) que le penseur de Messkirch se comparait à Lucifer, ange déchu, pour désigner sa pensée et la « bonne nouvelle », l’ « annonciation » qu’elle serait censée détenir pour les « rares » du futur, et qui porterait apparemment sur une issue heureuse à la terreur infligée par le calcul – Heidegger est ni plus ni moins en train d’élaborer une sorte de nouvelle foi : seul un dieu numérique instancié dans la manigance pour la pousser à son maximum peut encore nous sauver (du numérique) : quelque chose de ce genre, espérant d’une compréhension méditante de ce qui se déploie discrètement à travers l’établissement du calcul – de quoi le contrecarrer. Contre le règne de la manigance judéo-chrétienne, non pas une pure et simple technophobie, donc, mais bien une certaine modalité du rapport à la technique, saupoudré pourquoi pas de quelques éléments de discours néo-théologiques pour mystifier et dramatiser l’ensemble.

À n’en pas douter, cela pourra exalter ceux qui n’ont pas encore mis un pied dans le métavers mais s’en émeuvent déjà, ou qui beuglent, ces derniers temps, sitôt qu’il est question de leur administrer quelque vaccin, voire de se les expliquer quoi que ce soit par les scientifiques. Ceux-là seront particulièrement ravis de lire ce dernier volume des cahiers, car Heidegger s’en prend aussi à toutes les institutions scientifiques qu’il décrit comme de pures et simples échappatoires, des « fuites » qui cherchent à tout prix à éviter « la pensée non-calculante » (p.180), sont ainsi visées les disciplines suivantes, dont les experts ont l’audace de n’avoir cure des Beiträge et de ce qu’a pu divaguer Hölderlin : « physiologie du cerveau » (il pense certainement à la neurologie), « chimie des psychotropes », « exploration de l’alphabet du patrimoine génétique » (ibid.) Tout ceci, appartenant au quadrillage serait « Unheimlich » ; il propose, « au contraire », « l’instanciation dans le Ge-stell » qui permet d’en « endurer » l’expérience réflexive. Dans les termes de GA97, il s’agit toujours d’opposer le « judaïsé » (le nazisme) au judaïque5 , sans quoi celui-ci se déploie, notamment en affreuses recherches médicales et scientifiques « dépaysantes » dont l’essence destinale demeure incomprise. En effet, « toute tentative de doter le monde du quadrillage de « valeurs » plus élevées ne fait que confirmer la puissance de l’arithmétique dans le domaine qu’on appelle « la culture » et qui est représenté par les festivals de cinéma » (ibid.) Le Lion d’or à Venise ou la Palme à Cannes étant du « même » tonneau que la recherche génétique, la production de vaccins, l’agriculture motorisée ou les chambres à gaz (souvenons-nous que la politique culturelle nazie est décrétée d’essence « juive » dans les cahiers des années trente), le monde technico-scientifique ne se départirait en rien de l’engeance judéo-chrétienne qu’exècre Heidegger depuis des décennies sans discontinuer. Juste dans le texte suivant – décidément très en forme – évoquant avec dédain un ouvrage collectif sur l’inhumain auquel ont participé entre autres Karl Jaspers et Alfred Weber, il n’hésite pas à écrire : « Pourrait-on admettre l’inhumanité incomparablement plus radicale de la science désormais admirée ? » (p.181) Plus radicale que quoi ? L’essai ayant été publié en 1945, chacun pourra s’en faire une idée. Le discours est en tout cas, vingt ans plus tard, analogue à celui qui s’excitait contre « l’inessence irresponsable, qui dépasse de plusieurs milliers de degrés la rage de Hitler en Europe » (GA97, p.250), et qui avait apparemment pour vocation de nous convaincre que l’envahissement de l’Allemagne par les alliés n’était qu’une manigance bien pire que leur découverte des ignominies commises dans les camps. Ici, Heidegger reprend ce schéma, et semble annoncer que le comble de l’horreur pourra s’installer éternellement par la cybernétique : un enfer éternel dans le métavers ? Une chose est certaine : il ouvre un espace, pour ceux à venir, qui n’est que celui de l’angoisse voire de la terreur, et « la » « pensée » n’offrant aucune consolation, elle prépare les esprits à la nécessité apparemment destinale à avoir à se farcir toutes les rejouissances concoctées par la manigance à travers sa maîtrise absolue de l’inessence. À commencer par une apocalypse nucléaire :

« Qu’ils soient tendus par la guerre froide les unes contre les autres ou détendus – la guerre mondiale nucléaire (USA, URSS, Chine) -travaille encore plus radicalement dans la détente et par l’utilisation « pacifique » des énergies nouvelles, à une destruction mondiale qui altère les hommes eux-mêmes en un potentat du Gestell. Le fait que le bénéfice de cette destruction soit vanté partout, que le progrès soit admiré et acclamé par les masses, fait partie de l’aveuglement qui réside dans la destruction elle-même, mais n’en résulte pas. On dirige la technique sur la voie de l’esclavage total sous le Ge-stell avec les moyens nécessaires. Qu’en un tel gigantesque le « on » prolifère est le signe de la possibilité de commander sans restriction des gens pour simplement commander des stocks. Au sein d’un tel « monde », le radotage sur l’humanité est plus tapageur que jamais. Le rang d’une telle culture correspondante telle qu’elle a été suscitée s’exprime par le barbouillage raffiné d’un Günther Grass et l’appétit « mondial » pour une telle dévoration . Les structures hybrides les plus effrayantes, cependant, sont les démocraties modernes de toutes sortes. Elles ne diffèrent du totalitarisme de la technique que par le fait qu’elles ne font qu’y tâtonner aveuglément. Chaque mot qui est aujourd’hui publiquement prononcé contre cette machination inaliénable est perdu (GA102, p.33, « Ob gespannt durch der kalten Krieg gegeneinander oder entspannt – die atomweltkrieg arbeiten (U.S.A, USSR, China) -radikaler noch in der entspannung und durch « friedliche » Nutzung der neue Energien, an einer Weltzerstörung, die den Menschen selbst in ein Gemächte des Gestells verändert. Dass der Nutzen dieser Zerstörung überall gepriesen, dass die Fortschritte von den Massen bestaunt und bejubelt werden, gehört mit zu der Verblendung, die in der Zerstörung selbst liegt, nicht aber erst als deren Folge eintritt. Man beherrscht die Technik auf dem Wege und mit den Mitteln einer totalen Knechtshaft unter dem Ge-stell. Das ins Riesenshafte gesteigerte « man » ist das Zeichen für die schrankenlose Bestellbarkeit des Menschen zum blossen Besteller von Beständen. Innerhalb, dieser « Welt » ist das Gefasel von den Humanität lauter denn je. Dem Rang der so entstandenen Kultur entsprechen die raffinierten Schmirerereien der Grass und der « weltweite » Hunger nach solchem Fressen.Der Veränfglichste Zwittergebilde aber sind die modernen Demokratien jeder Spielart. Sie unterscheiden sich nur dadurch vom Totalitarismus der Technik, dass sie blindlings in ihm herumptappen. Jedes wort, dass heute öffentlich gegen diese unaufhentaltsame Machenschaft spricht, ist, ein -verlorenes »)

Une apocalypse nucléaire (6) serait bien plus souhaitable que le complot de la manigance aux apparences « pacifiques » et animé par des littérateurs humanistes de seconde zone, machination ne viserait en vérité qu’à perpétuer son installation et son seul but, l’aséité en pleine auto-dévoration : sa volonté de volonté utiliserait les démocraties comme autant de façades et d’esclaves volontaires pour perpétuer la machination juive ancestrale et la renforcer. Heidegger ne craint donc pas tant un cataclysme « mondial » qu’il espère au contraire très fort pour amener une résolution par l’accomplissement de ce nihilisme, car pour lui ce « monde » n’en est pas un, est « immonde », démonde littéralement en installant et déployant l’inessence.

Le legs de Heidegger à la postérité : eux-mêmes comme des rois

Dans ce contexte pour le moins anxiogène mais qu’il trouve réjouissant – l’horreur proposant selon lui l’horizon d’une solution finale, d’une issue au premier commencement- , Heidegger cherche surtout à déconstruire tous les restes de réflexes judéo-chrétiens qui auraient l’audace de se maintenir face à l’horreur ; le texte suivant plairait à Schürmann et à Agamben (pour ne rien dire de Baudrillard, voire de Debord), qui rappelle ce qui était inscrit au fronton de l’Enfer de Dante : « Sous le règne souverain du quadrillage, la pensée ad-venue, in-entamée de l’habilitation ne peut ni trouver une entente, ni même provoquer une exécution fondatrice. Qu’est-ce qui demeure? Les sans espoir en chemin ; car l’espoir – une forme d’oubli de la pré-détermination- serait le plus grave autofourvoiement de la pensée. » (GA102, p.179, « Unter der Herrschaft des Ge-stells kann das ereignete, an-gefangene Denken der Befugnis weder Gehör finden, noch gar einen stiftenden Vollzug erbringen. Was bleibt? Das Hoffnungs-lose Unterwegs; denn Hoffnung -eine Form der Vergessenheit der Bestimmung – wäre die ärgste Selbststäuschung des Denkens. »). Celui qui maintient un discours empreint de sotériologie demeurerait dans l’espace de ce qui a possibilisé, facilité et installé la pleine manigance calculatoire diabolique : le monde judéo-chrétien régnant à travers la métaphysique. Celui-ci s’étant affermi et ne tolérant aucune contradiction ou issue, notre Néo cherche à s’enfuire de la Patrice avec quelques uns, les rares, ses oreilles assez fines pour entendre, nos braves complotistes :« La surpuissance de la pensée calculatrice frappe chaque jour de manière plus décisive les personnes elles-mêmes en tant qu’objet, de sorte que la pensée méditante doit être claire sur le fait de rester isolée et de ne parler qu’aux quelqu’uns quelques-uns à venir. » (GA102, p.181, « Die Übermacht des rechnenden Denken schlägt tägtaglich entschiedener auf den Menschen selbst als Objekt zurück, dass sich das Besinnliche Denken darüber klar werden muss, künftig in der Vereinzelung zu bleiben und zu Wenigen zu sprechen. ») Procurer les gratifications narcissiques aux disciples excités, orthodoxes ou post-modernes, tous persuadés qu’ils auraient été les seuls destinataires de ces poncifs technophobes mâtinés – c’est la mission que semble s’être proposé Heidegger, enveloppant toutefois ici ses topos antisémites des précautions sigétiques qui restent de mise. La « question de l’Être » (Seinsfrage (7) , terme crypté pour « question juive ») est d’ailleurs décrite comme se situant « sur la corde raide » (« Gratwanderung ») quant à son mode d’expression : celui qui « erre » doit apprendre « à attendre sur le long terme et comprendre que l’on ne pense pas pour la « société », mais pour quelqu’un de tout-Autre » (ibid.), destinataire énigmatique qui devra « finir le travail » et qui sera à n’en pas douter flatté d’être ainsi chargé par une telle réquisition. Heidegger sait flatter et coopter, ses cahiers ont pour fonction de lever une armée d’invisibles, rares et nobles persuadés d’être supérieurs à la masse car recevant les Winke, les clins d’œils vigilants du maître. Quant aux autres, ils sont insultés en toute décontraction à longueur de pages – mais c’est que, contrairement à Néo, ils sont comme des Personnages Non-Jouables ou comme l’Agent Smith : ressortissants du « même ».

 

Notes:

(1) Ailleurs, Heidegger n’hésite pas à affirmer que ceux qui prétendent la surmonter n’expriment pas tant par-là « un affect anti-métaphysique » qu’une « nécessité » (Notwentigkeit) qui les joue : de telles « tentatives ne sont obtenues que sur le chemin de la plus grande intrication dans la metaphysique » (GA102, p.131) ; il en sait quelque chose, c’est le centre de sa « seconde » pensée : plutôt que d’espérer surmonter la métaphysique, il faut d’abord l’accomplir, la mener à terme, pour favoriser la « transition » vers le nouveau commencement par l’auto-anéantissement du premier, la pleine consommation et consumation de la volonté de volonté ; de ce point de vue, toute vélleité de « surmontement » a dû lui parâitre superficielle et puérile.

(2) Ce qui est d’autant plus cocasse qu’un Heidegger pur jus, son éditeur Peter Trawny, cherche à montrer (en partie à juste titre) qu’Adorno serait bien plus proche du grand penseur qu’il n’y paraît : « Adorno, dans la conférence qu’il a donnée à Francfort pendant l’hiver 1963/64 : « Nous avons affaire à la neutralisation. Résister à l’appareil scientifique est une autre des tâches que la philosophie doit encore accomplir ». Plus maintenant : ceux qui détiennent le titre d’ « Ecole de Francfort » sont devenus les représentants les plus conformistes de cet appareil », (in Peter Trawny, Qu’est-ce que l’allemand ? L’héritage trahi d’Adorno, goWare, Florence 2019, pp. 87-88, « Adorno, nella lezione che tenne a Francoforte nell’inverno 1963/64, ammonì: “Abbiamo a che fare con la neutralizzazione. Resistere all’apparato scientifico è un altro dei compiti che la filosofia deve ancora portare a temine”. Ora non più: coloro che si intestano il titolo di ‘Scuola di Francoforte’ sono divenuti i più conformisti rappresentanti di tale apparato », in Peter Trawny, Che cos’è tedesco? L’eredità tradita di Adorno, goWare, Firenze 2019, pp. 87-88)

(3) Oui, il le maintiendrait ! Ce, contre les sans-pensée : « Pour les irréfléchis, la pensée tautologique offre la meilleure opportunité de poursuivre leur vaine moquerie » (GA102, p.359, « Für die Gedanken-losen bietat das Tautologische Denken die beste Gelehenheit, ihr leeres Gespött zu betreiben ») ; Heidegger, qui pense avoir courtcircuité la logique, assume complètement d’être la risée de ceux qu’il voue de toute façon aux gémonies

(4) « Jamais « contre »… plutôt, si jamais, cet autre du même qui est demandé (appelé) dans la revendication en profondeur. » (GA102, p. 13, « Nie « gegen »…sondern, wenn je, das im inergründlichen Anspruch verlangte (geheissene) Andere das Selbe. ») L’autre du même (métaphysique) : le national-socialisme comme contre-coup de l’inessence judaïque. « Befugnis aus Enteignis », écrit-il au début du recueil ; soit: l’aptitude au dépropriement (au contre-coup nazi)

(5) Qui n’est plus nommé en tant que tel ; mais des passages brefs comme : « L’asiatique en sa creuse sauvagerie sans la moindre nervosité » (GA102, p.16) ne laissent guère de doute quant à ce qui est encore est toujours visé dans ce volume.

(6) Il est remarquable que Heidegger ne prend des exemples techniques ignobles que dans les cas où il décrit l’américanisme; quand il évoque quelques uns des rares auteurs qu’il respecte, les exemples sont plus classieux ; exemple : « L’énigme, l’indissociable du monde actuel c’est que nous n’utilisons l’instrumentation d’un avion qu’avec la condition préalable d’entrer dans le site d’Eschyle, Pindare, Empédocle et Platon. Ainsi, que cela fut attendu ou raté, Hölderlin a pris la mesure ce site en deux vers : « Sa divinité est grande/ et grand est son sacrifice ! La mort d’Empédocle » (GA102, p. 18, « Zum Rätselhaften, Unauflösbaren der heurigen Welt gehört auch, dass wir mit dem Instrument einer Flugmaschine und der Vorbedingung besorgen, in die Ortschaft von Aischylos, Pindar, Empedokles und Platon einzukehren Auch dies ist gewärtes oder Versagtes, Hölderlin hat diese Ortschaft in zwei verszeilen durchmessen : « Gross is seine Gottheit/ Und der Geopferte Gross ! » Der Tod des Empedokles, Entfassung » ) Heidegger reprend le même exemple que lorsqu’il célébrait la rencontre de Hitler et de Mussolini en 1936 : l’aviation ; pourquoi, lorsqu’il est question des Présocratiques, ne pas aborder ce qui l’obsédait sous le nom de Machenschaft puis de Gestell (il relie d’ailleurs explicitement les deux termes à la page 192) : bombes atomiques, journalisme et chambres à gaz ? C’est toute sa mauvaise foi qui est visible ici.

(7) Des passages confirment notre détection de la partition entre Sein et Seyn, correspondant à la différence ontologique, qu’il est loisible de fort mal comprendre en ne s’en tenant qu’à ce qui était timidement évoqué dans Être et temps ; Heidegger avait déjà en vue, à travers l’expresion « oubli de l’Être » (Sein) un être-déporté de tout l’Occident dans une certaine guise de compréhension de celui-ci menant in fine à la machination technique, à la magouille calculatrice, selon un certain Geschick, un être-prédestiné dont le sort ne semble pas franchement lié à Héraclite ou Anaximandre, mais plutôt à l’ « ancien judaïsme dont l’ampleur avait déterminé les nécessités de l’histoire moderne de l’être » (GA95, p.395), comme il avait tenu à le maintenir dans un précédent cahier noir. Impossible de comprendre le passage suivant sans cette référence décisive : « «Oubli de l’Être» – combien de temps va encore durer la mécompréhension de ce terme ? On songe en parlant qu’il s’agirait d’un reproche que Heidegger adresserait à la philosophie antérieure, c’est-à-dire un dénigrement de celle-ci et un caractère excessivement arrogant de la pensée prétendument nouvelle. Un re-proche, certes- mais qui, dans le destin de « l’Être » et comme envoi, prédétermine la révélation possible des étants en tant que présence et leurs remaniement jusqu’à les rendre objectivables et commandables amenant en cela le type de pensée correspondant jusqu’à la dialectique et la pure calculabilité – » (GA102, pp. 178-179, « « Seinsvergessenheit » – wie lange noch dauert die missdeutung dieses Namens? Man meint, die Rede von ihr sei ein Vorwurf, den Heidegger gegenüber der bisherigen Philosophie erhebt, also eine Herabwürdigung dieser und eine Überherblichkeit des angeblich neues Denkens. Ein Vor-wurf allerdings – aber ein solcher, der im Geschick von « Sein » und als Schickung die möglich Offenbarkeit des Seienden als des Anwesenden und dessen Abwandlungen bis in die Geständelichkeit und Bestellbarkeit vorausbestimmt und in einem damit die jeweiligkeit entsprenchende Art des Denkens bis in die Dialektik und die Blosse Verrechnung. – »). N’oublions jamais que la dialectique était vue au moins depuis Nietzsche, dans Le crépuscule des idoles, comme un trait sémite permettant de stigmatiser jusqu’à Socrate. La pensée suprémaciste et violemment discriminatrice de la différence ontologique ne peut avoir que mépris pour toute forme de dialectique, jugée « dogmatique » (p.190) et concernant toute la métaphysique comme son Histoire propre (« Geschischte als Seins-Geschick, d.h. Anwesen-lassen », p.194), celle d’un raidissement dans la présentification ; la dialectique installant ce processus est particulièrement mise en valeur par une certaine population après Hegel pour subvertir la pensée de celui-ci (pour rappel : « La communauté juive est, dans l’espace-temps de l’Occident chrétien, c’est-à-dire de la métaphysique, le principe de destruction. Elle est ce qui est destructeur dans le renversement de l’achèvement de la métaphysique, c’est-à-dire de la métaphysique de Hegel par Marx. », in GA97). La pensée Heidegger cherche à creuser un fossé abyssal et infranchissable entre le les « rares » penseurs et tout ce qui ressortit de l’ancienne manigance judéo-chrétienne et règne sur le métaphysique par ses médiations, empêchant toute rupture radicale, favorisant tous les mélanges et les compromissions. L’engeance technologique ne permettant hélas guère que le renforcement de cette influence de fond passant par la présentification, comme il l’avait par ailleurs montré dans La parole d’Anaximandre: « Gestell et médiation. Dans quelle mesure est-ce dans l’Être du Gestell qu’est la constance, c’est-à-dire dans l’une de ses expressions et guise de la représentation planificatrice-contrôlante déjà dans l’usage dans la médiation de tout avec tout – les derniers triomphes de la dialectique à l’époque du quadrillage? Gestell et conception de la société industrielle – c’est en tant que tel dans la guise de la commande passée, la continuité de la commandabilité.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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