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Le câble Grèce-Chypre est européen. Le risque reste national

Au palais Maximos, à Athènes, le 5 août 2026, les accords faisant entrer Meridiam au capital de GSI sont signés sous le regard du Premier ministre Kyriakos Mitsotakis. La France est entrée dans le projet. L’Europe doit encore entrer dans la réponse. (Crédit : Bureau du Premier ministre grec) https://blogs.timesofisrael.com/meridiam-new-shareholder-of-gsi-next-stop-israel/

L’Europe a déjà fait de GSI une infrastructure stratégique européenne par son statut, son financement et sa finalité. Elle n’a pas encore européanisé le risque qui pèse sur son exécution. L’entrée de Meridiam renchérit le coût d’une obstruction turque ; elle ne remplace ni une garantie politique ni une architecture européenne de continuité.

Le 5 août, au palais Maximos, siège du Premier ministre grec, l’investisseur français en infrastructures Meridiam a acquis 66 % de Great Sea Interconnector, la société qui développe l’interconnexion électrique entre la Crète et Chypre. Un accord parallèle avec IPTO, le gestionnaire grec du réseau de transport d’électricité, et Nexans a relancé les relevés des fonds marins nécessaires à la reprise du projet.¹

L’opération a modifié l’actionnariat, le financement et le poids stratégique de GSI sans lever l’obstacle qui l’avait déjà bloqué. En juillet 2024, cinq bâtiments de guerre turcs avaient contesté la présence du navire d’étude Ievoli Relume, battant pavillon italien, au sud de Kasos et de Karpathos, alors qu’il cartographiait les fonds marins pour GSI. Ankara affirmait que le navire avait pénétré dans des eaux qu’elle revendique au titre de son plateau continental.² Comme l’a relevé Christos Konstantinidis dans le Middle East Forum Observer, depuis l’entrée de Meridiam, Ankara a réitéré son exigence de coordination préalable, tandis que des médias turcs ont présenté son consentement comme un préalable juridique à l’exécution du projet.³ La Turquie ne détient aucune participation dans GSI et n’a aucun statut dans le projet. Elle a pourtant démontré sa capacité à entraver une condition préalable à sa construction.

Athènes a fait entrer la France dans l’actionnariat après que la Turquie eut déjà pénétré dans la chaîne d’exécution.

L’actionnariat a changé. Le veto, non.

Meridiam donne à la France un intérêt direct dans le projet. Elle ne donne pas à la Grèce une garantie française.

La vulnérabilité révélée à Kasos était politique, non actionnariale. Ankara n’avait besoin ni de participation, ni de droit contractuel, ni d’autorité réglementaire. Une capacité de coercition suffisait pour ramener un projet européen approuvé à la négociation politique.

L’entrée de Meridiam modifie le prix de cette coercition. L’exposition française renchérit le coût politique d’une nouvelle obstruction, mais ne restitue pas à la Grèce sa liberté d’exécution. Athènes demeure en partie tributaire de la volonté de Paris d’assumer un risque créé par Ankara.

La présence française est désormais aussi industrielle. Le 27 août, Nexans a annoncé avoir qualifié pour GSI un système de câble HVDC de 525 kV destiné à une pose jusqu’à 3 000 mètres de profondeur, un record mondial. Meridiam inscrit ainsi un intérêt français au capital tandis que Nexans place une capacité industrielle française au cœur de l’exécution.⁴

Un ouvrier de Nexans dans l’usine de Lens, en France, le 11 mai 2022. L’ingénierie peut conduire le câble jusqu’à 3 000 mètres. Elle ne peut garantir qu’il y parviendra. (Crédit : AFP/Denis Charlet)

Le câble est déjà européen. Le risque reste national.

La Commission européenne classe GSI parmi ses huit « autoroutes de l’énergie », destinées à mettre fin à l’isolement électrique de Chypre et à renforcer la résilience énergétique européenne. Elle lui a accordé 658 millions d’euros pour les travaux au titre du mécanisme pour l’interconnexion en Europe (MIE).⁵

Si GSI aboutit, l’Europe gagne en résilience, en connectivité et en infrastructure stratégique. Si la Turquie l’entrave, le coût politique, commercial et opérationnel immédiat continue pourtant de peser principalement sur Athènes et Nicosie, tandis que l’incident risque d’être traité comme un nouvel épisode du différend maritime gréco-turc.

La Turquie n’a pas besoin de faire échouer GSI. Il lui suffit de contraindre Athènes à reconsidérer des décisions que l’Europe a déjà prises.

Un navire d’étude est contesté ; les assureurs réévaluent leur exposition, les prestataires recalculent le risque, le financement est réexaminé, les gouvernements se concertent et les échéances reculent. Un projet approuvé au niveau européen revient progressivement dans le champ de la négociation politique.

Ankara ne peut rechercher un accès accru au système européen tout en conservant un veto de fait sur une infrastructure stratégique européenne. Son accès à ce système ne peut être dissocié de son comportement à l’égard d’une infrastructure que l’Union elle-même a qualifiée de stratégique.

Toute entrave à GSI devrait donc être intégrée automatiquement au cadre plus large des relations entre l’Union européenne et la Turquie. Des sanctions prédéterminées ne sont pas nécessaires. Un lien politique s’impose : l’obstruction d’une autoroute énergétique de l’Union doit peser sur les conditions d’accès économique, de dialogue politique, de financement, de connectivité et de coopération avec l’Union.

Toute entrave à une infrastructure stratégique européenne doit entraîner un coût politique européen.

Le partenariat stratégique entre la Grèce et la France prévoit une assistance mutuelle en cas d’agression armée. Kasos a révélé le vide situé en deçà de ce seuil, là où la coercition peut suspendre l’exécution sans basculer dans le conflit armé.⁶

Athènes, Nicosie, Paris et Bruxelles devraient établir, avant la prochaine crise, un Pacte européen de continuité pour GSI.

Ce pacte devrait préserver la décision européenne, garantir la continuité politique et financière en cas de perturbation et faire en sorte que toute entrave à GSI soit intégrée à la relation globale entre l’Union et la Turquie, plutôt que renvoyée à Athènes comme un problème bilatéral.

Aucune contestation turque ne devrait rouvrir une décision européenne déjà prise.

Le pacte doit également garantir que la défaillance d’un prestataire, d’un assureur ou d’un financeur ne renvoie pas le projet à la négociation, grâce à des solutions de remplacement arrêtées avant la crise.

La France ne peut se substituer à une politique européenne. Son rôle est de renforcer la continuité européenne, non d’en devenir une nouvelle condition.

Si GSI est une autoroute énergétique de l’Union européenne, sa continuité doit elle aussi être européenne avant la prochaine intervention turque, et non négociée après son déclenchement.

Texte publié initialement en anglais dans la Kathimerini English Edition, le 4 septembre 2026, sous le titre « Europe Funded the Cable. It Must Now Own the Risk ». Version française intégrale, traduite, adaptée, enrichie et révisée par l’auteur.

Dans le même dossier, du même auteur :

[1] Vassilis Nedos, Kathimerini, « Power link gains French shield », 10 août 2026.

[2] Vassilis Nedos, Kathimerini, « The 40-hour standoff in the Aegean », 3 août 2024.

[3] Christos Konstantinidis, Middle East Forum Observer, « Could Turkey Start a War Over the Greece-Cyprus Great Sea Interconnector? », 4 septembre 2026.

[4] Nexans, « Nexans établit un nouveau record mondial pour la technologie des câbles HVDC en grande profondeur », 27 août 2026.

[5] Commission européenne, « European Grids Package », COM(2025) 1005 final, 10 décembre 2025.

[6] République française, Journal officiel, « Accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République hellénique pour l’établissement d’un partenariat stratégique de coopération en matière de défense et de sécurité », signé à Paris le 28 septembre 2021, art. 2.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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