La faille bulgare de l’UE

Des véhicules pénètrent au point de passage frontalier de Kapitan Andreevo entre la Bulgarie et la Turquie, le samedi 29 février 2020. Kapitan Andreevo est un village frontalier bulgare, limitrophe de la Grèce (UE) et de la Turquie, connu pour son poste-frontière qui est l'un des plus fréquentés d'Europe. (Crédit AP/Hristo Rusev)
Des véhicules pénètrent au point de passage frontalier de Kapitan Andreevo entre la Bulgarie et la Turquie, le samedi 29 février 2020. Kapitan Andreevo est un village frontalier bulgare, limitrophe de la Grèce (UE) et de la Turquie, connu pour son poste-frontière qui est l'un des plus fréquentés d'Europe. (Crédit AP/Hristo Rusev)

Comment un État membre laisse Ankara façonner religion, politique et énergie, et fissurer la souveraineté européenne.

La Bulgarie est le seul État membre de l’Union européenne où Ankara influe sur les prêches du vendredi et les négociations de coalition. Sofia et Bruxelles y voyaient une particularité balkanique. Ce n’est pas le cas. C’est une influence hybride dans l’Union – religieuse, politique, énergétique et commerciale – structurée en un axe de dépendance, avec la minorité turque comme terrain contesté. Un triangle l’alimente :

  • Sofia craint d’apparaître nationaliste,
  • Bruxelles redoute de provoquer Erdoğan,
  • Ankara redoute de perdre son levier.

Un axe d’influence qui traverse l’Union

Environ 9% des Bulgares sont d’origine turque, concentrés à Kardzhali et Razgrad[1]. Leur présence, antérieure à l’État bulgare, a été marquée par la bulgarisation des années 1980 et l’exode vers la Turquie. Après 1989, le « modèle ethnique » visait la stabilité : le Mouvement des droits et des libertés (DPS) est devenu l’instrument central de cette minorité et un partenaire quasi-permanent.

Ce qui semblait un succès est devenu une vulnérabilité lorsque la Bulgarie a externalisé sa gestion à un parti ethnique interne et à un État étranger. Un pays qui imposait autrefois la bulgarisation hésite désormais à réguler l’influence religieuse étrangère.

Ankara inscrit les Turcs de Bulgarie dans un « monde turc ». Les médias turcs présentent la Bulgarie comme « ancienne terre ottomane à minorité turque », reprenant la logique des « compatriotes à l’étranger » de Moscou.

La Russie utilisait passeports, médias et réseaux clandestins pour justifier la force ; la Turquie s’appuie sur ses institutions culturelles, sur une bureaucratie religieuse et sur des messages politiques ciblés. La méthode est similaire, mais le théâtre est européen.

Ce qui se joue à Sofia doit alerter Paris : la France, avec ses 5,7 millions de musulmans, connaît les risques de l’importation d’influences religieuses et institutionnelles étrangères. Depuis 1905, l’État interdit le financement direct des mosquées sans empêcher les soutiens extérieurs ; la réforme de 2024 interdisant les imams formés ou financés à l’étranger l’a confirmé.

La Bulgarie en offre la version balkanique, la France en est le laboratoire occidental : islam séparatiste, fermetures de mosquées, recherche d’un islam national. La leçon est européenne : l’Union ne pourra longtemps ignorer des États dont l’infrastructure religieuse, politique ou énergétique dépend, même partiellement, d’intérêts extérieurs.

Quand la souveraineté se fragmente

Le pilier religieux est la clé. Depuis la fin des années 1990, la Diyanet[2] finance en Bulgarie écoles, mosquées et programmes éducatifs via le Grand Mufti. La littérature turque définit la Diyanet comme instrument de politique étrangère[3].

Dans certaines régions, l’islam est enseigné comme « islam turc », et les Pomaks – musulmans bulgarophones mais non turcs – constatent l’érosion de leur identité et la disparition d’une voix religieuse autonome dans un cadre centralisé. Cela signifie une dilution culturelle et une perte d’autonomie.

La Bulgarie a externalisé la vie religieuse de cette minorité à une bureaucratie étrangère.

Quand le financement d’imams est devenu controversé, Sofia a suspendu les transferts avant de les rétablir. La liberté religieuse n’implique pas de confier son culte à un appareil étranger.

Là où l’État cède, l’influence gagne

La comparaison la plus fréquente est celle avec les citoyens arabes d’Israël – une grande minorité façonnée par l’histoire. Mais Israël n’a jamais délégué sa gestion à une capitale étrangère. Tribunaux, budgets, éducation et représentation relèvent d’institutions israéliennes.

La Bulgarie, au contraire, a laissé ses structures religieuses et sa représentation être modelées par Ankara et un seul intermédiaire. La souveraineté ne se sous-traite pas.

La Thrace occidentale, en Grèce, montre un autre modèle. La Grèce y abrite une minorité musulmane que la Turquie qualifie de « turque ». Pourtant Athènes y maintient un contrôle souverain : nomination des muftis par la loi, encadrement du financement étranger, supervision des programmes scolaires, reconnaissance du seul terme « minorité musulmane » du traité de Lausanne – incluant Pomaks et Roms musulmans.

Jugée parfois lourde, cette approche a empêché l’émergence d’un intermédiaire extérieur doté du pouvoir existant en Bulgarie. Athènes empêche tout intermédiaire de monopoliser la représentation.

Marquée par son passé assimilationniste, Sofia a choisi l’inverse : absence de règles claires, représentation concentrée dans un parti ethnique unique et influence croissante de la Diyanet. D’où une vulnérabilité accrue.

Le pilier politique reflète le religieux. Le DPS reste discipliné, pivot d’un parlement fragmenté. Tout en se disant pro-européen, il sert de canal à des acteurs étatiques turcs et à des oligarques locaux. Depuis 2024, le DPS s’est divisé entre les factions de Dogan et de Peevski – ce dernier étant sous sanctions américaines et britanniques. Les deux passent le seuil électoral et demeurent décisives, et Ankara cultive son influence dans chacune.

Économie et énergie

Sur le plan économique, les échanges bulgaro-turcs ont atteint 7,7 milliards d’euros en 2024, les exportations vers la Turquie représentant près de 7% du total bulgare. Les entreprises turques voient la Bulgarie comme plateforme d’accès à l’UE.

Mais l’énergie montre une dépendance plus profonde. L’accord de 13 ans entre Bulgargaz et BOTAŞ pour le GNL, présenté comme une diversification face au gaz russe, a suscité des alertes : la Bulgarie payait des capacités inutilisées, une enquête a été ouverte, et des experts ont évoqué des pertes de centaines de millions. Les médias turcs sont restés silencieux tandis que des analystes bulgares alertaient.

La Bulgarie a quitté les gazoducs russes pour entrer dans des accords contrôlés par un autre État non membre. Les débats européens sur la dépendance à la Russie ignorent que les corridors du Sud sont sous le contrôle d’Ankara.

Corridor ou frontière ?

Ces éléments donnent à la Bulgarie l’allure d’un corridor. Religion, politique, commerce et énergie s’alignent du nord au sud, offrant à Ankara des leviers. Les Turcs de Bulgarie se retrouvent au centre – électeurs et intermédiaires – sans contrôler ces leviers. Une puissance extérieure cultive un intermédiaire pour orienter les décisions et présenter tout rééquilibrage comme hostilité. L’Europe a déjà vu ces mécanismes :

  • les efforts de l’Allemagne pour distinguer l’islam domestique du DITIB (nom allemand de la Diyanet);
  • les enquêtes néerlandaises et suédoises sur les imams financés de l’étranger ;
  • les instruments d’influence de la Russie dans les États voisins – passeports, opérations médiatiques, réseaux politiques ;
  • et la paralysie du Liban sous Hezbollah, soutenu par Téhéran et devenu parti, fournisseur social et acteur sécuritaire avec veto sur l’État.

La Bulgarie n’est pas le Liban et le DPS n’est pas le Hezbollah, mais la logique est reconnaissable : quand un intermédiaire soutenu de l’extérieur devient le pont principal entre une minorité et l’État, il accumule un pouvoir contraignant.

Ce phénomène ne peut rester local. Quand une puissance extérieure façonne les institutions religieuses, le système partisan et la dépendance énergétique d’un État membre, la souveraineté de l’Union est en jeu. Bruxelles dispose d’outils – Article 7, cycle annuel de l’État de droit, conditionnalité – mais les utilise surtout contre des dérives internes, non contre une influence hybride exercée par un allié[3]. Les États membres craignent d’apparaître nationalistes et de compromettre leur coopération avec Ankara sur la migration, la sécurité et l’énergie.

Une réponse crédible impose de nommer explicitement l’influence turque, de renforcer la transparence du financement religieux et politique étranger, de scruter les accords énergétiques avec des monopoles non-européens et de considérer les États-frontières comme des responsabilités stratégiques partagées – non comme des marges silencieuses sur la carte de l’Union.

La Bulgarie peut rester un corridor ; elle peut devenir une frontière – un espace où les citoyens, y compris sa minorité turque, s’appuient sur des institutions nationales plutôt que sur des parrains étrangers. L’influence hybride reste du soft power jusqu’à son durcissement. Alors, l’Europe aura perdu le contrôle de sa frontière.

Version française intégrale d’un article paru le 03/12/25 dans To Vima (Grèce), traduite et adaptée par l’auteur.

[1] National Statistical Institute of the Republic of Bulgaria – Census of Population and Housing in the Republic of Bulgaria 2021 : Ethno-cultural Characteristics of the Population (pdf). Sofia, 2022.

[2] La Diyanet est la présidence ou direction des Affaires religieuses. C’est une administration turque chargée de l’organisation et du financement de l’islam.

[3] Ahmet Erdi Öztürk – Transformation of the Turkish Diyanet both at Home and Abroad : Three Stages. European Journal of Turkish Studies 27 (2018).

[4] Regulation (EU, Euratom) 2020/2092 of the European Parliament and of the Council of 16 December 2020 on a General Regime of Conditionality for the Protection of the Union Budget. Official Journal of the European Union L433, 22 December 2020.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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