La prochaine profondeur d’Israël est en mer

La corvette de classe Sa’ar 6 à Kiel, en Allemagne, avant sa remise officielle à la Marine israélienne, le 11 novembre 2020. Les Sa’ar 6 incarnent le passage d’une flotte côtière à une architecture navale de protection, de défense aérienne et de souveraineté maritime. (Crédit : Armée israélienne) https://www.timesofisrael.com/israel-set-to-receive-new-warship-to-defend-gas-rigs-from-missile-attack/

Face à Mavi Vatan, Jérusalem ne traite plus la mer comme une bordure stratégique. Ankara transforme cartes, ports, bases, corridors et accès en leviers de contrainte ; Israël répond par une doctrine de profondeur maritime. La Méditerranée, Chypre et la mer Rouge deviennent un même théâtre, où se jouent les routes commerciales, les câbles, le gaz, la liberté de navigation et la capacité d’agir sans veto extérieur. Après l’âge de la puissance aérienne, l’État hébreu entre dans celui de la puissance air-mer : faire de la Marine son second bras de souveraineté, de dissuasion et de projection.

L’armée de l’air demeure le fer de lance d’Israël : rapide, précise, profonde, décisive. Rien ne la remplace. Mais la prochaine profondeur d’Israël n’est pas dans le ciel. Elle est en mer.

La frontière vitale d’Israël n’est plus seulement une clôture, un fleuve, une crête ou un désert. C’est le continuum méditerranéen air-mer-fonds, par lequel passent ses artères vitales : commerce, gaz, communications, l’Europe et le monde. [1] La mer Rouge est la seconde porte. Ensemble, elles forment le périmètre maritime d’Israël.

La Marine n’a pas attendu la doctrine. Elle a gardé la côte, les ports et les approches ; bloqué les infiltrations depuis Gaza ; sécurisé les actifs gaziers au large ; maintenu la composante sous-marine ; appuyé les opérations terrestres ; et étendu sa présence vers le sud lorsque la menace s’est déplacée. Les Sa’ar 6 ont transformé une petite flotte en grille de combat stratifiée : Dôme de fer naval, [2] systèmes Barak, capteurs avancés, guerre électronique, capacité hélicoptère et intégration israélienne. L’ancienne mission n’a pas échoué. Elle a pris fin.

La supériorité maritime signifie des lignes maritimes sûres, des actifs gaziers protégés, des câbles sous-marins, des opérations au-delà de l’horizon, et l’intégration de la Grèce et de Chypre au théâtre israélien. La Marine devient comparable à l’armée de l’air par l’échelle, la priorité, l’entraînement, le prestige, l’industrie et la réputation. Pas sa copie. Son égale.

La marine hellénique enseigne à Israël une leçon dure : comment lire la pression turque à travers les îles, les détroits, les interfaces aéro-maritimes et les seuils d’escalade. La coopération israélo-gréco-chypriote suit déjà cette logique. Elle n’est pas entièrement publique. Elle ne doit pas l’être.

La Turquie ôte à Israël le luxe d’attendre.

Ankara fabrique en mer le périmètre turc. [3] La Patrie bleue – Mavi Vatan – donne la carte. [4] Les chantiers navals donnent la masse. Les porte-drones, [5] sous-marins, frégates, futurs destroyers et missiles donnent la puissance coercitive. [6] Les ports, exercices et partenariats avancés donnent l’allonge. L’arc court de l’Égée et de Chypre à la Libye et à la mer Rouge, du Bosphore à la Corne de l’Afrique. Ce n’est pas un programme d’acquisition. C’est un encerclement par l’accès.

La Turquie contraint avant de tirer : cartes, escortes de forage, îles contestées, ports satellisés, exportations de drones et ambiguïté militarisée. Les autres sont laissés à vivre dans la fiction.

Le mémorandum maritime turco-libyen fut la méthode à l’encre : une ligne fictive à travers la Méditerranée orientale, effaçant sur le papier les îles grecques, les droits chypriotes, les routes énergétiques et l’accès d’Israël à la mer. [7] L’Europe l’a rejeté. [8] La Grèce et l’Égypte ont répondu. Ankara a conservé le frottement. Pour Israël, ce n’est pas une note juridique en bas de page. Cela touche les routes maritimes, les câbles, le gaz et la porte méditerranéenne. Les cartes illégales n’ont pas besoin de devenir du droit pour devenir pression. Sans posture en face, elles deviennent patrouilles, primes d’assurance, calculs de forage et hésitation. Israël est déjà entré en guerre lorsque d’autres ont tenté de fermer ses portes maritimes. [9]

Le Protocole de Constantinople – doctrine israélienne de sortie des portes contrôlées par la Turquie – commence en mer. Sa règle est simple : aucune porte turque ne doit rester unique. Ports, espace aérien, énergie, commerce, câbles, assurance, diplomatie et logistique doivent tous disposer d’alternatives avant qu’Ankara ne puisse transformer l’accès en veto. Un pays sort d’un système coercitif non par une déclaration d’indépendance, mais en remplaçant chaque porte avant qu’elle ne se ferme. La Marine est le bras d’exécution de cette sortie.

Après l’Iran, le dossier turc est ouvert. La Turquie n’est pas la prochaine parce qu’Israël cherche la guerre. Elle l’est parce qu’Ankara ajoute ce qui manquait à l’Iran : accès à l’OTAN, chantiers navals, portes maritimes, industrie, points avancés et pression sur l’espace gréco-chypriote. L’Iran a appris à Israël comment les missiles, les forces supplétives et l’endurance structurent une longue confrontation. La Turquie ajoute la carte, la flotte et les portes.

La Colère de Poséidon est le plan de contingence au cœur de la doctrine. Dès que l’occupation turque du nord de Chypre devient une menace opérationnelle, elle devient un problème israélien. Le scénario est clair : neutraliser la menace et contribuer au rétablissement de la souveraineté chypriote sur un territoire pris par la force. [10] Israël peut agir aujourd’hui : puissance aérienne, ISR – renseignement, surveillance et reconnaissance – précision longue portée, cyber et guerre électronique ; la Grèce, la République de Chypre ; et des partenaires comme la France fournissent la force nécessaire. L’enjeu n’est pas la frappe. C’est le lendemain : tenir le théâtre, surveiller les fonds marins, bloquer les renforts, protéger les câbles, escorter les navires et prévenir la prochaine crise.

Un plan pluriannuel israélien pour ce basculement pourrait s’appeler Zebulun ; dans son registre méditerranéen, Poséidon.

Zebulun – Zabulon dans la tradition biblique française – est la tribu biblique du rivage : « Zabulon habitera sur le rivage de la mer ». C’est un condensé hébraïque de ports, de commerce, de distance et de mer. Poséidon lui donne son nom méditerranéen : puissance maritime, profondeur hellénique et réponse à la coercition en mer. Le nom définit la mission : le retour d’Israël à la mer comme souveraineté, industrie, dissuasion et allonge.

La première phase est Nachshon : l’homme dont la tradition juive se souvient comme le premier à être entré dans la mer avant qu’elle ne s’ouvre. Nachshon est la rupture – l’entrée d’Israël dans le domaine maritime comme théâtre central. La couche Sa’ar 6, le Dôme de fer naval, la défense des plateformes gazières, la posture en mer Rouge et la défense aérienne maritime relèvent déjà de Nachshon. Le chaînon manquant est la hiérarchie.

La deuxième phase est Tannin : le monstre marin biblique, la force des profondeurs. Tannin signifie sous-marins, capteurs, drones sous-marins, renseignement acoustique, détection de mines, lutte anti-sous-marine, protection des câbles et endurance clandestine. L’INS Drakon, les sous-marins de classe Dakar et la couche sous-marine autonome d’Israël marquent déjà Tannin : non pas des plateformes, mais une architecture sous-marine israélienne opérant avec des partenaires, en particulier la Grèce, et transformant les fonds marins en couche de détection et d’interdiction. [11]

La troisième phase est Tarshish : l’horizon biblique des navires lointains, du commerce, de la richesse et de la portée maritime au long cours. Tarshish transforme la capacité en puissance au-delà de l’horizon : allonge, logistique, aviation navale, navires-mères pour drones, profondeur de soutien, posture permanente en mer Rouge et en Méditerranée orientale, plateformes de surface plus importantes, réseaux sous-marins, systèmes navals israéliens exportables et corps d’officiers dont le prestige correspond à la mission. Israël n’a pas besoin d’un porte-avions géant à l’américaine.

La référence française n’est pas le gigantisme américain. Elle est plus utile, plus sobre, plus politique : la capacité d’un État à faire de la mer une grammaire de souveraineté. Un groupe aéronaval n’est pas seulement une concentration de puissance ; c’est un langage d’État. Il dit l’accès, la durée, la protection des routes, la maîtrise des seuils et la liberté de décision.

Lorsque le Charles de Gaulle revient vers la Méditerranée orientale, Chypre, la mer Rouge et les portes énergétiques, [12] il ne montre pas seulement un pavillon. Il rappelle une vérité que peu de marines savent encore traduire en actes : la mer n’est pas un espace à traverser, mais un espace à tenir.

Israël ne doit pas copier la France. Il doit retenir la leçon française la plus dure : une puissance qui ne tient pas ses accès finit par dépendre de ceux qui les ferment. C’est exactement là que commence la maturité maritime.

Il lui faut une plateforme israélienne de projection : plus petite, plus intelligente, à forte composante sans équipage, modulaire, connectée aux satellites, aéronefs, sous-marins, missiles et capteurs, et plus difficile à neutraliser.

Le budget est la doctrine en chiffres. Un plan pluriannuel de dix ans exige 80 à 120 milliards de shekels pour les plateformes, sous-marins, drones de surface, véhicules sous-marins sans équipage, munitions, capacité de chantier naval, simulateurs, entraînement, maintenance, infrastructures sous-marines, posture méridionale et endurance méditerranéenne. Mesuré à l’aune de la supériorité aérienne et de la vulnérabilité maritime, ce n’est pas un excès. C’est un retard à combler. [13]

La logique capacitaire est la souveraineté, non l’achat sur catalogue. Israël peut acheter de l’acier, du tonnage, des coques logistiques, de la capacité de chantier naval et de l’ingénierie sous-marine auprès de partenaires de confiance. Il ne peut pas externaliser le cerveau : C4I – commandement, contrôle, communications, informatique et renseignement – radars, missiles, défense aérienne, guerre électronique, cyber, capteurs, systèmes sans équipage, liaisons de données et intégration de combat. [14]

Les États-Unis demeurent essentiels, mais ils ne sont pas le gardien de ce dossier. L’armée de l’air repose sur des plateformes et des chaînes d’approvisionnement américaines ; [15] la Marine n’y est pas tenue. En Méditerranée orientale, Washington équilibre des contradictions qu’Israël ne peut pas reprendre à son compte : Turquie, cohésion de l’OTAN, accès à la mer Noire, intérêts dans le Golfe et désescalade.  L’avenir maritime d’Israël ne peut pas devenir le dommage collatéral de cet équilibre.

Les partenaires extérieurs doivent apporter la masse, les chantiers, l’expertise sous-marine, la profondeur méditerranéenne, l’allonge vers la mer Rouge et l’accès au cadre élargi de l’océan Indien. Mais le système de combat, la doctrine et le veto doivent rester israéliens.

Sur ce dossier, Israël appartient aux États européens de première ligne maritime, non à l’instinct américain de gestion des alliances.

La mission offensive de la Marine est le déni de mer, la frappe et l’A2/AD – déni d’accès et interdiction de zone : refuser aux flottes hostiles leur liberté d’action, menacer les réseaux de lancement côtiers, perturber les trafics et la logistique militaire, protéger les corridors maritimes et maintenir la pression là où les avions peuvent frapper mais pas rester. [16] Elle ne se contente plus de protéger Israël depuis la mer. Elle refuse à l’ennemi l’usage de la mer contre Israël.

Israël n’est plus seulement une puissance aérienne dotée d’une excellente Marine. Il devient une puissance aéro-maritime : l’armée de l’air frappe au-delà des frontières d’Israël ; la puissance maritime tient au-delà de ses rivages. Pour un État dont la porte la plus importante vers le monde est la mer, ce n’est pas une ambition. C’est une doctrine en mouvement.

Cette version française, enrichie, adaptée et développée par l’auteur, est issue de l’article original publié en anglais dans Israel Hayom, le 10 juin 2026, sous le titre « Israel is no longer only an air power ».

Dans le même dossier, du même auteur :

[1] State Comptroller of Israel, « The Ports Sector in Israel and Aspects of Operation and Service at Ashdod Port », in Aspects of Dealing with the Cost of Living, janvier 2024.

[2] Rafael Advanced Defense Systems, « IDF Announces RAFAEL’s C-DOME First Combat Interception of Hostile Target at Sea », communiqué de presse, 11 avril 2024.

[3] Mayeul Pappens, La marine turque – Un atout militaire pour l’OTAN ?, Étude no. 117 (Paris: Institut de recherche stratégique de l’École militaire, June 2024).

[4] Aurélien Denizeau, « Mavi Vatan, la “Patrie bleue” : origines, influence et limites d’une doctrine ambitieuse pour la Turquie », Études de l’Ifri, 29 avril 2021.

[5] Tayfun Ozberk, « Bayraktar TB3 Takes off and Land aboard Turkish Carrier », Naval News, 19 novembre 2024.

[6] Tayfun Ozberk, « Turkish Navy Starts Construction of 3 Major Projects: MUGEM Aircraft Carrier, TF-2000 Destroyer, MILDEN Submarine », Naval News, 2 janvier 2025.

[7] United Nations Treaty Collection, « Memorandum of Understanding between the Government of the Republic of Turkey and the Government of National Accord-State of Libya on Delimitation of the Maritime Jurisdiction Areas in the Mediterranean », registration nº 56119, conclu le 27 novembre 2019, enregistré le 11 décembre 2019.

[8] European External Action Service, « Libya/Türkiye: Statement by the Spokesperson on a Reported Agreement on Hydrocarbons », 21 octobre 2022.

[9] Israel Ministry of Foreign Affairs, « The Six-Day War (June 1967) », 12 juin 2002.

[10] Conseil de sécurité des Nations unies, Résolution 550 (1984) [Chypre], S/RES/550 (1984), 11 mai 1984.

[11] thyssenkrupp Marine Systems, « Dual Milestones for thyssenkrupp Marine Systems: Launching of “INS DRAKON” and the Start of Production of the First Class “DAKAR” Submarine for the Israel Defense Forces », communiqué de presse, 12 novembre 2024.

[12] Présidence de la République française, « Déplacement à Chypre », Élysée, 9 mars 2026.

[13] Sam Sokol, « Adoption du budget de la défense 2026 d’un montant de 143 milliards de shekels », The Times of Israël, 24 mars 2026.

[14] Israel Aerospace Industries, « Combat Management & C4I »

[15] Israel Ministry of Defense, « IDF to Receive Two New Fighter Squadrons: Ministerial Procurement Committee Approves Acquisition of F-35 and F-15IA Squadrons », 5 mars 2026.

[16] Antoine Bouvier, « Liberté de l’action en mer : quelles réponses au défi du déni d’accès ? », in RDNEURONAVAL 2018, Les Cahiers de la Revue Défense Nationale, 2018.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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