De Moscou à Ankara : l’erreur énergétique de l’Europe – et comment la corriger

Vue aérienne du site de forage du gisement de Tamar (Crédit : Moshe Shai/Flash90)
Vue aérienne du site de forage du gisement de Tamar (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

En gelant le gazoduc de la Méditerranée orientale (EastMed), l’Europe n’a pas rompu avec sa dépendance énergétique : elle l’a déplacée. Du gaz russe, un levier turc, et une souveraineté affaiblie. La rencontre Israël-Grèce-Chypre à Jérusalem a remis sur la table une question simple et inconfortable : corriger une erreur structurelle, ou l’institutionnaliser.

La rencontre trilatérale qui s’est tenue à Jérusalem le 22 décembre 2025 entre Israël, la Grèce et Chypre n’avait rien d’un rituel diplomatique. Derrière un agenda volontairement large – sécurité, défense, coopération régionale et coordination politique – un dossier s’est imposé par son poids stratégique : l’énergie et la connectivité de l’Europe à son environnement immédiat. Les échanges et la déclaration conjointe ont confirmé cette centralité[1], en soulignant la coopération sécuritaire, les projets énergétiques, l’interconnexion électrique et les axes de connectivité régionale. Non comme politique sectorielle, mais comme question de souveraineté.

Le moment n’est pas anodin. Chypre s’apprête à assumer la présidence du Conseil de l’Union européenne. La Grèce et Chypre constituent l’ancrage sud-est du continent. Israël, de son côté, n’est plus un acteur périphérique de l’énergie méditerranéenne : il est devenu l’un des rares États capables de contribuer concrètement à la résilience énergétique européenne. Dans ce triangle, l’énergie et la connectivité ne sont pas des dossiers sectoriels ; elles forment la charpente même de la crédibilité stratégique européenne.

C’est précisément cette logique qui avait présidé à la conception du projet EastMed. Le gazoduc devait relier directement les ressources israéliennes et chypriotes à la Grèce, puis à l’Europe, en contournant les intermédiaires coercitifs et en réduisant l’exposition européenne aux rapports de force. L’accord intergouvernemental signé à Athènes en janvier 2020 traduisait une intention claire : diversification géographique et souveraineté décisionnelle.

Cette trajectoire a été interrompue début 2022. En janvier, l’administration américaine a retiré son soutien politique au projet[2], mettant en avant d’autres priorités et des alternatives théoriques. EastMed ne s’est pourtant pas arrêté pour des raisons techniques ou économiques. Il s’est heurté à une préférence structurelle : éviter d’affronter le rôle de la Turquie comme gardien de passage régional auto-désigné.

La chronologie est implacable : quelques semaines plus tard, la Russie lançait son invasion à grande échelle de l’Ukraine. Du jour au lendemain, l’Europe découvrait que la dépendance énergétique n’était pas une abstraction, mais une vulnérabilité stratégique. Le projet, conçu pour réduire cette vulnérabilité, avait été gelé juste à temps pour devenir indispensable.

Ce qui a suivi n’a pas été une émancipation, mais un déplacement. L’Europe a proclamé sa rupture avec le gaz russe. Dans les faits, elle en a modifié l’itinéraire. Nord Stream neutralisé, le transit ukrainien interrompu, le gaz russe a continué d’alimenter l’Europe via TurkStream. Les molécules sont restées russes, les revenus ont continué de circuler vers l’Est, mais le levier est passé par Ankara. Présenté comme une diversification, ce mécanisme a surtout transféré la dépendance à un État qui assume ouvertement l’usage politique de l’énergie. Le coût stratégique de ce déplacement est désormais assumé par l’Europe elle-même.

Le résultat est plus problématique encore. L’Europe n’a pas seulement échoué à se libérer de sa dépendance ; elle a déplacé son point de pression vers un acteur qui combine influence énergétique, migratoire et sécuritaire. La dépendance n’a pas disparu. Elle a changé de mains.

La responsabilité américaine dans cette configuration ne peut être réduite à un seul gouvernement. Les styles diffèrent, le résultat converge. L’administration Biden a privilégié la désescalade et l’optique climatique, au prix d’un vide stratégique. L’approche de Donald Trump, fondée sur des corridors et des transactions, a brouillé les cartes en traitant des géographies incompatibles comme interchangeables. En confondant le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) avec des routes soutenues par la Turquie à travers le Caucase et l’Asie centrale, elle a affaibli la logique même de connectivité souveraine qu’elle prétendait promouvoir.

L’épisode de l’ « invitation » du Kazakhstan dans le cadre des Accords d’Abraham en a été l’illustration la plus nette. État central du corridor médian (Middle Corridor), économiquement lié à Moscou et structurellement intégré à des réseaux de transit ancrés en Turquie, le Kazakhstan n’appartient pas à l’architecture indo-méditerranéenne. L’habiller d’un récit moyen-oriental a produit des effets symboliques, sans infrastructure ni levier réel, et a accentué la confusion sur la géographie que Washington entendait réellement soutenir.

Cette ambiguïté se reflète aujourd’hui dans le débat sur les corridors. IMEC a été présenté comme une connexion transformatrice entre l’Inde[3], le Golfe et l’Europe. Sans ancrage méditerranéen souverain, il risque pourtant de demeurer une carte conceptuelle. En parallèle, les routes dites « intermédiaires » renforcent objectivement l’influence turque. Là encore, l’optique l’emporte sur la structure.

Dans ce contexte, la coopération énergétique israélo-égyptienne ne constitue pas une alternative à EastMed, mais un complément. L’Égypte offre un débouché immédiat via ses capacités de GNL. EastMed représente le corridor direct, souverain et durable vers l’Europe. L’un est un pont ; l’autre, une colonne vertébrale. Ensemble, ils élargissent les options européennes et expliquent l’hostilité croissante d’Ankara à l’égard des deux.

Les arguments économiques avancés contre EastMed ont également été surestimés. Avec des coûts de construction contenus et une durée d’exploitation de plusieurs décennies, le projet s’inscrit dans les standards des infrastructures stratégiques. Le retour stratégique commence dès la réduction de la dépendance. La sécurité énergétique ne se calcule pas au seul prix du mètre cube.

Surtout, EastMed ne se limite pas au gaz. Il s’intègre dans une architecture plus large de connectivité incluant interconnexions électriques, infrastructures numériques et futurs vecteurs énergétiques. Ce n’est pas une idée en attente d’autorisation, mais un ensemble d’options déjà à l’étude dans des cadres régionaux et européens.

Rien de cela ne remet en cause la valeur de l’alliance américaine. Mais une alliance n’est pas un droit de veto, et le partenariat ne suppose pas la paralysie stratégique. Sur EastMed et la connectivité méditerranéenne, les priorités américaines ne diffèrent pas seulement de celles d’Israël, de la Grèce, de Chypre et de l’Europe : elles les traversent. Cette divergence est structurelle, non partisane, et son coût est désormais visible.

La rencontre de Jérusalem marque donc plus qu’un échange trilatéral. Elle signale un réalignement discret autour d’un principe simple : la souveraineté énergétique ne se délègue pas. Faire avancer EastMed, parallèlement aux interconnexions électriques et à l’ancrage méditerranéen d’IMEC, n’est pas un geste contre Washington, mais un acte de responsabilité européenne.

L’Europe peut continuer d’appeler la médiation turque « diversification ». Ou elle peut construire l’infrastructure qui donne un sens à ce mot. EastMed impose ce choix. L’histoire ne jugera pas l’Europe à ses déclarations post-2022, mais à sa capacité à privilégier la résilience plutôt que la facilité lorsque la voie était clairement tracée.

Version française enrichie et adaptée par l’auteur à partir de l’analyse Europe’s energy dependence moves to Turkey, Israël offers a way out, publiée le 22 décembre 2025 dans Israël Hayom (édition en anglais).

[1] Le Premier ministre de Grèce, Joint Declaration – The 10th Trilateral Summit of Israël, Greece and Cyprus (Jérusalem – 22/12/25).

[2] Anadolu Agency, US withdraws support from EastMed gas pipeline project (11/01/22).

[3] Ministry of External Affairs (India), Memorandum of Understanding on the Principles of an India-Middle East-Europe Economic Corridor (09/09/23).

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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