Le Corridor vertical : la meilleure porte de sortie énergétique de l’Europe

L’Europe ne se libère pas de Moscou si le gaz russe revient par Ankara. Le problème n’est plus seulement l’origine des molécules, mais le pouvoir de les rebaptiser, de les réacheminer et de les blanchir sous paravent turc. EastMed, le projet de gazoduc Israël-Chypre-Grèce, et le Corridor vertical, l’axe énergétique Grèce-Balkans-Ukraine, ne sont pas deux dossiers techniques. Ensemble, ils forment une ligne de rupture : retirer à Ankara le privilège du verrou, replacer l’énergie sous juridiction européenne et rendre à l’Europe la maîtrise de ses propres portes. Derrière le gaz, les câbles et les détroits, c’est une décision de souveraineté qui se joue.
La guerre avec l’Iran n’a pas affaibli l’argument. Elle l’a durci. L’Europe ne manque pas seulement de gaz. Elle manque de voies maîtrisées.
Lorsque la route ukrainienne s’est fermée au début de 2025, TurkStream, le gazoduc russo-turc sous la mer Noire, est devenu le seul corridor gazier russe vers l’Europe. [1]
Les molécules sont restées russes.
La facture est devenue turque.
Bruxelles a baptisé cela diversification.
C’était un levier.
Hormuz l’a rappelé. Le Golfe, Bab al-Mandeb et la Méditerranée orientale ne sont pas des théâtres séparés. Ce sont des portes.
Le problème de l’Europe n’est pas l’approvisionnement. C’est l’emprise. La question n’est pas seulement de savoir si l’énergie arrive, mais qui tient le verrou.
Ankara tient la vanne. Elle mélange, réalloue et maquille l’origine. Un hub peut être infrastructure. Il peut être paravent.
EastMed, le projet Israël-Chypre-Grèce, et le Corridor vertical, l’axe gazier Grèce-Balkans-Ukraine, ne sont pas deux projets parallèles. Ils forment un même axe souverain : approvisionnement méditerranéen ancré en Europe, distribution vers le nord sous juridiction européenne.
Les ingénieurs peuvent séparer les systèmes.
La stratégie, non.
Les séparer, c’est prolonger la dépendance.
Le gazoduc EastMed avait été conçu comme un instrument de souveraineté. Il reliait les réserves israéliennes et chypriotes directement à la Grèce, puis au système européen, en contournant les portiers. L’accord intergouvernemental d’Athènes de 2020 codifiait cette logique : la diversification comme souveraineté.
La fiche PCI de la Commission européenne inscrit EastMed à Megalopoli, avec une capacité allant jusqu’à 12 milliards de mètres cubes par an, dans une architecture reliant le bassin levantin à Chypre, à la Crète, à la Grèce continentale et aux réseaux grec et italien. [2]
La géographie est là.
La décision politique, moins.
En janvier 2022, Washington a retiré son soutien politique à EastMed, invoquant des raisons commerciales et environnementales, tout en promouvant les interconnexions électriques. Ankara fut explicite : le gaz israélien vers l’Europe devait passer par la Turquie. [3]
Puis la Russie a lancé son invasion à grande échelle de l’Ukraine. Nord Stream a été neutralisé. La route ukrainienne s’est fermée. Le gaz russe a continué d’entrer en Europe par TurkStream. Les molécules russes ont généré des recettes russes sous interface turque.
C’est du blanchiment énergétique.
Le même mécanisme était déjà visible dans les sanctions arctiques : quand l’Occident ferme une route, Ankara apprend à monnayer le détour.
La traçabilité compte autant que la capacité. Un corridor construit pour mettre fin au blanchiment peut le reproduire si l’origine disparaît dans le hub.
L’Europe a légiféré sa sortie graduelle du gaz russe. C’est nécessaire. Mais le droit ne crée pas la maîtrise. [4] Sans traçabilité, la sortie devient redirection. Sans contrôle du passage, la diversification devient captivité.
Cette erreur avait déjà un nom : le déplacement de la dépendance énergétique européenne de Moscou vers Ankara.
La porte grecque
La Grèce sert de porte méridionale grâce aux terminaux GNL de Revithoussa et d’Alexandroupolis, reliés à la Bulgarie, à la Roumanie, puis à l’Europe centrale. Entrée au sud, distribution au nord, juridiction européenne.
Le corridor n’est pas un nouveau tube. Il est une chaîne de renforcements : compresseurs, stations de mesure, capacités transfrontalières réservables et transportables.
Route 1, produit capacitaire mensuel reliant la Grèce à l’Ukraine par les interconnexions transbalkaniques, a déjà assuré des flux d’hiver. L’accord tarifaire entre les opérateurs de Grèce, Bulgarie, Roumanie, Moldavie et Ukraine doit transformer le Corridor vertical en instrument commercial à partir de 2026-2027. [5]
Le corridor quitte la carte pour entrer dans le marché.
La souveraineté se joue là : tarifs, capacité, allocation.
Son premier robinet est l’IGB, l’interconnecteur Grèce-Bulgarie, construit pour 3 milliards de mètres cubes par an et extensible à 5. Le terminal d’Alexandroupolis, opérationnel depuis fin 2024, ajoute 5,5 milliards de mètres cubes de capacité. [6] Les premières pannes ont montré pourquoi la redondance vaut plus que la rhétorique.
Kyiv l’a compris. L’Ukraine cherche davantage de GNL et de diesel par la Grèce. Des volumes américains empruntent déjà les terminaux grecs et le Corridor vertical. Modestes, mais stratégiques.
La voie non russe du corridor est mesurable. L’Anneau de solidarité vise à faire passer 5 à 9,5 milliards de mètres cubes de gaz azerbaïdjanais par an à travers la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie et la Slovaquie. La diversification cesse alors d’être un slogan. Elle devient une capacité. [7]
L’épine dorsale incomplète
Mais sans source méditerranéenne souveraine, l’épine dorsale nord reste incomplète. Le GNL offre de la flexibilité. Pas l’autonomie.
Un méthanier dépend d’un détroit, d’un port, d’une prime d’assurance, d’une marine et d’une fenêtre politique. Hormuz n’est pas un détail. Le Qatar n’est pas une abstraction. Les terminaux sont des cibles. Les routes sont des décisions.
Le choc iranien a perturbé les calculs énergétiques régionaux : production, exportations, exploration, assurance, investissement. Il a aussi rappelé que l’énergie n’est jamais séparable de la sécurité. [8]
EastMed devait fournir cette couche : un approvisionnement direct, inscrit dans une géographie européenne plutôt que médié par le territoire turc. Ensemble, EastMed et le Corridor vertical forment une ligne continue du bassin levantin au cœur de l’Europe. Sans les deux, l’Europe reste dépendante d’une origine russe ou d’une médiation turque.
Les priorités américaines diffèrent. Sous Biden, EastMed était incommode. Sous Trump, la diplomatie des corridors s’est élargie, mais la centralité turque a persisté. Le calcul américain reste stable : préserver la cohésion de l’alliance, maximiser le levier du GNL américain, éviter l’affrontement direct avec Ankara en Méditerranée orientale.
Ces priorités sont américaines.
Elles ne sont pas européennes.
Pour Washington, les corridors sont des instruments dans un portefeuille mondial. Pour l’Europe, ils déterminent la vulnérabilité intérieure. Cette divergence explique l’effacement d’EastMed à Washington et son urgence à Athènes, Nicosie, Jérusalem et Bruxelles.
Le verrouillage du transit
La même logique apparaît dans le Caucase du Sud.
La réouverture des liens de transit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, y compris vers le Nakhitchevan, enclave azerbaïdjanaise bordant la Turquie, est présentée comme un moyen de résolution du conflit. La paix est bienvenue. Mais la géométrie du transport arrime la Caspienne à des débouchés turcs.
La visite de J.D. Vance en Arménie et en Azerbaïdjan a conféré une légitimité américaine à une architecture qui consolide Ankara comme débouché occidental du transit eurasiatique. Réduire le levier russe et iranien est nécessaire. Le remplacer par un portier turc ne crée pas la souveraineté. [9]
L’Europe a élevé le Trans-Caspian Corridor au rang de diversification. Les volumes ont augmenté depuis 2022. On appelle cela résilience. Mais une résilience qui consolide la dépendance ailleurs ne résout pas l’exposition. Elle la redistribue.
Une route qui évite Moscou mais termine à Ankara porte un risque de verrouillage.
Même brouillage avec le Kazakhstan. Présenté dans le vocabulaire des Accords d’Abraham, il relève pourtant du Middle Corridor, l’axe Chine-Caspienne-Caucase-Turquie, non d’IMEC, le corridor Inde-Moyen-Orient-Europe.
Le langage change.
La géographie, non. [10]
À Jérusalem, le silence officiel disait assez la gêne. Les partenaires d’IMEC ont cherché à comprendre quelle carte Washington entendait vraiment avancer. Présentée comme diplomatie des corridors, l’initiative a fracturé l’alignement et renforcé l’axe qu’elle prétendait contrebalancer.
Les infrastructures exigent de la cohérence.
C’était une mise en scène, pas une politique.
La crise de la mer Rouge avait déjà clarifié les enjeux. Les attaques houthies ont réduit le trafic par Suez, forcé des navires à contourner l’Afrique et fait grimper les coûts d’assurance. [11] L’Iran y a ajouté Hormuz.
Bab al-Mandeb au sud, Hormuz à l’est, TurkStream au nord : la pression ne se mesure pas dans un détroit, mais dans la convergence des portes.
L’instabilité à Bab al-Mandeb détourne le fret vers les corridors terrestres, renforçant la centralité turque du transit. Ankara sait se placer là où la perturbation devient médiation. Elle condamne les frappes occidentales, mais ménage les Houthis. Des nœuds turcs affleurent dans des réseaux de contournement plus larges.
L’ordre unique importe peu.
L’effet suffit.
Ankara contrôle
L’erreur européenne est la fragmentation. Bruxelles traite l’énergie dans les Balkans, le transit dans le Caucase, les câbles en Méditerranée orientale, la mer Rouge, Hormuz, Chypre, le GNL, les gazoducs, les ports et les détroits comme des dossiers séparés. Ils ne le sont pas. Ensemble, ils forment une seule carte de dépendance.
Sur cette carte, une ligne passe par des nœuds contrôlés ou influencés par la Turquie : TurkStream vers l’Europe du Sud-Est, ambitions de hub gazier, Middle Corridor, pression sur les explorations offshore, influence vers la mer Rouge, médiation revendiquée dans le choc iranien.
L’autre ligne passe par des ancrages méditerranéens souverains : approvisionnement EastMed, portes GNL grecques alimentant le Corridor vertical, interconnexions électriques reliant la Méditerranée orientale au réseau européen.
L’électricité ne remplace pas le gaz. Mais elle ajoute une couche de souveraineté. Elle arrime Chypre à l’Europe, même lorsque la pression navale turque tente de l’isoler. Elle donne à Israël une assise structurelle et limite l’isolement insulaire que la pression maritime cherche à exploiter. [12]
C’est pourquoi la Bulgarie compte.
Cette faille bulgare n’est pas marginale : elle est l’endroit où l’influence turque devient européenne.
Charnière du Corridor vertical, la Bulgarie l’a trop souvent traité comme une rente : branche bulgare de TurkStream, taxe de transit russe imposée puis retirée, arbitrage court-termiste plutôt que souveraineté.
Politiquement toxique
L’accord de treize ans entre Bulgargaz et BOTAS, l’opérateur gazier public turc, vendu comme accès diversifié au GNL turc, s’est révélé politiquement toxique, financièrement punitif et judiciairement exposé après de lourds paiements pour des capacités inutilisées. [13]
Ce n’est pas de la diversification.
C’est la même dépendance, sous interface turque.
L’exposition est politique autant qu’infrastructurelle. Ankara a cultivé son emprise en Bulgarie à travers les réseaux liés à la communauté turcophone musulmane et aux canaux religieux associés au Diyanet, l’autorité religieuse turque. Les structures religieuses ne remplacent pas les pipelines. Elles préparent l’environnement politique dans lequel les pipelines deviennent acceptables.
Les décisions énergétiques à Sofia croisent donc un écosystème politique perméable aux pressions externes. Structurellement, la dépendance à l’infrastructure turque réduit un État de transit à un dérivé.
Pas un hub.
Une extension.
L’Europe applaudit le Middle Corridor tout en négligeant son épine méditerranéenne. Les marchés le voient. Les adversaires aussi.
EastMed sans le Corridor vertical laisse le sud échoué. Le Corridor vertical sans EastMed laisse le nord exposé au GNL volatil, au gaz d’origine russe réacheminé par la Turquie et aux chocs de détroits que l’Iran a rendus visibles.
La réponse est stratifiée : approvisionnement méditerranéen, transmission vers le nord sous régulation européenne, traçabilité de l’origine, capacité réservée, tarifs cohérents, interconnexion électrique et redondance portuaire. Leur logique commune tient en une formule : souveraineté des portes.
L’Iran n’a pas déplacé le sujet.
Il l’a révélé.
Le gaz n’est pas seulement une molécule. Le GNL n’est pas seulement une cargaison. Un câble n’est pas seulement une infrastructure. Un corridor n’est pas seulement une ligne sur une carte.
Ce sont des instruments de gouvernement.
Contrôlez les portes, et vous contrôlez le système.
Les corridors décident qui gouverne l’accès.
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Version française enrichie, adaptée et mise à jour par l’auteur, le 22 mai 2026, à partir de l’article original en anglais « Vertical Corridor: Europe’s best energy exit plan », publié le 25 février 2026 sur LevantIntel à Chypre.
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Dans le même dossier, du même auteur :
- « La faille bulgare de l’UE », The Times of Israël, 14 décembre 2025.
- « De Moscou à Ankara : l’erreur énergétique de l’Europe – et comment la corriger », The Times of Israël, 7 janvier 2026.
- « Quand les sanctions ont gelé l’Arctique, la Turquie a ouvert la sortie », The Times of Israël, 10 février 2026.
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[1] Vie publique, “UE : fin du transit du gaz russe via l’Ukraine au 1er janvier 2025”, 8 janvier 2025; Reuters, “Russia’s pipeline gas exports to Europe fall by 44% to lowest in decades,” 30 décembre 2025.
[2] Commission européenne, “Pipeline from the East Mediterranean gas reserves to Greece mainland via Cyprus and Crete”, PCI fiche, 1st PCI/PMI list; Government of Israel, “Intergovernmental Agreement between the State of Israel, the Republic of Cyprus and the Hellenic Republic concerning the EastMed Pipeline Project”, 2020.
[3] Courrier international, “Les États-Unis torpillent le gazoduc EastMed et inquiètent la Grèce”, 12 janvier 2022.
[4] Commission européenne, “La Commission propose un plan visant à supprimer progressivement les importations de gaz et de pétrole russes”, 17 juin 2025.
[5] Zonebourse/Reuters, “UE : accord entre opérateurs sur les tarifs pour accroître la compétitivité du corridor gazier”, 27 mars 2026.
[6] ICGB, “ICGB launches market demand assessment for capacity expansion of the IGB pipeline”, 7 juillet 2025.
[7] FGSZ, “Memorandum of Understanding signed in support of the Solidarity Ring”, 2023.
[8] Center on Global Energy Policy, Columbia University, “Energy Disruptions in the Eastern Mediterranean from the US-Israel War with Iran”, 2026.
[9] Boursorama/Reuters, “Caucase – JD Vance attendu en Arménie et en Azerbaïdjan”, 9 février 2026.
[10] World Bank, Middle Trade and Transport Corridor, 2023.
[11] La Tribune, “Attaques des Houthis en mer Rouge : le commerce transitant par Suez chute de 42%”, 25 janvier 2024.
[12] Commission européenne, “Euro-Asia submarine electricity interconnection cable”, Global Gateway.
[13] Reuters, “Bulgaria prosecutors investigate gas deal with Turkey”, 9 juillet 2025.
