L’ordre de sécurité que l’Europe n’a pas nommé

Le prochain ordre de sécurité européen ne se jouera pas seulement sur les budgets, mais sur la capacité à agir sans permission extérieure. De l’Arctique à la mer Rouge, l’Europe et Israël découvrent qu’une alliance qui conserve un droit de veto n’est pas encore la souveraineté.
La carte de sécurité révèle ce que la diplomatie estompe : sur une large part de cet espace, les intérêts européens et israéliens convergent davantage entre eux qu’avec Washington. Politiquement, Washington paraît plus proche ; géographiquement, militairement et industriellement, c’est l’Europe qui l’est.
Pendant des générations, l’Europe et Israël ont arrimé leur sécurité aux États-Unis jusqu’à ce que l’alliance se mue en dépendance : l’Europe a externalisé des fonctions critiques de sa défense ; Israël a intégré le financement, l’approvisionnement et la technologie américains à sa structure des forces. La stratégie de défense nationale américaine de 2026 consacre cette divergence, laissant l’Europe mener la réponse à des menaces que Washington juge moins graves pour lui-même, tandis que la puissance américaine se concentre sur la défense du territoire national et l’Indo-Pacifique. Washington s’organise pour lui-même ; l’Europe et Israël doivent en faire autant.¹
L’Amérique peut choisir ses théâtres ; l’Europe et Israël non. La géographie leur assigne les leurs : de l’Arctique et de la Baltique à la Méditerranée et à l’Afrique du Nord, puis au Levant, à la mer Rouge et aux routes vers l’Asie.
Cette géographie forme un seul système de sécurité dans lequel missiles et drones, coercition maritime, perturbation du commerce et des câbles, vulnérabilités énergétiques et cybernétiques, puissance russe, projection de puissance iranienne et levier turc dépassent la division nominale entre sécurité européenne et moyen-orientale. La souveraineté se mesure à une seule question : qu’est-ce qui cesse de fonctionner lorsqu’une puissance extérieure dit non ?
Le Groenland et Chypre exposent la même faille aux deux extrémités de ce système. Le Danemark et le Groenland ont rejeté les demandes américaines d’acquérir le Groenland, accélérant l’activité militaire européenne dans l’Arctique.² À Chypre, la Turquie siège au sein de l’OTAN tandis que la République de Chypre en reste extérieure ; une coercition turque contre la Grèce, Chypre ou Israël place son auteur à l’intérieur même du mécanisme de consensus de l’Alliance.
C’est la Veto Map : tout point de contrôle étranger capable d’interrompre une fonction souveraine.
Même amical, un veto reste un veto.
L’Europe dépend de la protection américaine ; Israël, de l’autorisation américaine par les licences, les composants, le réapprovisionnement et les autorisations d’exportation. La stratégie américaine de transfert d’armements de février 2026 le codifie : les transferts d’armes servent la politique étrangère des États-Unis ; la demande étrangère accroît la capacité industrielle américaine.³
Le mémorandum d’entente conclu en 2016 entre les États-Unis et Israël ne doit pas devenir le modèle de son successeur. En liant le financement américain aux biens et services américains et en supprimant progressivement, d’ici à 2028, la possibilité d’utiliser une partie de cette aide pour des achats en Israël, il a subventionné la capacité tout en inscrivant le contrôle du donateur dans le système.⁴ Une aide qui dicte la dépense est une politique industrielle du donateur à l’intérieur de l’économie de défense du bénéficiaire.
Le mémorandum a façonné la structure des forces et les chaînes d’approvisionnement dont hériteront les futurs gouvernements israéliens, contraignant le choix industriel lorsque Washington et Jérusalem divergent. Son expiration doit défaire cette dépendance, non la reconduire. Après 2028, la question ne sera pas de savoir ce que Washington proposera, mais combien de dépendance Israël acceptera d’acheter avec cette offre.
L’Europe souffre du même déficit : les dépenses de défense ne peuvent acheter l’autonomie stratégique tant que des fonctions critiques restent sous contrôle extérieur. La dépense mesure les ressources ; la souveraineté mesure le contrôle.
L’exposition à l’autorisation étrangère (Permission Exposure) quantifie la dépendance d’une capacité souveraine à un autre État pour sa production, sa modification, son intégration, son réapprovisionnement, son transfert ou son emploi. La souveraineté après acquisition (Sovereignty After Purchase) interroge : qui décide encore après la livraison ?
Les acquisitions de l’Arrow 3 par l’Allemagne et de David’s Sling par la Finlande cristallisent la contradiction : des systèmes israéliens sous-tendent la sécurité européenne tandis que l’autorisation américaine demeure inscrite dans leur architecture d’exportation.⁵ ⁶ SAFE, l’instrument européen d’achats conjoints de défense, réduit la dépendance étrangère tout en autorisant une part substantielle de contenu extérieur et la participation de partenaires, alors que la Turquie vise un accès accru, au risque de substituer des veto turcs aux veto américains.⁷
Une arme qui ne peut être adaptée, réapprovisionnée ou transférée sans autorisation étrangère est possédée, mais elle n’est pas souveraine. L’Europe et Israël ont besoin de substituabilité, non d’autarcie : composants irremplaçables, source unique d’approvisionnement et licences incontournables créent un levier ; le contenu étranger crée un assujettissement juridique susceptible de devenir un veto.
L’Inde illustre l’alternative : un partenariat étroit avec Washington sans rendre celui-ci indispensable à la production, au maintien en condition ou au choix politique.
L’Europe a besoin de l’endurance d’Israël en temps de guerre, indépendante de Washington, et de ses capacités éprouvées au combat dans la défense antimissile, le renseignement, les systèmes sans pilote, la guerre électronique et l’intégration ; Israël a besoin de la masse industrielle européenne, de sa profondeur aéronautique et navale, de son transport stratégique, de ses infrastructures spatiales, de sa capacité financière et de sa géographie continentale.
Pour sa sécurité, Israël a directement intérêt à une Europe capable de se défendre sans l’Amérique et de défier Washington si nécessaire, même lorsque cela implique de s’opposer à Israël. Le confort diplomatique n’est pas un intérêt stratégique. Une Europe souveraine offre à Israël des fournisseurs alternatifs, des routes, une profondeur industrielle et un second centre de puissance occidental, réduisant le coût d’un refus américain.
L’Europe fait face à trois formes d’exposition : l’agression territoriale russe, l’obstruction turque au sein de l’OTAN et l’indispensabilité américaine inscrite dans les autorisations, les chaînes d’approvisionnement et les infrastructures. La fragmentation offre du temps à Moscou, un levier à Ankara et à Washington une prise sur les décisions souveraines. Lorsque les intérêts divergent et que Washington préserve une dépendance, un veto ou un levier turc que l’Europe ou Israël doivent démanteler, la déférence devient un risque de sécurité.
L’article 42(7) du traité sur l’Union européenne, issu du traité de Lisbonne, fournit le noyau juridique de Lisbonne 2.0 : lorsqu’un État membre de l’Union européenne est victime d’une agression armée sur son territoire, les autres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir.⁸ La Turquie n’est pas membre de l’Union et ne peut conditionner cette obligation. Lisbonne 2.0 la rend opérationnelle par une capacité européenne souveraine et des engagements parallèles avec des partenaires extérieurs à l’UE. L’OTAN demeure le principal instrument militaire européen face à la Russie, mais n’a plus le monopole de l’organisation de la sécurité européenne ; lorsque la coercition vient de l’intérieur, le consensus devient contrainte.
Washington et Ankara exploitent des asymétries différentes : Washington transforme la dépendance de ses alliés en levier ; Ankara, son appartenance à l’Alliance. Le Groenland a montré que même l’alliance n’exclut pas la pression territoriale lorsque les intérêts américains divergent. L’arbitrage stratégique d’Ankara la maintient suffisamment occidentale pour préserver protection et accès, suffisamment révisionniste pour monnayer son indispensabilité, tout en atténuant l’isolement de la Russie et en élargissant la latitude de l’Iran. Le pacte de La Mecque institutionnalise ce Double Bind : la Turquie reste dans l’OTAN tout en ajoutant un second cadre de défense avec l’Arabie saoudite et un Pakistan doté de l’arme nucléaire.⁹ Ce n’est ni une OTAN islamique ni le miroir de Lisbonne 2.0 : Riyad a importé des dépendances ; Lisbonne 2.0 est conçue pour les supprimer.
À Athènes, l’ancien lieutenant-colonel de l’armée grecque Savvas Kalenteridis en déduit que la Grèce doit s’organiser autour d’États avec lesquels elle partage des intérêts ou affronte des menaces communes, en plaçant Chypre et Israël au cœur de cette stratégie.¹⁰
L’architecture existe déjà dans le droit, les achats, la structure des forces et la géographie ; sa proclamation accuse un retard sur la réalité. Israël, bien qu’extérieur à l’obligation d’assistance mutuelle de l’UE, appartient à Lisbonne 2.0, car le périmètre de sécurité sud-est de l’Europe dépasse les frontières de l’Union et repose sur la puissance et la position stratégique israéliennes. Israël n’est pas un appoint, mais le principal pilier militaire extérieur à l’UE sur ce flanc de Lisbonne 2.0.
Du Groenland et du Grand Nord jusqu’à Israël et à la mer Rouge, chaque euro européen de défense et chaque shekel israélien de défense doivent être mesurés à l’aune du point de veto qu’ils suppriment.
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Cette version française intégrale, traduite, adaptée et enrichie par l’auteur, est issue de l’article original publié en anglais dans The Jerusalem Post le 10 septembre 2026, sous le titre « The Security Order Europe Has Not Named ».
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Dans le même dossier, du même auteur :
- « Pour la Turquie, l’article 5 est mort », The Times of Israël, 15 octobre 2025.
- « L’Europe reprend la garantie de Chypre », The Times of Israël, 23 décembre 2025.
- « Sans protecteurs : Israël, la Grèce et Chypre doivent bâtir leur puissance au-delà de Washington », The Times of Israël, 2 juin 2026.
- « L’Europe ne peut promettre la solidarité tout en armant Ankara », The Times of Israël, 12 juin 2026.
- « À Ankara, le sommet de l’OTAN a révélé l’Europe que ni Trump ni Erdogan ne peuvent commander », The Times of Israël, 10 juillet 2026.
- « La France, quatrième puissance en Méditerranée orientale : Poséidon entre dans le calcul de guerre d’Ankara », The Times of Israël, 19 juillet 2026.
- « Le Pacifique n’a pas besoin d’un nouveau test d’alignement. Il lui faut une cartographie des veto », The Times of Israël, 10 août 2026.
- « La Grèce défend l’Arabie saoudite. Riyad démultiplie la puissance turque », The Times of Israël, 14 août 2026.
- « NATO Is Paying Turkey Not to Become What It Already Is », To Vima International, Grèce, 4 septembre 2026.
- « Iceland Kept the Gate. The Power Stayed Elsewhere », High North News, Norvège, 8 septembre 2026.
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¹ U.S. Department of Defense, « 2026 National Defense Strategy », 23 janvier 2026.
² Reuters, « Trump reiterates at NATO summit that Greenland should be controlled by US, not Denmark », 7 juillet 2026 ; Reuters, « Denmark sends conscripts to Greenland as Arctic tensions grow », 2 septembre 2026.
³ Maison-Blanche, « Establishing an America First Arms Transfer Strategy », 6 février 2026.
⁴ U.S. Department of State, « New Memorandum of Understanding Between the United States and Israel », 13 septembre 2016 ; Congressional Research Service, « U.S. Foreign Aid to Israel », mise à jour 2026, sur l’extinction progressive de l’Off-Shore Procurement en 2028.
⁵ Ministère israélien de la Défense, « U.S. Administration Approves Historic Arrow 3 Sale to Germany », 17 août 2023.
⁶ Ministère israélien de la Défense, « United States Government Approves the Procurement of the Israeli David’s Sling Weapon System to Finland », 2 août 2023.
⁷ Conseil de l’Union européenne, « Règlement (UE) 2025/1106 établissant SAFE », 27 mai 2025, notamment art. 16 et 17 ; Reuters, « Erdogan urges NATO allies to lift defence industry restrictions at summit », 8 juillet 2026.
⁸ Service européen pour l’action extérieure, « Article 42(7) TEU – The EU’s mutual assistance clause », 6 octobre 2022.
⁹ Reuters, « Saudi Arabia, Turkey, Pakistan pledge mutual defence as Middle East turmoil escalates », 7 août 2026.
¹⁰ Savvas Kalenteridis, « Η Τουρκία στήνει “ισλαμικό ΝΑΤΟ” – Ασπίδα από τον Έβρο έως την Κύπρο », Geopolitico, 1er septembre 2026.
