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Le Pacifique n’a pas besoin d’un nouveau test d’alignement. Il lui faut une cartographie des veto

Les ministres des Affaires étrangères et hauts diplomates des pays insulaires du Pacifique lors d’une réunion du Forum des îles du Pacifique à Suva, aux Fidji, le 7 août 2026, en amont du sommet des dirigeants prévu aux Palaos. Photo : Ben Strang / AFP. (!!!! J’ai l’autorisation d’utiliser cette photographie pour accompagner l’article.!!!)

Le silence de Suva n’a révélé ni un Pacifique acheté par Pékin ni une Australie en recul. Il a révélé une erreur de lecture : les grandes puissances continuent de mesurer la région à son alignement alors que sa vulnérabilité décisive se trouve dans les fonctions qu’un tiers peut interrompre. La souveraineté n’est pas l’autarcie. C’est le pouvoir de refuser sans cesser de fonctionner. Pour la France, nation de l’Indopacifique et puissance revendiquant l’autonomie stratégique, le test est plus exigeant encore : offrir aux États du Pacifique la liberté de sortie que Paris revendique pour lui-même.

Le 7 août, à Suva, les ministres des Affaires étrangères du Forum des îles du Pacifique ont quitté leur réunion sans déclaration commune sur le tir chinois de missile balistique de juillet. L’inquiétude existait. Le consensus, non. Le dossier remonte désormais aux dirigeants du Forum, réunis aux Palaos à la fin du mois.[1]

Le verdict a été immédiat : le Pacifique est divisé, Pékin a acheté le silence, Canberra a perdu de l’influence.

C’est la mauvaise carte.

Les gouvernements du Pacifique ne sont pas candidats à l’admission dans le système d’alliance de quelqu’un d’autre. Ils ne doivent à l’Australie, à la Chine, aux États-Unis ou à la Nouvelle-Zélande aucune démonstration d’alignement. Leur problème stratégique est plus exigeant : conserver le pouvoir de décider après avoir dit non.

Le Pacifique n’a pas besoin d’un nouveau test d’alignement. Il lui faut une cartographie des veto.

L’alignement demande de quel côté se trouve un gouvernement. La cartographie des veto demande qui peut arrêter une fonction nationale, en combien de temps et si l’État peut le remplacer.

Le carburant continue-t-il d’arriver lorsqu’un fournisseur ou une route maritime devient politique ? Les salaires, pensions et paiements d’urgence sont-ils encore exécutés lorsqu’une banque correspondante, un prestataire de paiement ou un service cloud suspend l’accès ? Qui détient les clés de chiffrement et le pouvoir de mise à jour du cœur des télécommunications ? Quel navire répare un câble sous-marin sectionné, sous quelle assurance, avec quels stocks et dans quel délai ? Qui rétablit le réseau électrique, exploite le port, maintient la surveillance ou assure les secours lorsque le fournisseur initial disparaît ?

Ce sont des questions de souveraineté.

Une dépendance devient un veto lorsqu’un acteur peut suspendre une fonction essentielle plus vite que l’État ne peut la remplacer.

L’hostilité est superflue.

L’accord initial peut être licite, utile et généreux. Le danger réside dans la singularité : un fournisseur, une route, une chaîne de soutien, un détenteur de clé, un financeur ou une relation politique dont dépend la continuité nationale.

Les petits États dépendent de partenaires. Les grands aussi.

La souveraineté n’est pas l’indépendance de toute relation. Elle est la capacité de refuser sans cesser de fonctionner.

La controverse sur le missile expose cette distinction. Un communiqué ne détecte pas un lancement, ne vérifie pas une alerte, ne protège pas la navigation civile, n’attribue pas un incident, ne rétablit pas des communications et ne maintient pas une île en fonctionnement pendant une escalade.

Les membres du Forum peuvent parler différemment et agir ensemble.

L’unité régionale ne doit donc pas seulement se mesurer au vocabulaire partagé après un événement, mais à la capacité commune constituée avant lui : alerte précoce, attribution, communications protégées, logistique d’urgence, réparation des câbles, rétablissement cyber et seuils de consultation convenus.

Le Forum des îles du Pacifique devrait mandater une cartographie régionale des veto dans le cadre de la Stratégie 2050 pour le continent bleu du Pacifique.[2]

Elle ne dresserait aucune liste d’ennemis et ne stigmatiserait aucun partenaire de développement. Chaque membre conserverait une annexe nationale confidentielle. Le Forum disposerait d’une vision régionale des dépendances extérieures communes, des concentrations critiques et des ruptures susceptibles de devenir des urgences collectives.

Chaque fonction essentielle devrait répondre à cinq questions :

  • Qui peut l’interrompre ?
  • En combien de temps ?
  • Combien de temps l’État peut-il tenir sans elle ?
  • Quel substitut a été contractualisé et éprouvé ?
  • Quel est le prix du refus ?

La cartographie devrait couvrir au minimum sept systèmes : énergie et carburants ; banques, paiements et liquidité d’urgence ; télécommunications, câbles, satellites et services cloud ; ports, aérodromes et transports stratégiques ; secours en cas de catastrophe et financement climatique ; cyber, police et surveillance ; maintenance, réparation, pièces détachées et compétences spécialisées.

Chaque dépendance devrait ensuite relever de trois verbes :

Maîtriser. Garantir. Substituer.

Maîtriser ce qu’aucun acteur extérieur ne doit pouvoir commander : le commandement souverain, l’autorité juridique centrale, le chiffrement décisif, les droits nationaux sur les données et le pouvoir d’autoriser, de refuser ou de mettre fin à un accès.

Garantir ce que les partenaires peuvent fournir, mais uniquement par des contrats transparents, de la redondance, des autorisations permanentes, des droits d’intervention d’urgence et des obligations survivant aux frictions politiques.

Substituer tout ce dont la disparition arrêterait l’État : banques, transporteurs, chaînes de réparation, environnements cloud, routes du carburant, services satellitaires, équipes techniques et financement d’urgence.

Un substitut jamais éprouvé n’est pas un substitut.

C’est une phrase dans un plan.

L’architecture devient alors simple.

La cartographie des veto révèle l’exposition.

Maîtriser, Garantir, Substituer la réduit.

Un Pacte de continuité du Pacifique régionalise la réponse.

Une Norme pacifique de choix souverain empêche de nouveaux veto d’entrer par les marchés publics, le financement ou les infrastructures.

Les dirigeants réunis aux Palaos devraient mettre les quatre en chantier.

Le Pacte de continuité ne serait ni une alliance militaire ni un dispositif d’alignement. Il préautoriserait l’assistance pratique demandée par un État souverain : transport aérien et maritime d’urgence, carburant, communications mobiles, continuité des paiements, réparation des câbles, rétablissement cyber, production électrique déployable, techniciens spécialisés et stocks mutualisés.

Le principe tient en une ligne : l’automaticité de la continuité sans automaticité de la guerre.

La Norme de choix souverain s’appliquerait aux grands accords d’infrastructure, de technologie, de financement et de sécurité.

Avant toute approbation, chaque projet devrait révéler ses bénéficiaires effectifs, ses droits d’administration à distance, son pouvoir sur les logiciels et leurs mises à jour, la garde des données et des clés de chiffrement, les dettes et sûretés attachées au projet, la juridiction des différends, les droits de résiliation, les mécanismes de reprise en main d’urgence, les obligations de réparation et le délai réel de substitution.

La norme devrait être universelle : Australie, États-Unis, Nouvelle-Zélande, Japon, France, Union européenne, Taïwan, Inde, Turquie, Chine et opérateurs commerciaux.

Un partenaire fiable n’exige ni exclusivité, ni opacité, ni irremplaçabilité.

Le test est brutal et suffisant : si une offre perd de sa valeur dès que son bénéficiaire obtient une sortie crédible, le service n’était jamais l’intégralité du marché.

Le reste était le levier.

L’Australie et la Nouvelle-Zélande portent une responsabilité particulière. Leur meilleure offre régionale n’est pas la loyauté. C’est la liberté de choix.

Canberra devrait financer la maîtrise locale, les standards ouverts, les stocks régionaux, les routes maritimes et câblières redondantes, la résilience des paiements, la formation technique partagée et la supervision conduite par le Pacifique. L’aide doit rester disponible sans transformer chaque crise en référendum sur l’allégeance stratégique.

Cela impose d’accepter une conséquence inconfortable : un partenaire disposant de davantage d’options peut choisir autrement.

Un choix qui n’existe que lorsqu’il produit la réponse attendue à Canberra n’est pas un choix souverain.

L’enjeu prolonge directement la question de l’écriture stratégique australienne et celle de la conversion de la puissance d’alliance en puissance souveraine. Comme je l’ai récemment soutenu dans ces pages, l’Australie sait déjà ce qu’elle veut empêcher ; elle doit désormais définir ce qu’elle veut bâtir.

Le Pacific Resilience Facility contient déjà le bon instinct institutionnel : un mécanisme conduit, possédé et administré par le Pacifique, au plus près des communautés qui supportent le risque.[3]

La continuité stratégique devrait suivre la même règle.

Pour Paris, cette logique n’est pas extérieure.

La France se définit elle-même comme une nation de l’Indopacifique et inscrit l’autonomie stratégique au cœur de sa posture régionale.[5] La Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française sont membres du Forum des îles du Pacifique.[6] La France ne contemple donc pas cette question depuis l’Europe. Elle en fait partie.

Cela lui impose un critère plus exigeant que la simple présence.

Au sixième Sommet Pacifique-France de Nice, Paris et les dirigeants du Pacifique ont placé la résilience, la connectivité, les infrastructures, l’appropriation régionale et le Pacific Resilience Facility au cœur de leur coopération.[7] La prochaine étape consiste à soumettre cette coopération au même test de souveraineté.

La France ne gagnera rien à proposer une dépendance française comme antidote à une dépendance chinoise, américaine ou australienne.

Son avantage distinctif peut être inverse : financer sa propre remplaçabilité.

Cela signifie des infrastructures dont le partenaire maîtrise les données, des standards ouverts, des capacités locales de maintenance, des routes redondantes, des droits de réparation, des compétences transférées et des contrats permettant la continuité lorsque la relation politique se tend.

La cohérence française exige d’offrir aux autres la liberté de sortie que Paris revendique pour lui-même.

Le meilleur test d’un partenariat français est donc paradoxal : après l’avoir accepté, l’État partenaire doit être plus capable de dire non à la France qu’avant.

Le dispositif FRANZ contient déjà une partie de cette logique. Depuis plus de trois décennies, la France, l’Australie et la Nouvelle-Zélande mutualisent des moyens de réponse aux catastrophes, activés à la demande des États touchés et en coopération avec leurs autorités nationales.[8]

Il faut étendre ce réflexe de la catastrophe à la continuité stratégique.

Un partenaire français qui réduit la cartographie des veto au lieu d’y ajouter son propre point d’arrêt transforme l’autonomie stratégique d’une doctrine nationale en offre internationale.

Le capital extérieur est bienvenu. La capacité extérieure aussi.

Les veto extérieurs ne le sont pas.

L’autorité de définir le besoin, d’approuver les conditions et de conserver la sortie doit rester dans le Pacifique.

Les dirigeants qui se réuniront aux Palaos du 30 août au 4 septembre sous le thème « Building Economies: Life. Action. Unity. » peuvent désormais transformer l’unité d’un communiqué en condition de fonctionnement.[4]

La vie exige des systèmes qui survivent à la rupture.

L’action exige l’autorité avant la crise.

L’unité exige des membres assez solides pour choisir ensemble plutôt que négocier séparément sous contrainte.

L’avenir stratégique du Pacifique ne sera pas garanti en faisant parler ses gouvernements d’une seule voix après chaque provocation.

Il le sera lorsqu’aucun gouvernement, aucune entreprise, aucune banque et aucun financier ne pourra réduire l’un d’eux au silence en éteignant la fonction dont il dépend.

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Cette version française, adaptée, enrichie et développée par l’auteur, prolonge l’analyse publiée en anglais dans Defence Connect (Australie), le 10 août 2026, sous le titre « The Pacific does not need another alignment test, it needs a veto map ».

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Dans le même dossier, du même auteur :

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[1] Lucy Craymer et Christine Chen, « Pacific ministers fail to agree on China missile response », Reuters, 7 août 2026.

[2] Pacific Islands Forum Secretariat, « 2050 Strategy for the Blue Pacific Continent », consulté le 10 août 2026.

[3] Australian Government, « Australia and Fiji ratify Pacific Resilience Facility Treaty », 6 mai 2026.

[4] Pacific Regional Infrastructure Facility, « 55th Pacific Islands Forum Leaders Meeting », consulté le 10 août 2026.

[5] Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, « L’espace indopacifique : une priorité pour la France », 14 novembre 2025, mis à jour le 4 mai 2026.

[6] Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, « France and New Zealand », consulté le 10 août 2026.

[7] Présidence de la République, « Déclaration finale du 6e Sommet Pacifique-France à Nice », 10 juin 2025.

[8] Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, « The FRANZ partnership for cooperation serving the populations in the South Pacific hit by natural disasters », 10 juillet 2023, mis à jour le 12 février 2026.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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