search

Riyad a acheté des alliés qui ont davantage besoin de son ennemi que de sa victoire

Sous le parapluie turco-pakistanais, Riyad achète une protection qui resserre sa propre marge de manœuvre. Illustration : Shay Gal.

Riyad voulait desserrer l’étau américain ; il a installé deux nouveaux verrous dans sa propre chaîne de décision. Ankara a besoin d’un Iran contenu mais vivant, Islamabad de l’ambiguïté qui fonde son intermédiation, tandis que le Royaume relègue le CCG, sanctionne Abou Dhabi qui servait ses intérêts et fragilise l’IMEC au profit de la géographie turque. Le pacte de La Mecque n’élargit pas la souveraineté saoudienne : il en distribue les clés.

Le 7 août 2026, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont signé l’Accord de défense conjoint de La Mecque. Riyad y a aliéné sa liberté de décision.

Le pacte considère toute attaque armée contre l’un des trois États comme une attaque contre tous, mais laisse indéfinis les engagements militaires, les seuils d’activation et la maîtrise de l’escalade.[1]

Riyad a accepté les guerres turques et pakistanaises. Ankara et Islamabad n’ont pas accepté celle de Riyad.

Le test saoudien est l’Iran : ses missiles, ses relais, les Houthis et la coercition maritime. Défendre le territoire saoudien ne suffit pas. Riyad doit conserver la liberté de frapper l’Iran et de tenir l’escalade.

La Turquie ne la garantira pas. Ankara a besoin d’un Iran vivant.

La contradiction turque est structurelle : suffisamment occidentale pour être armée, financée et consultée ; suffisamment révisionniste pour rester indispensable. Un alignement complet détruirait la rareté stratégique qu’Ankara commercialise.

La Turquie commerce avec Téhéran, le contient et rentabilise son isolement. Un Iran fonctionnel amortit la poussée kurde, la pression migratoire et les chocs énergétiques tout en préservant la prime d’intermédiation turque entre l’Iran et l’Occident. Pour Ankara, l’Iran est le plus utile sous pression, dépendant et intact.

La guerre contre l’Iran a révélé la hiérarchie. Une option américano-israélienne visant à ouvrir depuis l’Irak un front terrestre kurde en Iran aurait pu convertir la supériorité aérienne en pression territoriale sur le régime. Ankara l’a étouffée.[2] Une avancée kurde sous couverture aérienne occidentale aurait résonné en Iran, en Irak, en Syrie et en Turquie. Ankara a préféré la survie d’un régime hostile au Golfe et à Israël à un succès kurde dangereux pour elle-même.

La Turquie peut fournir drones, munitions et formation. Elle n’aidera pas Riyad à briser le système iranien qui produit la menace. Son utilité s’arrête là où commence la victoire saoudienne.

Recep Tayyip Erdogan soutenait la campagne saoudienne au Yémen en 2015 avant de changer de cap après la crise du Qatar.[3][4] Le territoire et des entreprises turques ont ensuite canalisé financements et approvisionnements de la Force Qods vers les Houthis.[5] La perturbation houthie fabrique de la rareté : chaque choc à Bab el-Mandeb ou à Suez revalorise le Corridor transcaspien d’Ankara. Téhéran arme la pression ; Ankara monétise le déroutement des flux.

Après que des missiles houthis ont visé en novembre 2024 l’Anadolu S, propriété turque,[6] Mohammed Ali al-Houthi a qualifié la Turquie de partenaire, non d’ennemie ; Erdogan a condamné les frappes américano-britanniques et les Houthis fonctionnent, dans les faits, comme la marine officieuse de la Turquie.[7] Riyad vient de faire de leur autre bénéficiaire son garant.

Le Pakistan offre davantage de force à Riyad, avec le même plafond.

Islamabad a déployé en Arabie saoudite environ 8 000 soldats, des JF-17, des drones et une défense antiaérienne.[8] Pourtant, le Pakistan disposait déjà d’un accord de défense mutuelle avec Riyad lorsque l’Iran a attaqué le Royaume cette année. Islamabad a renforcé la défense saoudienne. Il n’a pas attaqué l’Iran. Il a servi de médiateur, tout en pressant Washington de contenir les frappes israéliennes afin que les négociations avec Téhéran puissent se poursuivre.[9]

Le Pakistan partage une frontière sensible avec l’Iran, porte une fragilité confessionnelle, dépend de la stabilité énergétique régionale et monétise son double accès à Washington et Téhéran.

Le Pakistan peut défendre l’Arabie saoudite. Il ne peut aider Riyad à vaincre au prix d’une déstabilisation de l’Iran.

Riyad paie sa sécurité sous-traitée en souveraineté. Il achète des capacités ; Ankara et Islamabad obtiennent ancrage et veto.

Vision 2030, le programme de Mohammed ben Salmane destiné à faire du Royaume une puissance logistique et d’investissement post-pétrolière, est un projet de souveraineté.[10] Le pacte externalise la latitude stratégique.

L’Arabie saoudite n’a pas diversifié sa sécurité. Elle a diversifié les États habilités à la contraindre.

Le Conseil de coopération du Golfe, qui réunit l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Koweït, Oman, le Qatar et les Émirats arabes unis, possède déjà la garantie que Riyad est allé acheter à La Mecque. Son Accord de défense commune considère une attaque contre l’un de ses membres comme une attaque contre tous, appuyée par des mécanismes de défense conjoints et un commandement militaire unifié. Quelques semaines seulement avant le nouveau pacte, face aux attaques iraniennes contre le territoire du Golfe, le CCG avait réaffirmé l’indivisibilité de la sécurité de ses membres.[11] Riyad vient de dupliquer cette promesse fondatrice avec deux puissances extérieures au Golfe.

Lorsque sa puissance centrale achète ailleurs la même garantie, une organisation de défense collective devient un forum. La Mecque est l’acte de décès du CCG comme garant sécuritaire du Golfe.

Riyad vient d’autoriser chaque membre plus petit à rechercher ses propres garanties parallèles. Le Qatar en possède déjà une.

Lors de la crise du Golfe de 2017, Ankara a fourni au Qatar la profondeur stratégique qui lui a permis de résister à la pression saoudienne, avant d’institutionnaliser sa présence militaire sur place.[12] L’Arabie saoudite vient donc d’importer le protecteur du Qatar dans son propre périmètre de sécurité. La prochaine crise entre Riyad et Doha placera Ankara dans l’architecture sécuritaire des deux camps.

La Mecque importe la double contrainte turque dans la sécurité saoudienne : Ankara obtient l’ancrage sans l’alignement. L’OTAN protège la Turquie pendant qu’Ankara conserve des relations et des instruments de pression contraires aux intérêts de ses alliés. Le Qatar a construit le même modèle au sein du CCG, utilisant la protection comme couverture de son autonomie et le consensus comme levier.

Riyad a rejeté l’autonomie émiratie et acheté la contrainte turco-pakistanaise.

Les Émirats arabes unis avaient construit dans le sud du Yémen le dispositif sécuritaire dont Riyad avait besoin : forces locales, portée maritime et tampon contre l’expansion houthie. Lorsque des acteurs soutenus par Abou Dhabi ont franchi les lignes rouges politiques saoudiennes, Riyad s’est retourné contre eux. Abou Dhabi s’est retiré.[13] Riyad a ensuite hérité de la charge du système qu’il avait démantelé, notamment du financement de forces auparavant payées par les Émirats.[14]

Abou Dhabi a défendu les intérêts saoudiens plus efficacement que Riyad n’a défendu les siens. L’Arabie saoudite a remplacé le partenaire du Golfe qui contenait les Houthis par la Turquie, qui profite de leurs perturbations, et par le Pakistan, qui défendra le Royaume tout en préservant l’Iran.

Vision 2030 dépend aussi de la transformation de l’Arabie saoudite en pont incontournable entre l’Inde et l’Europe. Le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe, l’IMEC, donne à cette ambition une pérennité post-pétrolière : ports du Golfe, territoire saoudien comme pont terrestre vers la Méditerranée, rail, énergie, données et investissements.[15]

Le pacte fragilise les deux extrémités. Riyad demande à l’Inde de confier une partie de son avenir commercial à un Royaume qui vient de transformer la sécurité du Pakistan en obligation saoudienne. La prochaine crise indo-pakistanaise imposera un choix : soutenir Islamabad entamera la confiance indienne ; rester neutre dévaluera le traité. L’IMEC exige de la prévisibilité saoudienne ; La Mecque y importe l’aléa pakistanais.

Le financement des corridors tarifie la stabilité autant que la distance.

La Turquie construit la géographie concurrente. Son Corridor transcaspien transporte les échanges asiatiques par l’Asie centrale, la Caspienne et l’Azerbaïdjan vers la Turquie et l’Europe, contournant la Russie tout en transférant le verrou à Ankara.[16] Les perturbations en mer Rouge en augmentent la valeur. Le territoire et des entreprises turques ont également relayé les réseaux houthis de financement et d’approvisionnement, tandis que leurs attaques détournent le trafic de Bab el-Mandeb et de Suez. Téhéran arme la pression ; Ankara monétise le déroutement.

Le Corridor médian fait de la Turquie la porte. L’IMEC fait de l’Arabie saoudite le pont.

Riyad a fait du gardien de la porte son partenaire de sécurité tout en fragilisant le pont qu’il demande à l’Inde de juger fiable.

La Grèce et Chypre occupent le flanc est-méditerranéen de la même compétition de connectivité, développant ports, électricité et liaisons numériques qui desserrent le verrou turc. Le pacte récompense précisément le comportement au sein des alliances contre lequel Athènes et Nicosie mettent l’OTAN en garde depuis des années : recevoir la protection, préserver la contradiction, monétiser le veto.

Pour Jérusalem, le pacte de La Mecque modifie le Golfe, pas sa liberté d’action. Ce n’est pas une OTAN islamique : aucun commandement unifié, aucune hiérarchie commune des ennemis, aucune autorité partagée sur l’escalade. Jérusalem a construit son architecture opérationnelle autour du Golfe, non à travers lui : la coopération saoudienne est utile ; son consentement n’est pas requis. Les opérations israéliennes de 2026 ont démontré une capacité autonome de renseignement, de portée et de supériorité aérienne profondément en territoire iranien.[17] Riyad n’a jamais figuré dans la chaîne décisionnelle de Jérusalem. Ankara et Islamabad figurent désormais dans celle de Riyad.

Donald Trump a appris à Ankara et Islamabad que la contradiction paie. La Turquie a acheté le système russe S-400, entravé l’OTAN et préservé ses liens avec Moscou et Téhéran. Trump a engagé la levée des sanctions et rouvert la perspective du programme F-35.[18] Le chef de l’armée pakistanaise, le maréchal Asim Munir, a rétabli l’accès d’Islamabad à Washington sans fermer ses canaux avec l’Iran. Sa proximité avec Trump et le rôle pakistanais d’intermédiation ont transformé cette ambiguïté en actif stratégique.[19] Washington l’a récompensée. Riyad l’a achetée.

La Mecque met l’auto-entrave stratégique en traité.

Riyad a placé Ankara et Islamabad dans la pièce où se décident les guerres saoudiennes et a appelé cela une protection. Leur pouvoir de contrainte commence là où s’arrête la liberté d’action saoudienne.

—

Cette version française adaptée et développée par l’auteur, est issue de l’article original publié en anglais dans Israel Hayom, le 9 août 2026, sous le titre « Riyadh Bought Allies Who Need Its Enemy More Than Its Victory ».

—

Dans le même dossier, du même auteur :

—

[1] Reuters, « Saudi Arabia, Turkey, Pakistan Pledge Mutual Defence as Middle East Turmoil Escalates », 7 août 2026.

[2] Reuters, « Iran War Brings Turkey-PKK Peace Process to Near Standstill », 13 mai 2026.

[3] Reuters, « Turkey Wants Political Solution in Yemen, but Supports Saudi-Led Operation », 3 avril 2015.

[4] Reuters, « Turkey’s Erdogan Calls for Lifting of Qatar Blockade, Approves Troop Deployment », 9 juin 2017.

[5] U.S. Department of the Treasury, « Treasury Targets Network Financing Houthi Attacks on International Shipping », 28 décembre 2023.

[6] Ministère des Affaires étrangères de la République de Türkiye, « Concernant le navire attaqué au large des côtes du Yémen », 20 novembre 2024.

[7] Reuters, « Erdogan Accuses U.S., Britain of Trying to Turn Red Sea into ‘Sea of Blood’ », 12 janvier 2024.

[8] Reuters, « Pakistan Deploys Jet Squadron, Thousands of Troops to Saudi Arabia during Iran War », 18 mai 2026.

[9] Reuters, « ‘Talks Were Almost Dead’: Pakistan’s Last-Ditch Effort to Secure Iran War Truce », 8 avril 2026.

[10] Saudi Vision 2030, « Vision 2030 Annual Report 2025 », 2026.

[11] Conseil de coopération du Golfe, « GCC Member States Condemn in the Strongest Terms Iranian Attacks in the Strait of Hormuz and on GCC Territories », 9 juillet 2026.

[12] Reuters, « Turkey’s Erdogan Calls for Lifting of Qatar Blockade, Approves Troop Deployment », 9 juin 2017.

[13] Maha El Dahan et Samia Nakhoul, Reuters, « Yemen Strike Shows Depth of Distrust between Saudi Arabia and UAE », 30 décembre 2025.

[14] Timour Azhari, Reuters, « Saudi Arabia Deploys Cash and Clout in Yemen after Ousting UAE », 5 février 2026.

[15] Ministère des Affaires étrangères de l’Inde, « Partnership for Global Infrastructure and Investment – India-Middle East-Europe Economic Corridor », 9 septembre 2023.

[16] Banque mondiale, « Middle Corridor through Central Asia, Caucasus Can Boost Trade, Connectivity and Supply Chain Resilience », 27 novembre 2023.

[17] Israel Defense Forces, « Over 800 Strike Sorties, 16,000 Munitions: What Has Happened Since the Launch of Operation “Roaring Lion” », 1er avril 2026.

[18] Reuters, « Trump Says US Will Lift Sanctions on Turkey, Heaps Praise on Erdogan », 7 juillet 2026.

[19] Ariba Shahid, Saad Sayeed et Mubasher Bukhari, Reuters, « Pakistan Leans on US and Iran Ties to Emerge as Potential Peacebroker », 24 mars 2026.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
Comments