« Nul besoin d’être nihiliste, il faut repenser égalité et subjectivité pour surmonter la crise »

Martin Heidegger et René Descartes
Martin Heidegger et René Descartes

Livia Profeti, chercheuse italienne en philosophie au Labo ERIAC de l’Université de Rouen Normandie. Auteur de L’identità umana. Nati uguali per diventare diversi (L’Asino d’oro, Rome, 2010) et de plusieurs essais critiques sur Heidegger en Italie, en France et en Allemagne entre 2015 et 2018, elle a participé en 2018 à la XXIV FISP World Conference (Pékin) avec l’intervention Born Equal to Become Different . Dernières publications : L’identité humaine entre nature et histoire : repenser l’égalité à partir de la critique par Massimo Fagioli de la raison des Lumières (Lumières no. 33, 2020), Anche le donne filosofano: una replica a Thomas Sheehan (Materialismo storico, n. 2/2021).

Pourriez-vous expliquer pourquoi vous avez proposé de modifier l’existentiel heideggérien en « être-jeté-dans-un-monde » ?

Livia Profeti : J’ai proposé de modifier ce fameux existentiel heideggérien, en remplaçant l’article défini « le » par celui indéfini « un », afin de synthétiser ma thèse sur la négation de l’égalité universelle dans Être et Temps. Avec ce texte paru en 1927, Heidegger – qui deviendra cinq ans plus tard, à la suite de la montée de Hitler au pouvoir, le premier recteur-Führer nommé par le ministère national-socialiste – a proposé une ontologie qui s’opposait autant aux idées de Lumières qu’au marxisme, afin soi-disant de surmonter les limites de la définition traditionnelle de l’homme en tant qu’« animal rational ». En réalité, non seulement Heidegger ne surmonte pas du tout ces limites, mais efface l’égalité universelle, dans Être et Temps, en proposant une différence ontologique entre les peuples.
La clé de cette négation est justement le mot « monde » qui, dans les existentiaux heideggériens, n’indique pas une structure universelle mais a la signification de l’ambiant physique et culturel de naissance. En changeant le sens du terme, de façon plutôt masquée mais néanmoins identifiable, Heidegger ne s’appuie qu’en apparence sur la critique qui a conduit Husserl à postuler la nécessité d’un « monde-de-la-vie », car il nie l’universalité de cette Lebenswelt husserlienne. Au contraire, le monde heideggérien, où nous serions « jetés », contribuerait à déterminer notre essence, qui serait donc différente selon que nous naissions en Allemagne, en Italie, en France plutôt qu’en Russie, en Afrique, en Chine, etc. Avec Être et Temps, on a ainsi élevé au rang ontologique les différences ontiques, en affirmant une diversité originaire qui nie le fondement commun de l’humanité au profit des différences ethniques entre les cultures. C’est pour cela qu’il est plus correct de dire que, d’après Heidegger, on est « jeté-dans-un-monde ».

Avec ça, il ne s’agit pas de défendre un universalisme abstrait qui ignore les différences culturelles objectives, mais de réaffirmer une idée qui a été l’étoile du Nord pour toutes les luttes d’émancipation des deux derniers siècles. L’ontologie heideggérienne, à la base de la philosophie postmoderne, a annulé cette étoile du Nord : l’idée d’égalité entre tous les êtres humains. Il faut la récupérer dans une nouvelle recherche humaniste sur la co-présence incontournable de l’égalité et de la diversité dans la condition humaine, même si elle peut apparaître comme une contradiction irrémédiable.

Cependant, Heidegger critique le racisme et le biologisme dans les  Cahiers noirs ?

Livia Profeti : Ses apologètes le soutiennent, en s’appuyant sur le fait qu’il déplore les conceptions raciales de la période et, dans les Cahiers noirs, la « vulgarité » du national-socialisme. Cependant, en même temps et dans les mêmes Cahiers autant que dans ses cours des années trente, il affirme explicitement que la « race » est une condition nécessaire pour l’« authenticité » d’un peuple. Donc, on ne peut certainement pas dire qu’il refuse le racisme et le biologisme. Plutôt, il ne refuse que le fait de le considérer comme la seule condition : ça serait la « vulgarité » des nazis…

En réalité, pour comprendre le racisme heideggérien on ne peut pas s’arrêter à la première section d’Etre et temps, mais il faut tenir compte également de la deuxième, portant sur l’historicité. Johannes Fritsche avait déjà démontré en 1999, dans son Historical Destiny and National Socialism in Heidegger’s Being and Time, les liens entre les paragraphes §§ 72-77 d’Etre et temps et la notion nazie de communauté, la Volksgemeinschaft. Dans le paragraphe 74, notamment, on découvre que le véritable être-là « authentique » heideggérien, qui se substituerait au sujet moderne, n’est pas l’individu mais une communauté de peuple historique-destinale. En analysant en profondeur ce paragraphe capital et en le mettant en relation avec les autres textes heideggériens des années 1928-1929 et avec les Cahiers noirs, j’ai compris que, selon Heidegger, « le sang et le sol » sont nécessaires pour la transmission des possibilités historiques destinales du peuple, mais il leur manque l’acte de la « décision », avec lequel l’être-là assume le « soin » du monde « propre ».

En bref, la décision heideggérienne, considérée depuis des décennies comme l’acte libre et décisif pour la réalisation la plus profonde de l’être humain, n’est en réalité que la troisième condition qu’Être et temps ajoute à la conception raciale nazie du peuple. L’historicité heideggérienne englobe la conception raciale biologique et ne la refuse pas. C’est pour cela que je préfère l’appeler bio-historicité.

Par cette « bio-historicité », cherchait-il à se démarquer d’un biologisme exclusivement allemand ?

Livia Profeti : Etant donné le mépris qu’il avait pour les sciences, je dirai plutôt qu’il souhaitait proposer une ontologie « supérieure » à la seule biologie. En ce sens, sa pensée a diffusé une négation pire que celle d’une doctrine raciale déterminé, car elle a fourni la base soi-disant « philosophique » sur laquelle n’importe quelle forme de racisme peut s’appuyer. C’est pourquoi on retrouve l’heideggerisme dans les milieux les plus disparates : depuis les néo-nazis européens et américains jusqu’à l’extrême-droite russe et le fondamentalisme islamique.

En effet, Heidegger, sur la base de sa propre ontologie, retenait que ce qu’il nomme histoire de l’Être se déroule à partir de commencements dont la tâche appartient à l’être-là en tant que communauté de peuple. D’après lui, cette communauté était la Volksgemeinschaft nazie promise au nouveau commencement de l’Occident même au prix des chambres à gaz, comme on peut le lire dans les Cahiers noirs. Alors, toujours sur la base de la même ontologie, n’importe quel califat qui sème la terreur peut affirmer un concept semblable pour ce qui concerne sa propre communauté islamique. Même une « russification » de cette histoire de l’être est possible, c’est ce que propose Alexandre Douguine, selon lequel le « nouveau commencement de Heidegger » ne peut s’adresser aux peuples de l’Ouest mais à la communauté du peuple russe, comme le montre Gaëtan Pegny dans son article Alexandre Douguine, un heideggerisme à la fois assumé et dissimulé. Ce théoricien ultra-nationaliste dont on dit qu’il inspire la politique agressive de Vladimir Poutine, a déclaré, lors des funérailles de sa fille qui vient d’être tuée dans un attentat qui sans doute le visait, qu’elle était morte « pour la Russie, pour sa vérité ». Je me demande ce qu’aurait pensé Tolstoï de cette russification même de l’alètheia
Ce qui unit ces positions les plus disparates est la négation de l’égalité universelle autant qu’une forte revendication identitaire sur une base communautaire, provenant toutes les deux d’Être et temps. Il est compréhensible que ces deux positions soient prétendues par des forces de droite, mais le plus surprenant, c’est qu’on les trouve même chez les intellectuels postmodernes soi-disant progressistes, justement parce qu’ils se sont inspirés à la même source. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple étonnant bien que mal connu, on peut lire des mots presque similaires à propos des juifs qui, tout au contraire, ont subi la Shoah. C’est le cas dans l’essai Israele. Terra, ritorno, anarchia de Donatella Di Cesare, où la « communauté » juive représentée par l’état d’Israël est appelée à commencer une « nouvelle ère ». Ces « temps nouveaux » inaugurés par Israël devraient accomplir la « tâche » de subvertir l’ordre mondial centré sur la nation – même si son séjour en Palestine est une « effraction ». Par ailleurs Di Cesare, dans cet essai « théologico-politique », souligne constamment l’identité juive, tandis que l’égalité universelle est définie comme une « chimère ». On pourrait paraphraser : « de chacun selon sa communauté, à chacun selon son histoire de l’Être »…

Pour revenir à votre question, il faut souligner que la façon avec laquelle Heidegger s’est « démarqué d’un biologisme allemand », comme vous le dites, a eu une importance capitale dans un parcours culturel qui a produit, aujourd’hui, la racine de l’intolérance (ou l’indifférence) envers l’autre qui n’est plus seulement une notion biologique de la « race », mais un communautarisme radical qui se base aussi sur la religion et la culture. Et même si les intentions de la plupart des intellectuels postmodernes comme Di Cesare ne sont pas violentes, ils n’ont jamais été mal à l’aise de s’appuyer sur des idées qui sont les mêmes qui inspirent aujourd’hui la nouvelle droite, « favorisant ainsi indirectement sa volonté de reconquête de l’hégémonie intellectuelle », comme l’a récemment affirmé Emmanuel Faye avec raison.

Les premiers Cahiers noirs, publiés à partir de 2015, ont fait beaucoup de bruit. Quel a été selon vous, dans ces Cahiers, l’élément nouveau, le plus accablant de la pensée d’Heidegger ?

Livia Profeti : En effet, je retiens que, malgré la lourdeur accablante des Cahiers Noirs, ils n’apportent aucune nouveauté substantielle sur la pensée de Heidegger, qui garde du début à la fin une continuité substantielle. Dans ce sens, je suis d’accord avec certaines déclarations de son dernier assistant récemment disparu, Friedrich-Wilhelm Von Herrmann, dans une interview italienne de 2015. Là, il affirmait que, dans l’implantation conceptuelle d’Heidegger, les Cahiers noirs ont pour fonction de compléter ce qui a été décrit dans les grands traités, à partir d’Être et Temps, et en sont inséparables. Von Hermann entend de cette façon nier l’antisémitisme de Heidegger, alors qu’à mon avis cela démontre la continuité entre l’œuvre de 1927 et les affirmations ouvertement philo-nazies et antisémites des années trente, contenues autant dans les cours et les séminaires de la période que dans les Cahiers noirs publiés. Ces derniers sont donc sans aucun doute importants, car ils permettent d’analyser de manière plus profonde cette continuité et ces implications, mais, au moins jusqu’à présent, ils n’ont pas présenté des éléments de nouveauté de ce point de vue. Plutôt, ils offrent des confirmations fondamentales de ce qu’Emmanuel Faye avait mis en lumière dans son Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie depuis 2005.

Vous avez édité l’édition italienne de ce livre, avec plusieurs citations d’inédits heideggériens, tandis que la traduction des volumes des Cahiers noirs en Italie a fait l’objet de controverses. Pensez-vous que la façon de traduire les textes de Heidegger soit importante pour la compréhension de sa pensée ?

Livia Profeti : Tout d’abord, je voudrais souligner qu’avec les Cahiers noirs se pose le même problème qu’il y a eu avec les autres traductions des écrits de Heidegger. Dans mon travail sur le livre de Faye je me suis confrontée à toutes les traductions déjà existantes de nombreux extraits cités. J’ai découvert, avec stupéfaction, que presque toutes les traductions italiennes ont utilisé d’étranges néologismes, même dans le cas où Heidegger utilisait des termes courants. Et cela se passe dans les autres langues aussi, notamment en français. Pour ne rester qu’en Italie, le cadre global des différentes traductions étaient désolant, sauf pour celles de Franco Volpi qui, dans la plupart des cas, les a accompagnées de glossaires où il fournit une claire explication des choix controversés. Il existe à l’opposé des exemples d’autres traductions inutiles, car les nombreux néologismes forgés rendent les écrits incompréhensibles par rapport aux autres œuvres heideggériennes. Variablement située entre ces deux opposés, la majeure partie des autres traductions exprime, selon l’expression personnelle que j’en ai déduite, l’embarras intellectuel de se trouver face à d’étonnantes affirmations racistes et pro nazies en langue allemande, écrites par celui qui, d’ailleurs, était largement considéré comme l’un des plus grands penseurs du siècle passé. On peut donc comprendre que les traducteurs aient essayé d’en affaiblir le sens, même inconsciemment. Cependant, ces types de traduction ont empêché la possibilité d’une vraie compréhension de la pensée de Heidegger. C’est même pour cela que, à la parution des Cahiers noirs, j’ai regretté une fois de plus la mort prématurée de Volpi en 2009.

Faut-il y voir aujourd’hui une spécialité de la pensée heideggérienne italienne, par exemple en ce qui concerne Donatella De Cesare ou Diego Fusaro ?

Livia Profeti : Je crois que la seule que l’on peut définir comme telle a été celle de Gianni Vattimo, le principal théoricien de la « pensée faible » de la fin des années Quatre-vingt. Plus récemment, il en a proposé une variation encore plus discutable et contradictoire, qui conjugue Heidegger, Marx et le Christianisme. Mais, au moins, sa pensée a eu de l’originalité et du poids international, en comparaison desquels les heideggériens « médiatiques » de nos jours, comme justement Diego Fusaro et Donatella De Cesare, n’apparaissent que les derniers épigones de l’influence de Heidegger sur la pensée de gauche dont nous avons déjà parlé.
Cette influence est le résultat d’une captation délibérée qui remonte très loin. En 1947, dans la célèbre Lettre sur l’humanisme, Heidegger proposait une accolade mortelle à la culture de gauche : avec une sorte de tour de prestidigitation, en interprétant arbitrairement l’aliénation marxiste comme Heimatlosigkeit – traduit par l’innocent « dépaysement » – Heidegger transforme l’aliénation marxiste liée au travail par la perte d’appartenance au « sang et au sol » où l’on nait. Le chef d’œuvre s’achève en affirmant que « l’essence du matérialisme se cache dans l’essence de la technique », sur lequel je ne m’étends pas car cela vous a été déjà bien expliqué par François Rastier.

L’influence de la Lettre sur l’humanisme sur la culture de l’après-guerre a été capitale. Par ailleurs, dans son Arendt et Heidegger, Faye a révélé que cette lettre a été la raison des « retrouvailles » des deux, à Fribourg en 1950, après dix-sept années de distance absolue. Cette rencontre était toujours décrite avant en termes d’un « roman à l’eau de rose », tandis que la recherche de Faye montre que le début de la nouvelle alliance d’après-guerre entre Arendt et Heidegger était dû à l’adhésion intellectuelle profonde de Arendt au projet de « faire exploser le cadre de la culture de l’Ouest », qu’elle saisit dans la Lettre sur l’humanisme lue un an avant.

Et Donatella di Cesare et Diego Fusaro représentent-ils la nouvelle culture de gauche italienne, à votre avis ?

Livia Profeti : Di Cesare et Fusaro sont deux intellectuels très différents, même si tous les deux proviennent de l’influence heideggérienne sur la culture italienne soi-disant de gauche. Di Cesare est plus proche de la pensée postmoderne, tandis que Fusaro s’inspire surtout de la dernière pensée de Costanzo Preve, philosophe politique italien qui venait de l’hégélo-marxisme et qui a fini par théoriser l’effacement de l’opposition droite/gauche, en donnant naissance au courant « rouge-brun » italien. Cependant, en dépit de leur diversité, Di Cesare et Fusaro sont unis par leur adhésion à la négation heideggérienne de l’égalité universelle au profit de l’idée de communauté, comme je l’ai déjà dit, et par la contamination de la philosophie par la religion : chrétienne pour Fusaro, juive pour Di Cesare. Il s’agit de positions théoriques très éloignées de la pensée de gauche parce qu’elles en nient les fondements. Donc, je ne dirais pas du tout qu’ils la représentent en Italie.

Récemment, Fusaro a manifesté davantage ses traits de droite : il défend la famille traditionnelle comme rempart de la communauté, se mobilise contre les droits civiques, remet en cause la laïcité de l’État et propose de « surmonter » l’antifascisme. Ses propositions fondamentales n’ont rien de « marxistes », plutôt, son opposition au libéralisme et à la globalisation appartient à la pensée usée de la droite sociale. Tandis que Di Cesare a pris clairement parti pour des positions typiques de la gauche, comme celles en faveur des migrants ou, plus récemment, en faveur de la paix dans la question de la guerre russo-ukrainienne. Cependant, étant donné que ses positions théoriques ambiguës sont opposées aux fondements de la pensée progressiste, ses contradictions font souvent obstacle à l’efficacité même de ses proclamations.

Honnêtement, je ne saurais vous citer un philosophe à propos duquel on pourrait dire qu’il représente « la » nouvelle culture de gauche italien, même parce qu’il me semble que la culture progressiste soit partout en crise. Cependant, à mon avis, Maurizio Ferraris est parmi les rares qui essaient de proposer des idées nouvelles. En 2011, au-delà des cercles académiques et en se rapportant à l’évolution sociale, il attirait l’attention de la société sur un courant philosophique qui était en cours et qu’il appelait « Nouveau Réalisme ». Ce mouvement international, bien que très différencié, vise unitairement à redonner de la profondeur aux notions de réalité et de vérité, en mettant en question ainsi les bases de la culture postmoderne. Le réalisme proposé par Ferraris ne signifie pas l’acceptation passive et conservatrice de ce qui existe, mais la première étape de toute émancipation, car il faut d’abord accepter que quelque chose soit réel pour pouvoir le critiquer et changer.

Récemment, avec son dernier livre Documanità, la réalité que Ferraris « voit en face » est celle de la révolution technologique et de l’automation. Sans cacher la crise dramatique que l’automatisation de tous les processus de production annonce à l’humanité, mais sans se livrer au victimisme sans espoir non plus, Ferraris refuse la diabolisation heideggérienne et postmoderne de la technique. En rappelant que la technique est bien une partie constituante de l’humain, il propose la tâche d’une « révolution conceptuelle » qui nous accompagne pendant la période longue qu’il nous faudra pour transformer la disparition de tous travaux répétitifs en une opportunité de progrès. Loin de s’éloigner de la tension de Marx vers le développement de l’humanité entière par la réduction des injustices, il propose un changement des luttes politiques de gauche, basé également sur le changement de la plus-value qui se dégage aujourd’hui même des enregistrements digitaux que nous produisons sans le savoir, chaque fois que nous utilisons nos portables. C’est dans cette mise en lumière de la plus-value dégagée par le WEB « immatériel » que je vois plutôt une expression philosophique d’une nouvelle culture de gauche italienne.

Diego Fusaro nous a accordé un entretien en 2018, que pensez-vous de ses déclarations à propos de l’antisémitisme de Heidegger ?

Livia Profeti : J’ai été frappé par sa réponse sur l’antisémitisme dans les Cahiers noirs, où la fonction mystificatrice de ses jeux de mots est très visible. Dans ce cas-là, le jeu tourne encore autour du mot « monde ». Analysons la succession des propositions : tout d’abord, Fusaro suggère que l’antisémitisme nazi n’était pas une nouveauté car l’antisémitisme était déjà répandu en Europe, notamment dans « le monde catholique » ; ensuite, étant donné son affirmation que Heidegger était catholique, Fusaro en déduit qu’il n’est pas étrange qu’il ait été antisémite, autant que beaucoup d’autres dans « ce monde » ; enfin, il soutient qu’il faut condamner « le monde antisémite », qui, cependant, « n’est pas Heidegger », dit-il. Or, la première affirmation est négationniste, car elle réduit le génocide nazi à une persécution semblable aux précédentes ; la deuxième est fausse, car Heidegger s’était éloigné du catholicisme autant que les autres nazis, la troisième est dissociée, car on ne comprend plus de quel « monde antisémite » Fusaro est en train de parler là : si c’est celui catholique ou celui nazi. La répétition des mots est hypnotique, le ton est tranchant. La personne qui lit rapidement ne s’aperçoit pas de la dissociation et les « messages » qui passent sont la minimisation de l’antisémitisme heideggérien et la négation de la Shoah.

Cette dernière est notamment grave et dénote aussi un certain degré de superficialité philosophique de la part de Fusaro. En fait, la Shoah n’a pas été du tout un épisode d’antisémitisme similaire aux précédents. Les nazis ne voulaient pas opprimer, ghettoïser, violer ou chasser les juifs. Il ne se contentaient pas de les « détruire ». Ils voulaient les faire « disparaitre », les éliminer du monde et de l’histoire comme s’ils n’avaient jamais existé.

Pouvez-vous apporter des éclaircissements sur la différence entre « détruire » et « faire disparaitre » à propos de la spécificité de l’antisémitisme nazi ?

Livia Profeti : Cette différence a été analysé par le psychiatre italien Massimo Fagioli, sur la base de sa découverte de la « pulsion d’annullement » – comme cette expression a été récemment traduite dans l’édition française de son œuvre majeure, Instinct de mort et connaissance – en tant que racine psychique de la négation. D’après Fagioli, la pulsion d’annullement est la forme extrême de la violence, qui surmonte la destruction matérielle en tant que disparition mentale non consciente de l’humanité de l’autre. C’est une dimension intérieure qui a permis aux nazis de concevoir l’élimination des êtres humains en tant que « solution » pour leurs objectifs délirants : Auschwitz pour obtenir un Reich « judenfrei », ou le programme Aktion T4 qui a précédé la Shoah, par lequel des dizaines des malades allemands ont été éliminés pour obtenir la « purification de la race arienne ».

Cette pulsion d’annullement explique ce que Freud, en 1920, a nommé « pulsion de mort » sans la comprendre en profondeur. Il s’agit d’une perversion de l’esprit qui, en soi, ne vise pas à la violence physique, mais annule le sens psychique du rapport humain avec l’autre : comme s’il n’avait jamais existé, comme s’il était possible de « produire le néant » au lieu du vécu, pour ainsi dire. Dans la plupart des cas, elle se passe au niveau des rapports personnels, mais on peut même la trouver au niveau politico-historique, comme dans le cas du nazisme et dans tous les autres génocides. Mais il importe de souligner qu’il ne s’agit que d’une perversion.

Au contraire, en soutenant que « l’être et le néant sont le même » (note en bas de page ajoutée en 1949 à Qu’est-ce que la métaphysique de 1929), Heidegger l’a postulée comme la vérité humaine la plus profonde. Il participait au débat philosophique de l’époque sur la fonction logique de la négation – comme c’est bien expliqué dans le livre La logica, la mistica, il nulla du philosophe italien Stefano Poggi – et il a cru avoir trouvé l’« authenticité » dans une conception totalement négative de l’être. Or, si l’ontologie heideggérienne était vraie, Adolf Hitler et Rudolf Höss auraient été les hommes les plus « authentiques » sur la terre !

Heureusement, Heidegger s’est totalement trompé, peut-être parce qu’il était victime de la même perversion. Mais il faut quand même clarifier le fait qu’il est faux que nous aurions besoin de sa pensée pour comprendre la Shoah, comme Donatella di Cesare et d’autres le prétendent. En fait, la définition heideggérienne des camps d’anéantissement en tant que « fabrication » de cadavres (de plus copiée sur Arendt), qui démontrerait la faute de la « technique » dans la Shoah, est absurde. Massimo Fagioli a remarqué qu’Auschwitz n’a pas été du tout une « fabrication » de cadavres, mais une élimination des corps : un faire disparaitre même la matière. Comme si les nazis prétendraient avoir la capacité de créer le néant. Comme un dieu heideggérien, qui, seul, à son avis, pourrait « nous sauver »…

Nous en avons assez de ces discours délirants, qui ont fait déjà trop de dommages. Nos sociétés sont inquiètes pour pas mal de bonnes raisons, de la crise économique à celle climatique, des nouvelles épidémies à la guerre qui frappe à nos portes comme un fantôme ressuscité. Nous n’avons pas besoin de ce nihilisme pour approcher ces temps difficiles. Au contraire, il faut chercher une nouvelle confiance en l’être humain à partir d’une nouvelle conception de sa subjectivité entière, même dans ses aspects sans conscience comme la première période de la vie ou le sommeil. Une conception « positive » qui réfute celle heideggérienne d’un « Être » mystique en tant que néant qui, s’il existait, ne pourrait viser qu’au néant.

La philosophie pourrait nous aider à la trouver ?

Livia Profeti : Je crois que oui. Bien que la conception philosophique moderne du sujet basée surtout sur la rationalité ait montré des limites le long de l’histoire, il y a quand même, au début de la métaphysique laïque moderne, des notions qu’on pourrait reprendre afin de concevoir une condition humaine plus complète, basée sur une « positivité » même au-delà de la simple rationalité. Je suis en train de travailler à ce propos autour de la notion d’infini « positif » chez Descartes, qui, par ailleurs, est l’auteur le plus combattu par Heidegger. Il en a diffusé une vision caricaturale en tant que fondateur de la pensée « calculante », mais, en réalité, l’idée cartésienne de raison était très articulée. Descartes pensait qu’au « cogito » appartiennent même les rêves, l’amour, la haine, le sentir, l’imagination, ainsi que toutes les formes de l’expression humaine. Donc, on est bien loin de la caricature heideggérienne.

Descartes était encore lié à l’humanisme de la Renaissance, comme Emmanuel Faye l’a démontré dans son livre Philosophie et perfection de l’homme. En dépit des siècles qui nous sépare, la pensée cartésienne n’est pas ainsi loin de la meilleure sensibilité contemporaine, car elle parle encore à notre humanité profonde. Je suis en train de l’écouter parce que je crois qu’il y a toujours des choses à découvrir dans la pensée des génies. Descartes en était un, Heidegger non.

On remercie Francesca Dal Conte pour la collaboration dans la réalisation de ce dialogue.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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