Mondes parallèles (2)

Mon dernier article sur les « réalités parallèles » dans lesquelles vivent nombre de croyants, orthodoxes ou plus « modernes », et qui déforment leur vision du monde jusqu’à les faire vivre dans un « monde parallèle » où ils perdent contact avec les réalités de celui dans lequel nous vivons tous, eux y compris, appelle un approfondissement qui me semble nécessaire au vu de conversations que j’ai eues à sa suite. Beaucoup de ces réactions peuvent se résumer ainsi : « tu exagères le danger, la raison reprendra le dessus », et aussi « tu ne parles que du monde orthodoxe, il y a un autre judaïsme religieux aussi ». Cette dernière observation est justifiée.
Je m’explique
Ma vision exprime la réalité israélienne. La moitié du peuple juif vit ici, et l’influence d’Israël sur les communautés de la diaspora, pour tout ce qui concerne la foi et la pratique religieuse, est énorme.
Voyez ce qu’est devenu le judaïsme rabbinique et consistorial français depuis que le parti Shass y a fait son nid pendant les années où feu le grand-rabbin Joseph Sitruk présidait à ses destinées (1988-2008).
Quelques îlots de judaïsme humaniste, libéral, éclairé, tentent aujourd’hui de faire entendre leur voix dans le monde juif religieux français, hors Consistoire où une orthodoxie butée règne en maîtresse ; ils le font avec grande difficulté, et se retrouvent marginalisés et parfois même menacés. Je pense par exemple aux rabbins Rivon Krygier, Delphine Horvilleur et à d’autres dans leur mouvance.
La situation en Israël est plus grave encore, puisqu’il s’agit du cœur battant du peuple juif
Ici, nous sommes face à une double tentative de destruction des valeurs humanistes d’un certain judaïsme et de la Déclaration d’Indépendance qui les reflétait, proclamant l’égalité de tous les citoyens du pays et son désir de paix et de coexistence.
Nous avons à présent :
- d’un côté un judaïsme orthodoxe caricatural, radicalement intolérant, moyenâgeux, inculte, raciste, misogyne, homophobe et fier d’être tout cela ;
- de l’autre un sionisme religieux, plus « moderne » sans doute, mais aujourd’hui infecté d’un nationalisme mystique messianique, profondément raciste lui aussi, qui voit dans le chaos, la guerre, le sang et le culte de la terre, les instruments les plus aptes à accélérer la venue du Messie, et que seules de trop rares voix en son sein dénoncent.
Des rabbins libéraux éclairés comme Gilad Kariv, député travailliste, sont moqués, insultés et menacés, car ils sont hors du carcan orthodoxe. D’autres, comme le rabbin Benny Lau, sont dans ce qu’on pourrait appeler l’ « orthodoxie moderne », mais y sont dramatiquement isolés.
Ma réflexion porte sur cette masse orthodoxe ou sioniste religieuse, avec tout ce qui les sépare, masse pour qui tout est clair et simple : « hors de la Torah point de salut » ; et encore, la Torah comme ils la lisent eux, d’une lecture rigide, figée, imperméable à toute réflexion libre, bétonnée dans ses certitudes.
Ce cadre posé, je reviens à ma thèse centrale
Une thèse toute simple et très claire : plus la population juive d’Israël « reviendra » vers la foi et la pratique religieuse orthodoxe, plus elle se coupera de toute réflexion rationnelle, plus alors :
- elle adoptera un nationalisme mystique, messianique,
- reniera la démocratie et le règne de la loi,
- et reviendra se reposer – contrairement aux principes fondamentaux du sionisme politique moderne de Herzl, Ben Gourion et Jabotinsky – sur une « puissance supérieure » censée la protéger de tout danger.
Ce schéma a montré sa faillite et sa dangerosité tout au long de l’histoire juive, et ne pourra que la mener à de nouvelles catastrophes.
En route, elle se coupera du monde occidental, certes en crise lui aussi, mais dont les principes de base restent, jusqu’à présent du moins et même s’ils sont souvent menacés, largement libéraux, cartésiens et démocratiques. Elle risque de se retrouver à terme dans une « République juive d’Israël », comme il y a une « République islamique » à 2300 kilomètres de chez nous.
Tous les phénomènes que je décrivais dans ce précédent article, autour de cette thèse, semblent maintenant s’accélérer de la manière la plus dangereuse.
L’un des plus spectaculaires d’entre eux est le couronnement de Netanyahu par de nombreux croyants comme « envoyé de Dieu », ni plus, ni moins. Deux de ses principaux mégaphones dans les médias israéliens, Erel Segal et Shimon Riklin, tous deux voix éminentes du sionisme religieux et vedettes de la chaîne 14 (dite souvent « Al-Jezira de Bibi »), ont fait cette annonce à l’Humanité, ou au moins au peuple juif, dès 2018 :
Je vais le dire de façon abrupte, Netanyahu est l’envoyé de Dieu dans le monde.
Segal le renforce :
Moi aussi, je pense cela.
Riklin poursuit :
Il [Netanyahu] guide le peuple d’Israël et l’État d’Israël vers la prospérité, la sécurité et le succès, et l’ingratitude ici (…) est incroyable.
On pourrait croire que ces deux admirateurs du « Guide suprême » avaient un peu forcé sur le vin de kiddoush
Mais cette hallunication a fait son chemin, et est aujourd’hui profondément ancrée dans l’esprit national-religieux, ainsi que le montre par exemple le discours du rav Kelner, l’un des principaux éducateurs (?) de l’école pré-militaire Eli, le Saint-Cyr des jeunes sionistes religieux, cité dans Haaretz en juillet dernier :
L’État d’Israël est maintenant au sommet de l’humanité, et l’humanité le regarde du bas vers le haut (…). Israël dirige le monde, et Bibi est l’envoyé de Dieu pour cette mission.
Tout cela dénote évidemment une mégalomanie et un suprémacisme exacerbés, et réjouira tous les antisémites du globe. Et qui sait où ce délire peut nous mener.
Ce développement peut faire sourire – ou hurler quand on se rappelle que le « Guide » en question nous a menés droit au 7 octobre 2023 (rappel que ses porte-coton et leurs semblables ne supportent pas) – mais il est tout sauf comique. Car si vraiment notre Grand Leader est l’envoyé de la divinité, toute critique à son égard devient immédiatement une profanation, un blasphème, avec tout ce que cela entraîne pour ceux qui osent contester son action.
Comme il est l’envoyé de Dieu, il n’est évidemment pas responsable du 7-Octobre
C’est l’armée, le Shin Bet, Rabin, Oslo, Sharon, Pérès, le retrait de la bande de Gaza, enfin qui vous voulez, mais pas Lui.
Ledit « envoyé de Dieu », dans le monde que nombreux dans le monde religieux se sont construit, n’était sans doute pas Premier ministre ces quinze dernières années (avec une interruption de quinze mois seulement).
Ce n’est pas sous son mandat :
- que l’Iran est arrivé au seuil du nucléaire,
- que le Hezbollah s’est équipé de 100 000 missiles,
- et que le Hamas a construit l’infrastructure humaine et matérielle, visible et souterraine, de ce qui allait donner le massacre du 7-Octobre.
Et de toute façon, « avec l’aide du Nom » [« Nom » = « Dieu » pour les croyants], il a tout résolu. Tout ce qui a été obtenu sur ces trois fronts l’a été seulement grâce à lui, l’oint du « Seigneur » (que feu mon oncle, athée convaincu, proposait toujours d’écrire « Saigneur »).
L’armée et le Shin Bet n’existent que pour recueillir l’opprobre du 7-Octobre
Voilà pourquoi il est normal, pour tous les fidèles du Grand Leader, que tous les chefs militaires et celui du Shin Bet en poste le 7 octobre 2023 aient été remplacés, mais l’ « envoyé de Dieu » est toujours là, et ne reconnaît aucune responsabilité dans la catastrophe.
Les sondages sont bons pour lui, merci. Puisqu’on vous dit qu’il n’est pas vraiment un humain, que c’est le Ciel qui nous l’envoie… Vous avez noté que « Netanyahu » signifie en hébreu « Dieu l’a donné »… Je dirais « Merci du cadeau, ‘Seigneur’, il ne fallait pas… « .
Il n’y a pas que Netanyahu à voguer dans une réalité parallèle, taillée sur mesure pour lui
Itamar Ben Gvir, repris de justice devenu ministre de la Sécurité intérieure, muni de sa belle kippa blanche et convaincu de savoir ce que la divinité en laquelle il croit veut et ne veut pas de lui, s’est lui aussi imaginé vivre dans un monde où il fait ce qu’il veut, comme il veut et quand il veut. Le seul problème est que dans le monde réel, concret, ses actions n’ont fait, entre autres, qu’aggraver encore le sort des otages à Gaza.
Ils sont en effet nombreux à témoigner à leur retour de captivité de ce que leurs conditions de détention, déjà inhumaines, se sont encore aggravées à chaque fois que Ben Gvir a paradé devant les caméras pour dire combien il avait « serré la vis » aux détenus palestiniens en Israël, réduit leurs rations alimentaires, etc.
À chaque fois, témoignent-ils, leurs geôliers ont eux aussi immédiatement réduit leur maigre pitance, et les ont passés à tabac, leur disant qu’ils se vengeaient sur eux de ce que Ben Gvir faisait faire à leurs co-terroristes détenus chez nous.
Entendons-nous bien
Le Hamas, milice de matrice nazie, n’avait évidemment besoin d’aucun prétexte pour faire subir à nos otages les pires sévices. Mais fallait-il alors en rajouter ? Le Shin Bet s’est plusieurs fois adressé à Ben Gvir, pour lui demander de mettre une sourdine à ses rodomontades, lui expliquant les conséquences de ses dires et gestes pour les otages, mais en vain. Que lui importait en effet, audit Ben Gvir, le sort de kibboutznikim ou de jeunes amateurs de musique trans, qui en plus dansaient dans la nature une nuit de Shabbat ?
Informé lui aussi, Netanyahu l’a laissé faire
Pourquoi mettre en danger sa coalition pour ces otages, dont il n’a jamais vraiment pris à cœur la tragique situation ? Dans son discours à l’imposante manifestation à Tel Aviv pour les 30 ans de l’assassinat d’Itzhak Rabin, le 1er novembre dernier, l’otage libéré Gad Mozes a bien résumé la situation :
Si Itzhak Rabin avait été Premier ministre aujourd’hui, personne n’aurait été laissé pour compte (…). Il ne nous aurait pas abandonnés, nous les otages (…). Il n’aurait pas fermé l’œil de la nuit tant que tout le monde ne serait pas rentré chez soi.
Mais Rabin n’était pas, lui, l’ « envoyé de Dieu »… Et c’est un bon juif, 100% cacher, qui s’est chargé de le réduire au silence.
L’exemple de Jérusalem
Jérusalem donne un parfait autre exemple de cette vie dans un monde parallèle dans lequel préfèrent vivre de nombreux croyants, qui croient qu’il suffit de provocations aussi infantiles qu’abjectes comme la « Parade des drapeaux » – que j’ai traitée dans un article précédent – pour rehausser son statut, le renforcer, le faire prospérer.
Or, dans le monde concret, ni la « parade », ni les prières d’action de grâce pour la « réunification » (?) de la ville, ni la journée officielle marquant celle-ci ne lui ajoutent un seul emploi, ne sortent une seule famille de la pauvreté, n’apportent à un seul enfant orthodoxe, comme le sont plus de 50% des élèves du primaire dans la capitale d’Israël, un enseignement meilleur, qui puisse le préparer au monde moderne et le libérer ainsi de ces partis qui le condamnent à une vie de dépendance, de pauvreté et d’ignorance.
En fait de « statut », plombée par une population orthodoxe très loin de prendre sa place sur le marché du travail et de toute façon largement dépourvue de toute formation adéquate, Jérusalem est la ville la plus pauvre d’Israël. Sans un appui financier annuel massif de l’État, elle s’effondrerait, tout simplement. Elle ne vit que du travail de ceux que le monde orthodoxe méprise totalement : les laïcs et les sionistes religieux. En somme, même pas la « reconnaissance du ventre »…
Je pourrais poursuivre ainsi encore longtemps
Mais je terminerai cet article sur ce qui me paraît l’exemple le plus frappant de l’absurdité qui caractérise la réflexion de nombreux croyants, et qui est l’expression « Hashem yikom damo ». Cette expression, qui signifie « Le Nom [=Dieu] vengera son sang », est employée très fréquemment pour chaque soldat tombé au combat, chaque victime d’attentat, etc. Or, le croyant est convaincu que cette même divinité régit la vie de tout être humain, de sa naissance à sa mort.
La liturgie de Rosh Hashana et de Yom Kippour revient à de nombreuses reprises sur le fait que pendant ces « jours terribles », celle-ci décidera du sort de chacun/e pendant l’année nouvelle, « qui vivra et qui mourra », et précise même comment mourront ceux dont ce sera le destin. Si Dieu décide donc du destin de chacun, et en particulier de la mort d’un tel et pas d’un autre, pourquoi attend-on de lui qu’il « venge le sang » de la personne dont il aura lui-même décidé la mort ?
J’ai posé cent fois cette question, sans jamais obtenir de réponse
La seule que je puisse entrevoir est que cette phrase est destinée à écarter de l’homme tout désir de vengeance individuelle, puisque « Dieu » s’en chargera. S’il en est ainsi, c’est bien sûr une avancée morale intéressante. Malheureusement, je ne pense pas que cette interprétation soit dominante dans l’orthodoxie qui tend aujourd’hui en grande majorité à une lecture bien plus « fermée » de leur foi.
Concluons
La rupture du contact avec réalité, qui caractérise en Israël le monde de la foi, qu’il soit orthodoxe ou sioniste religieux, est un danger existentiel pour le pays en ce sens quelle participe à convaincre les Juifs vivant ici qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent, comme ils veulent et quand ils veulent, que les lois de la démographie, de l’économie et des relations internationales, entre autres, ne s’appliquent pas à eux.
Plus il y aura ici de « retour » à la foi sur le modèle actuel, plus le danger porté par cette dangereuse illusion s’aggravera. Même si Donald Trump a montré ces temps derniers au « Guide suprême israélien » et à ses partisans les limites de cette vision du monde, il reste que nombre d’entre nous oublient que les Juifs du monde entier, tous ensemble réunis, ne font que :
- la moitié des habitants du Caire,
- le tiers des habitants de la seule ville de Delhi,
- et moins que ceux de Manille, de Sao Paulo ou de nombre d’autres grandes agglomérations.
Cela ne veut pas dire que nous ne devons pas lutter pied à pied pour le statut d’Israël dans la communauté des nations, ainsi que pour nos droits comme minorité dans les pays de la diaspora ; mais simplement que cela doit se faire avec réalisme et conscience des limites de ce que nous pouvons faire et obtenir dans le monde réel et concret, loin de toute fantaisie messianique déconnectée de la réalité.
C’est certes moins alléchant que de fantasmer sur des alliances surnaturelles, mais cela évitera à un petit peuple comme le nôtre de prendre de graves risques devant les dangers du monde, et d’éviter ainsi de nous retrouver dans le gouffre où tant de nos ennemis ne rêvent que de nous voir (re)plonger.
