Mondes parallèles

Des six victimes de l’attentat de Jérusalem, le 8 septembre dernier, deux étaient rabbins. Les deux terroristes ont été abattus, comme ils le méritaient, et il faut espérer que leurs mandants aussi paieront pour ce crime (mais les punitions collectives sur leurs villages sont inadmissibles).
la Torah ne « protège » personne
Une fois de plus, s’il en était encore besoin après 2000 ans de l’histoire juive souvent tragique que nous connaissons, il a donc été démontré que, contrairement au dogme le plus répandu parmi les croyants, et sur lequel se base par exemple le refus massif des orthodoxes en Israël servir dans l’armée, la Torah ne « protège » personne.
Certains vous diront d’ailleurs que leur mort est une bénédiction pour eux, puisque, nous dit Kohelet (L’Ecclésiaste) :
Mieux vaut le jour de la mort que le jour de la naissance. [7,1]
Mais alors, s’il en est ainsi, pourquoi le cinquième commandement, par exemple, encourage-t-il le respect des parents en promettant en récompense une longue vie ?
Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que l’Éternel ton Dieu t’accordera. [Exode/Shmot, 20, 11}
Les amateurs de pilpoul[1] sont servis.
Cet attentat m’a inspiré cet article, car il illustre de la manière la plus frappante combien la foi aveugle coupe ses tenants de la réalité concrète. Sous leurs yeux se déroule l’exact opposé de ce que leur enseigne leur foi, et ils refusent tout simplement de le voir.
Un exemple tragique de cette attitude est donné dans chaque enterrement militaire, où un rabbin précède le cercueil du soldat tombé au combat, en psalmodiant une prière commençant par « Adonaï yishmere’ha » (« Dieu le protègera ») ; le corps du soldat mort est là, dans son cercueil, devant eux, mais eux sont convaincus que « Dieu » le « protège ».
Les conséquences de cette totale négation de la réalité sont incalculables
Si ce choix était limité à la sphère personnelle des croyants, il serait une affaire privée et il n’y aurait pas lieu d’élaborer, mais on n’en est pas là. Ce choix dicte une attitude au monde, au réel et à leur complexité qui peut être source de véritables catastrophes ; en un mot : plus aucune réalité ne compte, ni lois de la vie en société, ni celles de l’économie, de la démographie, des relations internationales ; même leur propre vie, pour beaucoup, est secondaire, puisque « tout est dans les mains de Dieu ».
- L’exemple du drame du moshav de Meron
C’est la seule explication que je vois, par exemple, à la passivité de la rue orthodoxe devant ce qui a été la pire catastrophe civile dans l’histoire d’Israël : la mort horrible de 45 pèlerins orthodoxes dans une bousculade générale à la hiloula de rabbi Shimon Bar Yokhai, à Meron, en avril 2021.
Ce drame, que j’ai analysé en son temps dans ce blog, a fait l’objet d’un rapport d’une commission d’enquête d’État, qui a conclu en 2024 à la pleine responsabilité personnelle du Premier ministre (le même qu’aujourd’hui), du ministre de la Police de l’époque, Amir Ohana, aujourd’hui président de la Knesset, ainsi que des plus hauts gradés de la police et d’autres personnalités politiques.
On aurait donc dû voir, à la publication de ce rapport, une levée de boucliers dans le monde orthodoxe, avec ses dizaines de veuves et ses centaines d’orphelins après cette tragédie, exigeant au moins que les responsables se retirent de la vie publique, on aurait dû voir aussi des plaintes déposées à la police. On a entendu au contraire un silence assourdissant.
En somme, tout cela n’aura été que l’exécution d’un « décret divin », et comme on le sait « les voies de Dieu sont impénétrables »… En attendant, les responsables du drame ont continué leurs carrières le plus sereinement du monde.
- Voir la guerre post-7 octobre comme un « moment de grâce » ?
C’est le même refus des réalités qui pousse une ministre comme Orit Strouk à dire en juillet 2024, en pleine guerre donc, que cette période de souffrances sans précédent depuis octobre 2023 en Israël – avec les milliers de morts civils et militaires, les dizaines de milliers de déracinés, les otages délibérément sacrifiés par le gouvernement, le cauchemar de leurs familles et de tout Israélien et tout Juif ayant un minimum de sens moral (et tous ne l’ont pas, loin de là) – que cette période-là donc serait un « moment de grâce« , car elle va permettre, pensent Strouk et ses congénères, de réaliser leurs hallucinations messianiques dans la bande de Gaza et surtout dans les Territoires palestiniens. L’ancien ministre du Logement, le leader orthodoxe Itzhak Goldknopf, demandait pour sa part en février 2024 :
Pour qui cela ne va-t-il pas bien ici ? Quel rapport entre le gouvernement et la guerre ?[2]
Coupure du réel
Les exemples de cette coupure du réel, de la création d’un « monde parallèle » où la logique et les faits ne comptent pour rien face à la foi, sont innombrables. De nombreuses prières en donnent des exemples frappants.
Le Birkat haMazone, par exemple, lu après chaque repas, fait dire à qui le prononce :
J’ai été jeune, j’ai vieilli, et je n’ai point vu le juste abandonné, ni sa postérité mendiant son pain.
Comment cette déclaration de foi aveugle, tirée d’un psaume de David (37,25), peut-elle tenir une seconde, après la Shoah ? L’écrivain K. Zetnik (Ye’hiel Dinour) ne définissait-il pas les camps comme « la terre de la faim » ? Manquons-nous de témoignages, de documents, de photos ? Ne sommes-nous pas ici, en fait, à deux pas d’un négationnisme fait maison ?
Et donc, devons-nous être véritablement surpris que pour beaucoup des plus grandes autorités du monde orthodoxe, du rabbi de Gour à celui de Loubavitch, du rav Ovadia Yossef au rav Zvi Yehouda Kook, la Shoah est en fait un bienfait divin, comme le montrent les citations sans équivoque que j’ai données dans un précédent article de ce blog ?
Toute cette vision est « étayée » par d’infinies spéculations philosophiques, pilpoul-istiques, souvent peu accessibles au commun des mortels juifs ; c’est pourquoi on la conditionne en pilules plus légères, pour l’usage général, au moyen de guematriot (équivalences créées par la valeur numérique des lettres hébraïques), de comptage d’espaces entre les lettres dans la Torah (les fameux prétendus « codes »), de jeux de permutations de lettres au sein d’un mot, ou d’ « explications » de ce mot par les lettres qui le composent.
Un exemple de ce dernier cas est le mot Tsibour (« public ») : on vous expliquera que les trois consonnes, tsadik, bet et resh, sont là respectivement pour : tsaddik (« juste »), beinoni (« moyen ») et rasha (« méchant », en fait celui qui ne croit pas) ; que ces trois groupes donc composent le « public ».
On pourrait trouver inoffensifs ces jeux de chiffres et de lettres, mais il faut se rappeler qu’ils s’adressent en priorité à un public religieux qui méprise la plupart du temps la culture générale, surtout quand elle s’intéresse aux cultures du monde, et qui, dans le cas du monde orthodoxe, fréquente un système « éducatif » qui les fait sortir à 18 ans avec un niveau de connaissance de CM1 ou CM2, comme on le voit chez les jeunes qui quittent le monde orthodoxe et qui doivent tout apprendre pour s’intégrer au monde moderne et devenir des citoyens normatifs et productifs de l’État d’Israël qui, de façon criminelle et irresponsable, les a tout simplement abandonnés à leur sort dans leur enfance et adolescence. Quand, en plus, les rabbins et « éducateurs » ajoutent à ces spéculations absurdes un parfum de Kabbalah à deux sous, ils parviennent souvent à embobiner les esprits simples, et pas seulement en milieu religieux. J’ai vu des laïcs et des gens rationnels tentés par ces jeux de l’esprit, et certains ont fini par un retour au religieux et à l’irrationnel.
L’absurdité de ce « monde parallèle » par l’exemple
Pour montrer l’absurdité de toutes ces spéculations, qui sont un élément bien plus important qu’il n’y paraît dans la construction des réalités parallèles que je traite dans cet article, et à la manière des « chasseurs d’âmes » qui sévissent parmi nous, je vous propose deux « preuves » que la langue française est une langue révolutionnaire :
- le mot « norme » est composé des mêmes lettres que le mot « morne » ;
- et le mot « riche » – excusez ce qui va suivre – a les mêmes lettres que le mot « chier ».
N’est-ce pas convaincant ?
Pour ce qui est des « codes » bibliques, la professeure Maia Ben-Hillel en a démontré l’inanité avec plusieurs de ses collègues, montrant qu’ils avaient trouvé de tels « codes » dans le Guerre et paix de Tolstoï.
Mais je sais, il en faudra bien plus pour faire réfléchir les » gogos » qui se sont jetés sur les best-sellers consacrés à ces prétendus « codes »… À ce propos, j’ai trouvé dans ma boîte aux lettres, il y a des années, soigneusement enveloppée dans un plastique noir, une brochure missionnaire « démontrant » par les mêmes « codes » basés sur des calculs d’espace de lettres dans la Bible, que Jésus était bien le Messie.
Et cela me ramène aux déplacements de lettres : avez-vous remarqué que le nom de Marie, mère de Jésus, est composé des mêmes lettres que celles du mot « aimer » ? Pour les missionnaires chrétiens, nul doute que ceci démontre que leur religion est une religion d’amour, abstraction faite bien entendu de l’Inquisition, des guerres de religion entre chrétiens, des massacres d’indigènes pendant la conquête de l’Amérique du Sud et de l’antisémitisme séculaire de l’Eglise…
Concluons ce palmarès de l’absurde par deux guematriot :
- La première concerne Benjamin Netanyahu
La valeur numérique de ses nom et prénom est de 683, tout comme « destruction du Temple » (חורבן הבית hourban habayt).
- La seconde concerne les implantations juives dans les Territoires
La valeur numérique de ce mot (appelées en hébreu התנחלויות hitna’khlouyot) est 915, tout comme « le caractère du régime en Iran ».
On peut multiplier à l’infini les exemples de ce genre, mais je pense que la conclusion est claire : on peut faire dire tout ce que l’on veut à ces calculs, si convaincants pour les crédules.
Un jeune de Habad-Loubavitch qui tentait, il y a quelques années, de me convaincre à coups de ces guematriot a rapidement mis fin à notre échange quand je lui en ai servi quelques-unes des miennes…
J’insiste sur ce point important : nous ne parlons pas ici de jeux de salon ou de spéculations de rabbins marginaux un peu illuminés, mais bien de motifs importants dans l’élaboration de la foi populaire au fil des siècles, et qui ont eu un effet plus que problématique dans la vie des communautés juives pendant l’Exil : d’importantes autorités rabbiniques ont utilisé les guematriot, par exemple, pour démontrer la vérité du texte biblique ou de la foi en général, et cela continue encore de nos jours. J’ai moi-même entendu des rabbins importants en faire usage, devant des publics évidemment peu informés et vite conquis par tant de « subtilités ».
Malheureusement, tout cela eu des conséquences dramatiques dans l’histoire juive…
Pour ne prendre qu’un seul exemple, mon père racontait que chaque année, à la rentrée des classes dans sa Cracovie natale, un rabbin de son école orthodoxe annonçait aux élèves que selon ses calculs, le Messie arriverait au cours de l’année nouvelle. Avec ce message, il disait en fait à ses ouailles que la délivrance était proche, ils les endormait pour ainsi dire, au lieu de les encourager à considérer leurs problèmes et leur avenir rationnellement – et ce y compris concernant la question cruciale de l’autodéfense ou celle de l’émigration. Et il en fut ainsi au long de tout l’Exil, même si certaines sommités rabbiniques, pressentant le danger de la chose, s’opposèrent en particulier aux calculs sur l’arrivée du Messie, mais en vain.
Aveuglées par cette foi, nos communautés se sont livrées pendant des siècles à ces spéculations en tous genres, lie d’un patrimoine qui comporte bien entendu aussi de grandes richesses intellectuelles. Ces dernières furent et sont encore cependant réservées à une élite très restreinte, alors que les masses juives d’alors, endormies et paralysées par leurs dirigeants spirituels, n’ont jamais vraiment pris la vraie mesure de leur situation, des dangers encourus, de la nécessité de s’ébrouer et de prendre leur destin en mains. Le sionisme politique moderne allait se charger de sonner le réveil, et de naquit là la guerre ouverte que lui a déclarée, dès le début, le monde orthodoxe.
… Et encore de nos jours
La chose effrayante est que tout ce qui a plombé l’Exil, avec toutes les conséquences que l’on vient d’évoquer, revient au galop dans l’Israël 2025, quand des soldats religieux jurent avoir vu et entendu la matriarche Rachel les avertir du danger pendant l’opération « Plomb durci » fin 2008, ou qu’un ministre important passe aujourd’hui son temps à nous abreuver de ces mêmes guematriot, saluant par l’une d’elles l’élection de Donald Trump.
De là à la construction d’un « monde parallèle » – monde dans lequel Israël fait ce qu’il veut, comme il veut et quand il veut ; un monde où les démocraties occidentales assistent sans broncher à la colonisation accélérée des Territoires et à ce qui, depuis le printemps dernier, n’est plus à Gaza qu’une guerre de survie politique de Netanyahu ; un monde où deux millions de Gazaouis quittent « volontairement » leur terre pour des pays qui les accueilleront (pas l’ombre d’un à ce jour) – il n’y a qu’un pas. Et ce pas est aujourd’hui franchi.
Le gouvernement israélien a coupé tous les ponts avec la réalité
Le problème est que l’effondrement de la position d’Israël dans le monde et le délitement total de notre société se déroulent, eux, dans le monde bien réel et concret dans lequel nous vivons, et que les prix que nous allons payer en conséquence seront – et sont déjà, en fait – dramatiques.
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[1] En hébreu, le pilpoul פלפול (« argumentation ») est une méthode d’étude du Talmud qui consiste en une analyse textuelle intense et un débat argumenté pour concilier des contradictions apparentes dans les textes.
