Lettre au père, de Lola D

Alexandre Moix a réalisé Patrick Dewaere, mon héros, une lettre au père de sa fille Lola présentée au 75ème Festival de Cannes 2022 et disponible en replay sur le site de France 5.

Le documentaire Patrick Dewaere, mon héros, avec 1,3 millions de spectateurs, a connu un grand succès. Vous y attendiez-vous et comment avez-vous réagi ?

Alexandre Moix: On ne s’attend jamais à un tel succès. Ça dépend de tellement de facteurs. J’en suis extrêmement heureux. Les retours sont dithyrambiques. Les gens qui ont vu le film sont émus, bouleversés par cette histoire. Le succès du film est la preuve que Patrick Dewaere est un acteur qui a marqué les mémoires et le cinéma français. Qu’il est aimé. Je suis heureux de l’avoir fait redécouvrir autrement. Dewaere fascine. Il est le James Dean français.

Quelles furent les premières réactions lors de sa diffusion au Festival de Cannes ?

Alexandre Moix: Le film a été sélectionné au dernier Festival de Cannes où il a eu un accueil incroyable, puis au Festival International de la Rochelle. Au prestigieux Festival Lumière à Lyon. Il est même sélectionné au Festival International de Montréal… A Cannes, le film a été ovationné. La salle était émue. Il y avait beaucoup de jeunes de 20 ans qui ne connaissaient pas Dewaere. Ils sont venus me voir à l’issue de la projection pour me dire qu’ils adoraient désormais Dewaere et qu’ils souhaitaient découvrir ses films. Mission accomplie ! Le but d’un documentaire étant de raviver les mémoires, de faire en sorte que tel ou tel acteur perdure. Que les nouvelles générations le redécouvrent. C’est comme un bâton de relais qu’on se transmet.

Comment expliquez-vous que le thème des enfants endeuillés par suicide, comme Cocteau ou Magritte, soit aussi tabou dans la littérature ou au cinéma ?

Alexandre Moix: Ce n’est pas un thème « en soi ». Chacun a « son » histoire. Celle de Dewaere est tragique. Tout l’a conduit à se suicider. Pour comprendre Dewaere, il faut avoir les clés de son enfance, ce qu’aucun film jusque là ne proposait. Dewaere a été abusé sexuellement durant toute son enfance. On lui a caché la véritable identité de son père et on a refusé de lui montrer une photo de son père qui pourtant existait. Enfant, on l’obligeait dès 4 ans, à jouer la comédie au théâtre au dans des séries TV. Alors qu’il détestait ça. Il ne voulait pas devenir acteur. Dewaere, une fois adulte, a rejoué ses drames d’enfance, soit dans ses films, soit dans la vie. La rivalité avec Depardieu, par exemple, lui vient de son enfance, de la rivalité avec ses frères qui étaient tous eux aussi comédiens…

F… comme Fairbanks, de Maurice Dugowson (1976)

Patrick Dewaere a joué dans Lily aime moi (1975) et F comme Fairbanks (1976), avec Jean-Michel Folon, fan absolu du peintre surréaliste belge, René Magritte et récent illustrateur de Gros-câlin (1974) pour un certain Émile Ajar. Dewaere était-il amateur d’art ?

Alexandre Moix: Cette question est intéressante. Patrick Dewaere, adolescent, peignait beaucoup. Il a fait des toiles assez noires, assez glauques mais puissantes et belles, proches d’un Max Ernst, je trouve. Cela mis à part, Dewaere était un sensible, pas un intellectuel. Il était dans l’émotion, pas dans la réflexion. Je pense que les choses de l’art lui passaient un peu au-dessus de la tête. Lui, il voulait vivre, se marrer, faire la fête. Jean-Michel Folon (que j’ai très bien connu puisque je l’ai interviewé pour La bande à Lily et La balade de Fairbanks et avec lequel j’avais beaucoup sympathisé) était acteur au départ. Avec Patrick, ils se sont merveilleusement entendus. Ils s’adoraient. Je trouve que l’univers pictural de Folon est très proche de la poésie d’un Dewaere. Les fameux hommes-volants… il y a un peu de Dewaere, là-dedans.

En 1978, Dewaere triomphe avec Préparez vos mouchoirs, en obtenant l’Oscar du meilleur film étranger. La question du suicide n’est-elle donc pas, par définition, réductrice et sans réponse ?

Alexandre Moix: La vie de Dewaere est un goulot d’étranglement qui le mène irrémédiablement au suicide. Son enfance, ses ruptures amoureuses, le manque de reconnaissance de la profession qui ne lui a jamais décerné une seule récompense, la fatigue de la vie… les trahisons… tout ça l’a flingué. Il n’y a pas une raison. Il y a DES raisons à son suicide.

Vous avez connu le drame des secrets de famille. Vous identifiez-vous à cet âge là à Patrick Dewaere ?

Alexandre Moix: J’ai découvert Dewaere quand j’avais 17 ans. Il parlait à mon adolescence comme il parle encore à la jeunesse, car il est mort jeune. Ça a donc figé à tout jamais sa jeunesse. Dewaere est libre, excessif, arrogant, drôle, violent, tendre, romantique, jusqu’au boutiste, attendrissant, divinement insupportable, insoumis, incontrôlable… tout cela est la marque de la jeunesse. C’est pour ça qu’il parle autant aux jeunes. Et son jeu extrêmement puissant et moderne, n’a pas pris une ride car Dewaere ne jouait pas, il vivait ses rôles, avec une authenticité non feinte. C’est ce qui donne à son jeu quelque chose d’indémodable et d’éternel. C’est ce qui fait que la nouvelle génération d’acteur qui l’a suivi (Canet, Cassel, Lellouche, Pooelvorde, Jérémy Lopez, Jean Dujardin, Franck Dubosc…) se recommande de lui et l’admire. Il est encore là et restera. Et je suis heureux d’avoir pu lui rendre cet hommage qu’il méritait tant à travers ce film définitif.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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