Heidegger, Moïse et Moix

François Rastier, Directeur de recherche au CNRS, a publié en 2018 Heidegger, Messie antisémite. Ce que révèlent les Cahiers noirs (Le bord de l’eau, 2018), et Exterminations et littérature. Les témoignages inconcevables (PUF, 2019). Propos recueillis par Alexandre Gilbert.

Nouvelle Alliance au Sinaï

À la rentrée littéraire, le lancement d’un nouveau livre de Yann Moix s’est accompagné de multiples polémiques, apparemment vendeuses, sur un antisémitisme exterminateur qu’il est contraint de dénoncer aujourd’hui, en arguant d’un errement de jeunesse et en présentant des excuses répétées, avec une insistance louable qui rappelle, toutes proportions gardées, celle de Mark Zuckerberg devant les médias, mais avec l’indispensable touche d’émotion surjouée qui sied à la société du spectacle.

Tenons compte cependant des positions philosophiques de Yann Moix, notamment de sa contribution majeure au colloque Heidegger et les Juifs, organisé en 2015 à la Bibliothèque Nationale de France, et dont les actes sont parus dans la revue que dirige son mentor, Bernard-Henri Lévy, éditeur des actes parus sous le même titre dans la revue La Règle du jeu qu’il dirige (n° 58-59, 2015, désormais RJ). Dans cette étude, « Heidegger et la parole juive » (pp.173-199), Moix assimile la parole de Heidegger, dans son Acheminement vers la parole, à la parole divine qui révèle à Moïse les Commandements.

La grande substitution de la GA (Gesamtausgabe) de Heidegger à la Torah se profile ainsi quand Yann Moix écrit : « Heidegger est un poète, quand la poésie est, pour l’homme, l’équivalent de la Parole de Dieu sur le Sinaï : une parole qui crée le monde » (RJ, p. 174). Dans cette nouvelle version de la Genèse, Heidegger prend la place de Iahwé et Moix celle de Moïse, à une réserve cependant : « Moïse incarne l’idolâtrie en ceci qu’il se laisse saisir grotesquement » par son « idolâtrie face au Verbe » (RJ, p. 192).

Ainsi, la révélation mosaïque étant frappée d’idolâtrie et Moïse caricaturé, le Décalogue, fondement éthique du judaïsme et des religions du Livre, se trouve-t-il tout uniment anéanti. Le prophète du Seyn remplace le Dieu d’Abraham et de Jacob, et Moix exalte sa prophétie. Selon lui, la Révélation de Heidegger chasse celle que reçoit Moïse, convaincu d’idolâtrie.

On peut apprécier au passage son style pathétique qui lui a valu le Goncourt du premier roman, le prix François Mauriac de l’Académie française, puis le prix Renaudot, et risque bien un jour de le gratifier du Goncourt. Sa version kitsch de la Genèse reformule et concrétise toutefois le vœu fondamental d’en finir avec le Décalogue et son insupportable « tu ne tueras point ».

Hitler déclarait déjà que le parti nazi mène « une grande bataille pour délivrer l’humanité de la malédiction du mont Sinaï […] Nous nous battons contre les dix commandements […] Les tables du Sinaï sont périmées » et de tonner contre « la prétendue morale érigée en idole ». La seule originalité de Moix aura été de caricaturer Moïse pour en faire l’initiateur grotesque de l’idolâtrie, en ajoutant à cela de philosophiques effusions comme « L’Être est plus matinal que l’étant, dans le matinal » (RJ, p. 189).

Retrouver la Torah dans l’œuvre d’un penseur nazi, Heidegger, qui appelait à l’anéantissement total dès 1933, et dénonçait en 1939 la « criminalité planétaire » des Juifs, c’est accréditer l’idée que le judaïsme est à la source de l’extermination, voire que les juifs sont responsables de leur propre extermination, insanité que théorisa Heidegger dans les Cahiers noirs.

De la Physis d’Anaximandre jusqu’à la Nature de Spinoza, l’Être passe à bon droit pour le Dieu des philosophes. D’ascendance présocratique, il n’a pas grand-chose de commun avec le Dieu « personnel » d’Abraham et de Jacob. Heidegger joue cependant sur cette ambiguïté, garde l’Être, déplore la « fuite des dieux », l’« obscurcissement du monde » par les Lumières, et tend non sans succès des leurres messianiques pour engluer les esprits.

Une hypothèse banalement psychologique voudrait que des philosophes juifs, pris dans une double fidélité, voient dans la Torah et Heidegger, sinon les deux sources de la morale et de la religion, du moins deux expressions apparentées de la même vérité transcendante. Heidegger se serait inspiré en secret, ou sans le savoir, de la Bible  : c’est la thèse de Marlène Zarader, que Daniel Sibony entendit explicitement radicaliser. Par son aspect ésotérique et ses ambiguïtés constantes et calculées, Heidegger peut l’accréditer d’autant mieux que les éléments cabalistiques pullulent dans la tradition ariosophique de l’Allemagne secrète.

Les éléments reconnus pourraient bien n’être que des leurres messianiques destinés à séduire des adeptes juifs et/ou séduits par la théologie métapolitique. Cependant, à faire entrer le nazisme dans le judaïsme, on risque fort de subordonner le second au premier, nazifier le judaïsme en croyant judaïser un nazisme spiritualisé.

Moix, naguère chroniqueur dans l’émission de télévision On n’est pas couché, et proche de Bernard-Henri Lévy, se présente comme « marrane » et a publié un long texte sur sa future conversion au judaïsme. Il a en outre publié hors-commerce un « hommage » personnel au judaïsme intitulé Apprenti-juif, d’abord paru dans la revue La Règle du jeu.

Il a cependant préfacé en 2007 un recueil publié par Paul-Éric Blanrue et intitulé Le Monde contre soi : anthologie des propos contre les juifs, le judaïsme et le sionisme ; en 2010, il a participé avec Faurisson, Dieudonné et le gratin négationniste à une pétition demandant l’abrogation de la loi Gayssot qui pénalise le racisme et l’antisémitisme.

Le 11 janvier 2018, il publiait une tribune dans Le Monde, pour s’indigner que les immondes pamphlets antisémites de Céline n’aient pas été republiés dans l’édition de la Pléiade : « La moindre des choses, concernant les pamphlets de Céline, eût été de ne jamais tenir compte du refus de l’auteur de les voir republier. Retrancher à l’œuvre une part importante de l’œuvre, c’est en modifier l’ADN (…) c’est la tronquer, c’est trahir le Céline admirable en le coupant de cette part maudite ; (…) le génie (on peut naïvement le regretter) n’est pas mécaniquement le contraire du pire, et que l’on peut à la fois être le plus inexcusable des salauds et le plus immense créateur de son temps ». Ce type d’argumentaire sonne comme un plaidoyer pro domo ; il a été amplement été utilisé pour Heidegger lui-même, et pourrait l’être pour Rebatet ou Drieu la Rochelle, récemment réédités.

Bien entendu, dans le concert d’excuses qui l’entoure à présent, Moix devient une victime… de l’extrême-droite, selon son éditeur Olivier Nora  (« l’extrême droite est à la manœuvre et quand vous l’avez fréquentée, elle ne vous lâche jamais », Le Monde, 1-2.09.19) ce que Bernard Henri Lévy reformule ainsi : la « société des amis du crime (…) ne lâche pas aisément ses proies » (Le Point, 01.09.19). Il devient même une victime des antiracistes, selon Michel Onfray : « La moraline est la morale des gens sans morale, la moraline est la morale des gens sans morale, la petite vertu des gens sans vertu.

On peut préférer chercher à comprendre comme Socrate qui sait que nul n’est méchant volontairement plutôt qu’à juger comme Savonarole dont les bûchers ravissaient les narines des chiens qui chassent en meute » (Blog MichelOnfray.com). Enfin, Gabriel Matzneff compare Moix au bon larron crucifié à la droite du Christ : « Je hais cette société drapée dans sa vertu pharisienne ; je lui préfère mille fois le bon larron crucifié à la droite du Christ, ce criminel que le Christ absout et d’une parole emporte avec lui au paradis » (Le Point, 30.08.19). Dès lors, l’antiracisme n’est qu’une sourde manœuvre des méchants : « C’est un grief en or que ceux qui lui veulent du mal vont désormais lui resservir, et à toutes les sauces, jusqu’à sa mort, et peut-être au-delà » (ibid.).

On aura compris que l’antisémitisme peut devenir un argument publicitaire pour un Goncourt tant attendu ; voire le motif d’une rédemption, quand Bernard-Henri Lévy pose cette question rhétorique : « Un antisémite peut-il changer ? A-t-il droit à la rédemption ? ».

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert est marchand d'art et dirige la galerie Chappe depuis 2005. Il vit et travaille à Paris.
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