Le Litani n’est pas une doctrine de sécurité

Le Litani n’est pas une ligne de défense. C’est une ligne-alibi. L’idée selon laquelle il suffirait de repousser le Hezbollah jusqu’au Litani pour présenter cela comme un succès stratégique n’est pas une doctrine de sécurité. C’est une illusion cartographique : une ligne sur une carte prise pour un résultat. Le problème ne se situe pas sur le fleuve. Il est structuré comme un réseau de commandement, de financement, de production, de transit et de régénération. Il se déplace, s’implante et revient. Le Litani ne l’arrête pas. Il permet le déni.
Israël ne cherche pas à administrer le Liban. Il cherche à s’assurer qu’aucune milice armée ne demeure à sa frontière.
Frapper des ponts sur le Litani est juste et nécessaire. Un pont utilisé pour le déplacement de forces est un objectif militaire. Mais faire du Litani lui-même l’objectif relève d’une erreur conceptuelle. Israël ne se bat pas pour un fleuve. Il se bat pour démanteler une capacité.
Pas de contention.
Pas d’équilibre.
Pas de gestion.
Tout résultat qui laisse le Hezbollah armé n’est pas une stabilité. C’est un compte à rebours.
Israël a déjà connu cela. Dix-huit années de contrôle au Sud n’ont pas produit de sécurité. Elles ont produit les conditions dans lesquelles le Hezbollah a grandi, s’est institutionnalisé et s’est étendu. La menace n’a pas été éliminée. Elle a été reproduite.
Un retour d’Israël dans l’espace compris entre la frontière et le Litani n’est pas une preuve d’audace. C’est une régression. Israël n’a pas besoin d’une nouvelle Judée-Samarie au nord : un nouvel espace hostile à tenir, une nouvelle population civile à administrer, davantage d’axes à sécuriser, une friction permanente, et une armée absorbée par la tenue du terrain au lieu de vaincre une menace. Cela a déjà été tenté au Sud-Liban. Cela n’a pas démantelé le Hezbollah. Cela l’a construit. Dès l’instant où Israël redevient une présence permanente sur le sol libanais, le Hezbollah cesse d’apparaître, aux yeux de nombreux Libanais qui se sont lassés de lui, comme une milice iranienne, et recommence à se présenter comme une résistance face à une force étrangère installée dans la durée. Une organisation affaiblie sur le plan intérieur retrouve alors légitimité, temps, friction, espace de recrutement et raison d’être. Quiconque propose un retour du contrôle israélien entre la frontière et le Litani ne propose pas une victoire. Il propose une mise sous perfusion de l’ennemi. Ce n’est pas une solution. C’est un enlisement. Un État sérieux n’adopte pas un territoire qui le charge de responsabilités tout en fournissant à son ennemi sa justification. Il retire des capacités, démantèle des infrastructures et préserve sa liberté d’action.
C’est là que se trouve l’opportunité, et c’est aussi là que se situe l’épreuve. Pour la première fois depuis des décennies, Beyrouth dit ouvertement ce qui a été nié pendant des années : le Hezbollah n’est pas la résistance. C’est un bras iranien sur le sol libanais. Cela demeure partiel et fragile, mais cela existe. La question n’est pas de savoir si c’est parfait. La question est de savoir si cela sera renforcé ou enterré. [1]
Il existe un précédent. En 1983, Israël et le Liban ont signé un accord de paix approuvé à la fois à Jérusalem et à Beyrouth. Il ne s’est pas effondré parce qu’il était vicié. Il s’est effondré parce que la Syrie et son dispositif milicien ont privé l’État libanais de la capacité de mettre en œuvre ce qu’il avait déjà décidé. Voilà la règle à laquelle on ne peut se soustraire : tant qu’une milice au service de puissances étrangères est plus forte que l’État, aucune frontière n’est sûre, aucun accord n’est valable et aucune souveraineté n’est réelle.
Et cette fois, la menace est plus large. Le Hezbollah ne dépend plus de l’Iran seul. Sous pression, il se fragmente et cherche une nouvelle profondeur. L’effondrement du corridor Assad a imposé une adaptation et, au cours des deux dernières années, la Turquie est passée du statut d’espace de transit marginal à celui d’environnement permissif et de relais secondaire pour le Hezbollah, par le financement, la circulation, la couverture politique et la convergence d’intérêts. Ankara ne remplace pas Téhéran, mais contribue à préserver la viabilité du Hezbollah sous pression tout en arrimant davantage le Liban aux agendas régionaux turcs, y compris à Chypre et en Méditerranée orientale. Le Hezbollah ne sera pas démantelé seulement au sud du Litani. Il ne le sera qu’à travers l’ensemble de la chaîne qui le soutient, par Téhéran, mais aussi par Ankara.
C’est là que la France devient plus que pertinente. Elle n’est pas seulement un commentateur de la souveraineté libanaise. Elle est l’un des États historiquement investis dans son architecture et toujours insérés dans son dispositif d’exécution. La France a soutenu la décision des autorités libanaises du 2 mars interdisant les activités militaires et sécuritaires du Hezbollah, a appelé celui-ci à remettre ses armes, [2] a soutenu le renouvellement du mandat de la FINUL et s’est positionnée en appui aux Forces armées libanaises. Si Paris continue de parler au nom de la souveraineté libanaise, il ne peut s’arrêter au langage. Il doit contribuer à traduire la souveraineté en exécution : déploiement de l’armée libanaise, constat des violations et coût imposé.
Israël n’a pas besoin d’une nouvelle ligne sur la carte. Il a besoin d’une décision sur la souveraineté. Non pas jusqu’au Litani, mais jusqu’au point où le Hezbollah n’aura plus de capacité. Non pas une ceinture de sécurité, mais aucune reconstitution capacitaire. Non pas le contrôle du Liban, mais une souveraineté libanaise sans Hezbollah.
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Version française enrichie et adaptée par l’auteur à partir de la tribune en hébreu « הליטאני איננו תפיסת ביטחון », publiée dans Maariv le 22 mars 2026.
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Lire aussi :
« Entre Israël et le Liban, un traité de paix existe déjà », 28 août 2025.
« Le nouveau levier du Hezbollah : la Turquie », 18 janvier 2026.
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[1] Agence Nationale d’Information, “L’armée confirme avoir atteint les objectifs de la première phase de son plan de confinement des armes”, ANI – Ministère Libanais de l’Information, 8 janvier 2026.
[2] Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, “Situation au Liban (10 mars 2026)”, Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 10 mars 2026.
