Le nouveau levier du Hezbollah : la Turquie

Des membres du Hezbollah forment une barrière humaine lors du cortège funéraire de Fouad Shukr, haut commandant militaire de l’organisation, dans la banlieue sud de Beyrouth, le 1er août 2024. (Khaled Desouki/AFP)

Le Hezbollah n’a pas changé de camp. Il a changé de plateforme. Toujours aligné sur Téhéran mais désormais opérationnel via la Turquie, il a déplacé la pression hors du seul front libanais. L’objectif n’est plus uniquement Israël. Chypre, territoire de l’Union européenne, est désormais exposée par la mise en relation d’une organisation armée sous contrainte avec un espace de facilitation offert par un État membre de l’OTAN. Ce qui s’installe n’est pas une manœuvre clandestine, mais une architecture de coercition tolérée, où l’accès et le transit transforment la géographie en vulnérabilité. À partir de ce seuil, la menace ne relève plus du régional. Elle devient systémique.

Le Hezbollah n’opère plus comme un proxy à patron unique. Aligné sur l’Iran, il a engagé une adaptation méthodique face à des contraintes cumulatives : attrition militaire, pertes ciblées au sein de sa direction, tensions financières persistantes et, fait plus rare, contestation interne de son autonomie armée après la décision du nouveau leadership libanais d’exiger le placement de toutes les armes sous contrôle de l’État, exigence explicitement rejetée par l’organisation.

Cette transition a été accélérée par une rupture structurelle. L’effondrement du régime Assad à la fin de l’année 2024 a désorganisé le principal corridor terrestre iranien vers le Liban, contraignant Téhéran à reconfigurer ses chaînes d’acheminement. Une partie des flux a été réorientée via la Turquie et la Méditerranée orientale, transformant Ankara d’espace de transit marginal en nœud fonctionnel critique. En parallèle, la Turquie a consolidé sa position dans la Syrie post-Assad par une présence militaire durable et un ancrage institutionnel et financier renforcé, devenant un canal facilitateur secondaire pour le Hezbollah par convergence d’intérêts opérationnels.

Les premiers indicateurs financiers et opérationnels sont apparus le 28 février 2025, lorsque les autorités libanaises ont saisi 2,5 millions de dollars sur un individu en provenance de Turquie, des sources confirmant que les fonds étaient destinés au Hezbollah. Israël a ensuite informé le Conseil de sécurité des Nations unies de vols de liquidités supplémentaires empruntant la même route, confirmant l’existence d’un corridor financier actif. Dans le même temps, des cadres supérieurs du Hezbollah ont transité par Ankara et Istanbul sous couverture civile, tandis que des personnels des services de renseignement turcs entraient discrètement à Beyrouth pour accéder directement à l’environnement de commandement de la Dahieh. À la fin de 2025, ce dispositif avait évolué d’un transit discret vers une interface assumée, Ankara se présentant ouvertement comme médiateur entre le Hezbollah, la Syrie et l’Iran. Il ne s’agissait plus de contacts épisodiques, mais de l’installation d’un environnement permissif permettant à l’organisation de maintenir sa fonctionnalité sous pression.

La communication d’Ankara à l’égard de Beyrouth a évolué en conséquence. Lors d’un échange téléphonique en décembre 2025 avec le président libanais Joseph Aoun, le président Erdoğan a lié les attentes turques vis-à-vis du Liban à la protection de ce qu’Ankara définit comme les intérêts des Chypriotes turcs, insérant le dossier chypriote dans les arbitrages internes libanais au moment même où Beyrouth cherchait à restreindre le pouvoir de veto des acteurs non étatiques.

Le 26 novembre 2025, Chypre et le Liban ont signé un accord de délimitation maritime longtemps différé. Pour Chypre, il apporte la sécurité juridique indispensable au développement offshore et à la confiance des investisseurs. Pour le Liban, il crée un cadre légal pour l’exploration et la coopération énergétique après des années d’effondrement économique. Pour Ankara, cet accord constitue un défi stratégique. La politique turque vise à empêcher la République de Chypre de convertir la légalité internationale en levier régional par des pressions sur les partenariats, la confiance des investisseurs et le renforcement des capacités militaires dans le nord de l’île sous occupation turque.

Cette militarisation est tangible. Le contrôle de la base aérienne de Geçitkale a été transféré à l’armée turque. Le site, utilisé pour des systèmes sans pilote depuis 2019, est en cours de conversion en plateforme permanente de drones. Des systèmes Bayraktar TB2 opèrent désormais de manière routinière dans l’espace aérien chypriote, déployant des capacités persistantes de renseignement, de surveillance et de frappe potentielle au-dessus des mêmes corridors énergétiques que ceux ancrés par l’accord Liban-Chypre.

La menace pesant sur Chypre n’est pas théorique. En juin 2024, Hassan Nasrallah a averti que Chypre pourrait être ciblée si elle facilitait une activité militaire israélienne, la désignant comme partie intégrante du conflit. Chypre a rejeté cette prémisse, tandis que l’Union européenne a affirmé que toute menace contre Chypre constitue une menace contre l’Union. Cet avertissement s’inscrivait dans un précédent établi : le Hezbollah a déjà utilisé Chypre comme environnement logistique, notamment par le stockage de plus de huit tonnes de nitrate d’ammonium liées à l’organisation.

Pour Paris, ce dossier touche trois lignes rouges françaises : la FINUL au Sud-Liban, dont la France reste un contributeur majeur et un acteur central au Conseil de sécurité ; la souveraineté européenne à Chypre, avec laquelle la France a signé en décembre 2025 un partenariat stratégique incluant la défense ; et l’énergie, puisque TotalEnergies est engagée à la fois au large de Chypre et dans l’exploration offshore libanaise. Lorsqu’un État membre de l’OTAN offre un espace de facilitation à un acteur armé menaçant directement un territoire de l’Union, il s’agit d’un test de crédibilité française, du Levant à Bruxelles.¹

Lorsque la disposition du Hezbollah à menacer Chypre converge avec la consolidation militaire turque dans le nord de l’île, un axe de pression cohérent émerge. Du sud du Liban au nord de Chypre, les mêmes actifs sont exposés : infrastructures énergétiques, routes maritimes, confiance des investisseurs et environnement de sécurité étendu d’Israël. Pour l’Union européenne, l’enjeu n’est plus de commenter un théâtre lointain, mais de défendre son propre territoire. La Commission l’a formulé sans ambiguïté en juin 2024 : une menace contre Chypre est une menace contre l’Union. Pourtant, l’arsenal européen reste trop souvent traité comme sectoriel, alors que la question est devenue une zone grise de sécurité et une faille de souveraineté face à un État membre de l’OTAN.²

Le comportement régional plus large de la Turquie complète ce schéma. Ankara a démontré comment l’alignement avec des acteurs islamistes armés se traduit en infrastructures opérationnelles : la direction du Hamas opère ouvertement depuis la Turquie sous couverture diplomatique, tandis qu’Ankara se positionne comme médiateur et partie prenante. Dans le théâtre de la mer Rouge, une logique comparable a été observée avec les Houthis, des territoires et des entreprises turcs ayant facilité le financement et le transfert de composants à double usage ultérieurement intégrés dans des missiles lancés vers l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Israël, alors même qu’Ankara condamnait publiquement les frappes occidentales.

La Syrie a servi de laboratoire pour ce modèle, combinant présence militaire et ancrage financier afin de convertir la proximité en influence. Le Liban constitue désormais l’arène la plus exposée : la souveraineté y est contestée, le Hezbollah résiste au désarmement, et l’empreinte croissante de la Turquie réduit encore la capacité de l’État à rétablir le monopole de la force.

Le Liban a déjà connu cette dynamique. L’accord de paix israélo-libanais de 1983 n’a pas échoué parce que la paix était inatteignable, mais parce que des milices soutenues par des parrains extérieurs ont conservé un pouvoir de veto sur l’État. Une organisation sous pression ne se modère pas, elle se diversifie. Les flux financiers via la Turquie, la pression diplomatique liant le Liban à l’agenda chypriote d’Ankara, la consolidation militaire turque dans le nord de Chypre et les menaces directes contre l’île dessinent une trajectoire unique et continue.

Le précédent est établi. En septembre 2024, Israël a éliminé Hassan Nasrallah, confirmant que lorsque des chaînes de menace convergent, dirigeants et systèmes facilitateurs sont traités comme un ensemble cohérent. Cette norme s’est étendue au-delà du seul Hezbollah, visant également des cadres iraniens liés à la Force al-Qods. Lorsque des activités sont soutenues par une couverture ou un transit étrangers, les présomptions d’immunité s’effondrent. La conduite de Jérusalem, plus que ses déclarations, trace la ligne.

Version française enrichie et adaptée par l’auteur à partir de l’article Hezbollah’s new side hustle: Turkey, publié le 4 janvier 2026 dans Israel Hayom (édition anglaise).

¹ Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, La France, Chypre et la sécurité en Méditerranée orientale, dossier officiel, Paris, 2025,

² Conseil de l’Union européenne, ST-16933-2025-INIT — Conclusions générales de la Présidence, Bruxelles, 25 novembre 2025, disponible sur

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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