La Turquie ne défend pas les Palestiniens. Elle les utilise

Le drapeau palestinien n’apparaît pas ici comme un peuple à défendre, mais comme un accessoire de pouvoir. Plié en pochette, il dit l’essentiel : Ankara ne porte pas la cause palestinienne. Elle la porte sur elle, l’exhibe, la politise et l’utilise, tandis que Gaza demeure enfermée derrière les barreaux de ceux qu’elle prétend soutenir. Illustration : Shay Gal. Libre d’utilisation avec mention du crédit.

Ankara parle au nom de Gaza. En réalité, elle protège le Hamas, affaiblit l’Autorité palestinienne et sabote la seule architecture capable de préserver une solution politique.

Dans un entretien accordé au média japonais Nikkei Asia, publié le 30 mai, le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a placé Gaza sous tutelle turque et fixé les conditions d’admission d’Israël dans l’ordre régional qu’Ankara prétend administrer. [1]

La prétention se brise au contact des faits.

La Turquie n’est pas la gardienne de Gaza. Elle est l’un des instruments de sa captivité.

Ankara accueille des dirigeants du Hamas, leur offre une tribune politique, tolère des réseaux de financement sur son sol et laisse tout un écosystème – associations, entreprises, circuits financiers, actifs immobiliers, propagande – transformer le soutien à une organisation terroriste en langage de solidarité. Selon les renseignements israéliens, des opérateurs du Hamas ont bénéficié de passeports et de la citoyenneté turcs. [2]

Ce n’est pas une médiation. C’est un parrainage.

Ce n’est pas une aide aux Palestiniens. C’est le maintien de la force qui a détruit la possibilité d’un État palestinien.

Celui qui renforce le Hamas sabote la solution à deux États que Fidan invoque.

La solution à deux États n’est pas une exigence turque. Elle est un intérêt israélien : la condition d’un Israël durablement juif, démocratique, sûr et reconnu, avec une majorité juive stable et des frontières défendables. La séparation politique, sécuritaire et territoriale entre Israël et les Palestiniens n’est pas un slogan diplomatique. Elle est l’un des fondements de l’existence nationale israélienne.

Même lorsque le discours politique israélien a changé, le socle pratique n’a pas été démantelé. Oslo n’a pas été annulé. La Judée-Samarie n’a pas été annexée. L’Autorité palestinienne n’a pas été dissoute. La voie d’un accord futur n’a pas été fermée. L’ossature demeure. Blessée, attaquée, humiliée, mais toujours là.

La Turquie a perfectionné une méthode : elle agite le drapeau palestinien tout en renforçant les forces qui ont fracturé la politique palestinienne. Elle parle la langue de la libération; sa politique organise l’obstruction. Elle ne sort pas les Palestiniens de la guerre, de la pauvreté, de la division ni de la stagnation. Elle entretient l’acteur qui les a produites et qui a besoin de leur persistance: le Hamas.

C’est une OPA hostile sur la cause palestinienne.

Après l’Iran, Ankara est le saboteur le plus constant de la solution à deux États: anti-israélienne dans sa rhétorique, anti-palestinienne dans ses résultats.

Le Hamas n’est pas un mouvement de libération. C’est un appareil de déni d’État. Il se nourrit de l’effondrement de Gaza, de la paralysie de l’Autorité palestinienne et d’une saignée continue.

Le Hamas est l’ennemi intérieur des intérêts nationaux palestiniens. En 2007, il a pris Gaza à l’Autorité palestinienne par la force, fracturé la gouvernance palestinienne, militarisé l’enclave et transformé les civils en otages de sa doctrine. Il n’offre aucun chemin vers la souveraineté, aucune économie viable, aucune formule de coexistence, aucun intérêt pour l’ordre civil. Le Hamas a besoin de l’échec. Il a besoin de la destruction pour demeurer central. Il a besoin que tout compromis israélo-palestinien demeure impossible, car le compromis l’exposerait pour ce qu’il est: un appareil de guerre permanente.

Le dossier turc est public. Le président turc a décrit le Hamas comme un mouvement de libération. [3] Des responsables du Hamas ont été reçus à Ankara et à Istanbul alors qu’ils devaient être isolés. Des canaux turcs ont relayé des rencontres avec de hauts responsables du mouvement. Des sanctions américaines ont identifié des financiers, relais et structures liées au Hamas opérant depuis la Turquie. [4] L’immobilier, les sociétés écrans, les circuits de paiement, les associations et les relais médiatiques complètent cette infrastructure, qui permet au Hamas de transformer une présence politique en système opérationnel.

Ce n’est pas un incident. C’est un système.

Chaque geste déplace le centre de gravité palestinien des institutions vers la milice. Chaque plateforme récompense la violence. Chaque accusation contre Israël masque la question que les Palestiniens doivent affronter: qui a détruit la chance de Gaza de devenir une société viable?

La réponse est le Hamas.

La Turquie refuse de le dire.

Une politique réellement pro-palestinienne renforcerait l’Autorité palestinienne, préserverait la voie vers un État palestinien démilitarisé aux côtés d’un Israël sûr, démocratique et à majorité juive durable, protégerait Jérusalem des ingérences extérieures, désarmerait le Hamas, reconstruirait Gaza sans pouvoir terroriste et défendrait l’architecture sécuritaire israélo-palestinienne qui a sauvé des vies depuis des décennies.

La Turquie fait l’inverse.

Elle légitime le Hamas. Elle instrumentalise la souffrance palestinienne pour projeter sa puissance régionale. Le piège est double : à Gaza, légitimer l’acteur qui a détruit l’enclave; dans l’ordre régional, transformer la reconnaissance d’Israël en concession soumise au veto d’Ankara.

La coordination sécuritaire israélo-palestinienne demeure l’un des piliers de la stabilité régionale. Depuis les accords israélo-palestiniens des années 1990, les deux parties ont construit une architecture de liaison, de gestion civile et de flux économiques jusqu’au statut final. Ce système a été attaqué, affaibli, humilié. Il tient encore, parce que les deux parties connaissent une vérité élémentaire: sans sécurité, il n’y a pas de politique; sans coordination, il n’y a pas d’Autorité palestinienne; sans Autorité palestinienne, il y a un vide pour le Hamas, l’Iran et d’autres forces de déstabilisation.

Cette architecture protège les Israéliens du terrorisme et protège les Palestiniens du Hamas. Elle soutient l’Autorité palestinienne en Judée-Samarie, empêche les villes palestiniennes de devenir Gaza et préserve un ordre minimal. Le Hamas la combat parce qu’elle le bloque. La Turquie la vise pour la même raison.

On ne peut pas soutenir l’autodétermination palestinienne tout en renforçant l’organisation qui s’emploie à l’empêcher. Plaider pour un État tout en détruisant les institutions qui pourraient le porter n’est pas une politique. C’est une contradiction.

Sur le papier, la Turquie soutient les deux États. Dans les faits, elle renforce l’acteur qui les rejette. Le Hamas ne reconnaît pas Israël, ne renonce pas à la lutte armée et conserve l’objectif d’une libération totale. Ce n’est pas une vision à deux États. C’est un régime de conflit permanent.

Le contraste est décisif : malgré ses débats internes, Israël maintient une architecture intérimaire – juridique, sécuritaire, civile et économique – capable de soutenir une séparation et un arrangement final. La Turquie, elle, renforce la force qui les empêche.

Jérusalem illustre la méthode d’Ankara.

L’activité turque dans les quartiers arabes de Jérusalem et autour du mont du Temple, ou Haram al-Sharif, est présentée comme aide sociale, patrimoine et solidarité religieuse. Elle fonctionne comme une ingérence. Des agences turques et des réseaux affiliés étendent leur influence à Jérusalem-Est, dans la Vieille Ville et dans l’environnement d’Al-Aqsa, sous couvert ottoman et idéologique. Cela place la Turquie à l’intérieur de l’espace le plus sensible de la région et conteste l’autorité d’Israël, de la Jordanie et de l’Autorité palestinienne.

Les Arabes de Jérusalem ont besoin de stabilité, d’emploi, d’éducation, de santé, de tourisme, de commerce et de gouvernance stable. Ils n’ont pas besoin de théâtre idéologique extérieur. Ils n’ont pas besoin que des puissances étrangères transforment le mont du Temple en scène d’ambition régionale. Chaque escalade détruit des revenus, réduit l’espace politique et renforce les radicaux.

La Turquie prétend défendre Al-Aqsa. Elle l’instrumentalise.

Elle prétend défendre les Palestiniens. Elle affaiblit leur direction.

L’inversion culmine dans l’usage turc du mot génocide.

Cette accusation est politique. Le génocide n’est pas un synonyme de guerre, de pertes civiles ou même de destruction. Il suppose l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe protégé. [5] La campagne israélienne à Gaza a suivi le massacre du 7 octobre mené par le Hamas, un crime contre l’humanité dont l’intention génocidaire était visible dans son exécution, ses cibles et son projet. L’objectif d’Israël a été le Hamas: sa structure de commandement, ses capacités et sa possibilité de répéter l’attaque. Le Hamas se retranche dans les environnements civils et exige ensuite que toute réponse soit qualifiée de génocide.

C’est une imposture morale.

Les pertes civiles en temps de guerre sont graves. Elles ne constituent pas, en elles-mêmes, la preuve d’un génocide. Les destructions causées par une organisation terroriste opérant depuis des infrastructures civiles ne démontrent pas l’intention de détruire un peuple. Israël a combattu une organisation terroriste qui a délibérément placé les civils au cœur du champ de bataille. La Turquie le comprend. L’accusation de génocide efface la responsabilité du Hamas, délégitime Israël et permet à Ankara de s’ériger en arbitre moral tout en protégeant l’acteur qui en a créé les conditions.

Le dossier historique turc aggrave la contradiction.

L’État qui invoque le génocide à l’étranger refuse toujours d’affronter pleinement la destruction ottomane des Arméniens, des Assyriens et des Grecs pontiques. Le génocide arménien reste l’une des catastrophes fondatrices du XXe siècle. La campagne plus large contre les minorités chrétiennes de l’Empire ottoman a été reconnue par d’importants spécialistes du génocide comme génocidaire. La formule bien connue attribuée à Hitler avant l’invasion de la Pologne rappelait la logique de l’impunité: lorsqu’une annihilation est oubliée, la suivante devient possible.

La Turquie emploie à l’extérieur un vocabulaire qu’elle refuse chez elle.

Chypre ferme le dossier.

La Turquie condamne Israël tout en maintenant l’occupation du nord de Chypre. L’intervention de 1974 a produit une entité sécessionniste jugée juridiquement invalide par le Conseil de sécurité des Nations unies. Elle n’est reconnue que par la Turquie. La jurisprudence européenne a traité la Turquie comme exerçant un contrôle effectif sur le nord de l’île. [6] Le résultat est une partition prolongée, une militarisation durable et des contentieux fonciers irrésolus.

La comparaison avec la Judée-Samarie est accablante pour Ankara.

La Turquie a établi et soutient une entité séparée dans le nord de Chypre, puis cherche à la normaliser. Israël n’a pas créé d’État palestinien par procuration, n’a pas annulé l’architecture politique existante et n’a pas éliminé l’Autorité palestinienne. Son contrôle demeure lié à un dispositif intérimaire façonné par des accords et des exigences de sécurité. La position turque à Chypre repose sur le déni et la permanence.

Ankara a perdu toute autorité pour donner des leçons de droit, d’occupation ou d’autodétermination.

Le test est simple: institutions plutôt que milices, coordination plutôt que chaos, flux économiques plutôt qu’isolement, stabilité plutôt qu’escalade, désarmement du Hamas, libération des otages et reconstruction responsable.

À ce test, Ankara échoue.

Elle n’offre aux Palestiniens que la rhétorique et la ruine. Elle subordonne la politique palestinienne à des agendas extérieurs, à la fragmentation et à sa quête de statut régional. Elle brandit le drapeau palestinien pour servir un autre avenir.

Fidan n’est pas en position de faire la leçon. Celui qui accueille le Hamas ne peut pas revendiquer une autorité sur Gaza. Celui qui permet à l’immobilier, au financement, aux passeports et à la propagande de devenir une infrastructure du Hamas ne peut pas donner des leçons d’humanitarisme. Celui qui parle de souveraineté tout en tenant le nord de Chypre sous occupation ne construit pas un ordre régional. Il le démantèle.

La Turquie ne défend pas les Palestiniens. Elle les utilise.

Et ceux qui utilisent les Palestiniens ne construisent pas leur État. Ils prolongent leur captivité.

Texte publié initialement en anglais dans Israel Hayom, le 28 avril 2026, sous le titre « Turkey does not support Palestinians. It uses them ». Version française traduite, adaptée, mise à jour et enrichie par l’auteur le 4 juin 2026, à la lumière des récentes déclarations de Hakan Fidan.

Dans le même dossier, du même auteur :

[1] “Israel Can Join Regional Security Bloc If It Recognizes Palestinian State: Turkish FM”, Türkiye Today, May 30, 2026.

[2] Tuvan Gumrukcu, “Ankara fournit des passeports à des membres du Hamas, selon Israël”, Reuters, August 26, 2020.

[3] Nicolas Bourcier, “Erdogan qualifie le Hamas de « groupe de libérateurs » après une première réaction prudente”, Le Monde, October 25, 2023.

[4] Marie Jégo, “La Turquie dans le viseur du Trésor américain”, Le Monde, December 4, 2023.

[5] Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights, “Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide”, accessed June 4, 2026.

[6] Cour européenne des droits de l’homme, Chypre c. Turquie, requête no 25781/94, arrêt, May 10, 2001, HUDOC.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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