Immunité perdue : de Doha à Ankara, la ligne rouge

Le président turc Recep Tayyip Erdogan (à droite) serrant la main du chef du groupe terroriste palestinien du Hamas, Ismaïl Haniyeh, avant leur rencontre à Istanbul, le 1er février 2020. (Crédit : Service de presse présidentiel via AP/Pool)
Le président turc Recep Tayyip Erdogan (à droite) serrant la main du chef du groupe terroriste palestinien du Hamas, Ismaïl Haniyeh, avant leur rencontre à Istanbul, le 1er février 2020. (Crédit : Service de presse présidentiel via AP/Pool)

La frappe israélienne à Doha doit servir d’avertissement : les États qui accueillent des terroristes et ouvrent leurs palais au Hamas perdent à la fois leur souveraineté et la protection qui en découle.

Doha se présente comme médiateur dans les négociations sur les otages du 7 octobre, mais l’incendiaire ne peut être pompier. La médiation véritable exige la crédibilité du Caire. Le Qatar a hébergé la direction du Hamas, l’a financée et légitimée, en violation des résolutions 1373 et 2462 du Conseil de sécurité des Nations unies qui imposent aux États de refuser sanctuaire et fonds aux organisations terroristes.

La Charte des Nations unies interdit l’usage de la force (art. 2 §4), mais consacre le droit à la légitime défense (art. 51). En abdiquant de son devoir, Doha a perdu son immunité et s’est faite complice. La jurisprudence et la pratique internationale sont claires :

  • la Grande-Bretagne et la France ont frappé l’État islamique en Syrie (2015) ;
  • les États-Unis ont détruit les infrastructures de Ben Laden au Soudan (1998), puis l’ont éliminé au Pakistan (2011) ;
  • l’OTAN a bombardé en 1999 les institutions gouvernementales de Belgrade, coupables d’abriter des criminels de guerre – rappel que les palais qui les hébergent deviennent des objectifs militaires légitimes.

Le droit international reconnaît la doctrine dite de « l’incapacité ou de l’absence de volonté » lorsqu’un État hôte échoue à prévenir une menace. Washington l’a invoquée dans sa lettre fondée sur l’article 51 contre l’État islamique (2014), soutenue par l’Attorney General britannique (2017). Cette doctrine traduit l’exigence de diligence due, déjà affirmée dans l’arrêt Détroit de Corfou (CIJ, 1949) qui a jugé l’Albanie responsable de n’avoir pas averti de la présence de mines ayant frappé des navires britanniques. Elle est codifiée dans les Articles sur la responsabilité de l’État (2001) : les articles 4, 8 et 11 attribuent à l’État les actes de ses organes, de ses proxies ou de sa validation a posteriori. Aider des terroristes, c’est perdre l’immunité.

D’Istanbul à Beştepe : l’autre sanctuaire du Hamas

Mais le Qatar n’est pas le seul sanctuaire du Hamas. En Turquie, l’organisation a maintenu un quartier général à Istanbul, avec des activités de cyber-guerre et de collecte de fonds, et a étendu son emprise dans le nord de Chypre occupé. Des réseaux liés au Hamas, aux Houthis et à la Force al-Qods iranienne, documentés par les services alliés, ont renforcé ce partenariat. Ce QG avait même planifié l’assassinat du ministre Itamar Ben Gvir.

L’Organisation nationale du renseignement turc (MIT), qui revendique une surveillance totale et prétend suivre chaque acteur étranger, ne peut plaider l’ignorance. Depuis 2017, placée sous le contrôle direct d’Erdoğan, son silence équivaut à une coordination avec le Hamas. L’accolade fut publique : des responsables du Hamas, dont Ismaïl Haniyeh (éliminé à Téhéran en 2024), furent reçus au palais présidentiel d’Ankara. Erdogan remit personnellement des passeports turcs à des opérateurs devant les caméras.

La Turquie invoque depuis longtemps la légitime défense pour ses incursions en Irak et en Syrie contre le PKK ; la même logique autorise Israël à agir contre le Hamas sur le sol turc.

Le Qatar et la Turquie ont tous deux cherché à se prévaloir d’une immunité. Doha misait sur son rôle de « médiateur » et sur la présence d’Al-Udeid, la plus grande base américaine de la région.

Pourtant, dès 2024, le Congrès a ouvert un examen de la coopération en raison des liens de Doha avec le Hamas. Ankara comptait sur son appartenance à l’OTAN et la base d’Incirlik, mais cette dépendance s’est révélée fragile quand Erdoğan accusa Washington d’avoir soutenu le coup d’État de 2016 : les opérations américaines à Incirlik furent suspendues, exposant sa vulnérabilité.

Dès 2019, le débat s’ouvrit aux États-Unis sur un transfert partiel ou total des capacités vers Souda Bay (Crète), Ovda (Israël) ou Amman. En 2020, la marine américaine stationna un grand bâtiment de soutien expéditionnaire à Souda Bay, démontrant la viabilité de l’option.

Israël informa Washington, mais la doctrine Begin – appliquée en Irak (1981), en Syrie (2007) et en Iran (2025) – fonde sa liberté d’action unilatérale : les alliés peuvent être consultés, jamais contraignants ; c’est l’autonomie stratégique : partenariat sans dépendance. La frappe de Doha a réaffirmé ce principe :

  • ne jamais externaliser sa sécurité,
  • agir quand ses intérêts vitaux sont menacés, même si cela gêne ses partenaires.
Les dégâts après une frappe israélienne qui a visé une partie d’un bâtiment abritant les dirigeants du Hamas à Doha, au Qatar, le 10 septembre 2025. (Crédit : Ibraheem Abu Mustafa/Reuters)

Le projet nucléaire d’Akkuyu en Turquie et ses activités militaires à Chypre du Nord pourraient susciter une riposte israélienne si certains seuils de sécurité sont franchis.

En mer, l’application par Ankara de son accord maritime avec la Libye menace les voies maritimes israéliennes. Si la Turquie les bloque, Israël pourrait briser le blocus par la force, comme face à l’Égypte en 1956 et 1967 – cette fois avec le soutien du Caire face à la menace turque commune.

Israël a laissé les dirigeants du Hamas alterner entre Doha et Istanbul, puis a frappé dans le cadre de la nécessité et de la proportionnalité, démontrant que l’immunité souveraine ne protège pas les hôtes complices.

Depuis des années, le Qatar et la Turquie orchestrent des campagnes d’influence coordonnées :

  • financement des réseaux des Frères musulmans,
  • déstabilisation des gouvernements arabes,
  • infiltration en Europe.

Le scandale « QatarGate » de 2022 a révélé un système d’achat d’influence visant des élus européens, avec des millions saisis lors de perquisitions. De son côté, Ankara a mobilisé ses mosquées du Diyanet comme avant-postes politiques, et ses diasporas comme relais des ambitions d’Erdoğan. Ces méthodes ont conduit les alliés du Golfe à rompre avec Doha entre 2017 et 2021, tandis qu’Al Jazeera offrait aux Houthis, au Hamas et au Front Polisario un entraînement médiatique au jargon des « droits humains ».

L’axe Doha-Ankara face à la France et au Maghreb

En France, l’axe turco-qatari se manifeste à plusieurs niveaux :

  • Du côté turc, l’État a soutenu des réseaux politico-religieux comme Millî Görüş, impliqués dans la construction de la grande mosquée de Strasbourg et critiqués pour leur refus de signer la Charte des principes de l’islam de France ;
  • Ankara a également été liée à l’entrisme des Loups gris, dissous en 2020, tandis que le MIT est accusé de surveiller la diaspora et d’intimider des opposants sur le sol français.

Le gouvernement français a réagi en mettant fin au système des imams « détachés » venus de Turquie, d’Algérie ou du Maroc, supprimé définitivement en 2024.

Du côté qatari, l’influence s’est traduite par :

  • des financements religieux (notamment à Mulhouse) révélés dans Qatar Papers,
  • l’essor d’AJ+ français dans le débat numérique,
  • le contrôle de beIN Sports et du PSG via QSI,
  • ainsi que des avantages fiscaux exceptionnels accordés aux investissements de Doha depuis 2008.

Les affaires politico-sportives autour du Mondial 2022 et le scandale « QatarGate » ont renforcé l’image d’un lobbying agressif. Agissant de concert, Doha et Ankara projettent leurs récits en français via TRT Africa et Al Jazeera, s’appuyant sur un discours anticolonial qui trouve un écho puissant au Sahel, en Afrique et au sein même des communautés musulmanes en France.

Ankara et Doha avancent aussi en Afrique, là où la France recule.

Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, à droite, et Pierre Buyoya, Haut Représentant de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel, posent pour des photos avant leurs entretiens à Bamako, au Mali, le mercredi 9 septembre 2020. (Crédit : Fatih Aktas/Ministère turc des Affaires étrangères via AP)

Tandis que Paris attribue la perte du Sahel aux drapeaux de Wagner, c’est la Turquie qui a bâti une alternative durable :

  • écoles de la Fondation Maarif imposant programmes et langue turcs,
  • bourses formant une nouvelle élite à Ankara,
  • mosquées du Diyanet remplaçant les symboles français,
  • et drones Bayraktar devenus la monnaie politique de régimes fragiles.

Cette stratégie ne vise pas seulement Bamako ou Niamey : elle crée une génération qui grandira entre Dakar, Casablanca et Marseille avec un manuel turc dans la main.

Le front turco-qatari ne s’arrête pas aux sables du Sahel : il remonte jusqu’au Maghreb et frappe au cœur de la Méditerranée française. Doha a financé les camps du Polisario à Tindouf (Algérie) sous couvert d’aide humanitaire, transformant le Sahel en « Tora Bora » aux portes du Maroc : une base djihadiste, alimentée par l’axe de subversion (Qatar, Algérie, Iran), connectée aux groupes armés sahéliens. Pas de charité mais une conspiration : des pétrodollars au service du chaos aux frontières de l’Europe.

Ces camps, tolérés en Algérie, ne sont pas une simple anomalie humanitaire : ils sont devenus un laboratoire de l’axe Doha-Ankara-Téhéran, un lieu d’entraînement où les réseaux djihadistes du Sahel croisent les méthodes et technologies importées de Turquie et d’Iran. L’histoire se répète :

  • hier, Kadhafi et Castro armaient le Polisario ;
  • aujourd’hui, ce sont les pétrodollars du Golfe et les services du MIT.

Le danger dépasse le Maghreb 

À travers Tindouf, c’est une brèche ouverte vers les Canaries, l’Andalousie et, au-delà, le cœur de l’Europe. La Turquie d’Erdoğan a même, de facto, remis en cause la reconnaissance de l’intégrité territoriale du Maroc : depuis 2019, des figures du Polisario ont été reçues dans des forums de l’AKP. Le MIT les a ensuite utilisés comme exercices par procuration, répétant les techniques de brouillage, de dissimulation et de mise à l’épreuve des défenses marocaines, visant en particulier le renseignement extérieur du pays (DGED).

La frappe de Doha rappelle une vérité simple : la sécurité ne se délègue pas

Israël a démontré qu’une démocratie peut défendre sa souveraineté sans attendre le feu vert d’autrui.

Tandis qu’Israël agit, l’Europe hésite, et c’est là son influence s’érode, du Sahel jusqu’à Marseille. À Paris et à Bruxelles, l’inaction face à Doha et Ankara n’est plus une prudence : c’est une faiblesse. Il s’agit d’un avertissement stratégique : les États qui accueillent des terroristes et ouvrent leurs portes au Hamas renoncent à leur souveraineté et à leur immunité. La responsabilité incombe à la main qui tire comme à l’État qui arme.

Lorsque l’émir Tamim les reçoit au Diwan, lorsque la cheikha Moza leur prête son prestige, lorsque Recep Tayyip Erdoğan les installe à Beştepe, leurs palais deviennent des bases arrière. Doha en a fait la démonstration. Ankara a franchi la même ligne : elle ne peut plus invoquer l’immunité.

Cette analyse stratégique a été publiée initialement en hébreu, puis dans une version élargie en anglais dans Israel Hayom. La présente version française a été traduite et adaptée par l’auteur, avec un éclairage particulier sur les implications européennes et francophones.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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