État palestinien : scénarios et risques antisémites (3/3)

Partie 1 : État palestinien, première impasse représentative (1/3)
Partie 2 : État palestinien : corruption et dérives de l’OLP (2/3)
L’OLP a proclamé unilatéralement un État palestinien le 15 novembre 1988 à Alger, entraînant une reconnaissance progressive par une grande partie des pays du monde, avant ou après les accords d’Oslo. Pourtant, aucun État palestinien ne pourra véritablement se constituer sans le consentement d’Israël dans le cadre d’un accord global – une réalité que beaucoup, hélas, persistent à ignorer.
La représentation incarnée par le tandem Arafat-Abbas a été préfabriquée à l’étranger, sans consultation réelle des populations concernées. Comme exposé précédemment, les structures de cette représentation – qu’il s’agisse de l’OLP ou de l’Autorité palestinienne – sont gangrenées par la corruption et fonctionnent de manière autoritaire, allant jusqu’à terroriser les Palestiniens eux-mêmes, parfois davantage que les Israéliens. Dès lors, si l’on choisit de reconnaître un État palestinien en le confiant à cette représentation, une question s’impose : est-elle réellement apte à en assurer la charge, ou n’en sera-t-elle qu’une piètre réceptionniste ?
Quelle succession pour l’Autorité palestinienne ?
Mahmoud Abbas fêtera ses 90 ans en novembre 2025, et la question de sa succession est désormais ouverte. Tous les prétendants pressentis sont issus du Fatah. Parmi eux :
- Hussein al-Sheikh
Considéré comme un disciple fidèle d’Abbas, il est perçu comme impopulaire et technocratique ; il poursuivra vraisemblablement la ligne politique d’Abbas, voire de façon plus rigide, notamment en matière de sécurité.
- Jibril Rajoub et Mohammed Dahlan
Anciens chefs des appareils de sécurité sous Yasser Arafat, ils sont tous deux associés à des pratiques autoritaires et à des accusations de corruption. Les méthodes de Dahlan à Gaza dans les années 2000, notamment face au Hamas, ont été jugées provocatrices, et son style de gouvernance a été critiqué pour avoir contribué indirectement à la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en 2007.
- Marwan Barghouti
Condamné à plusieurs peines de prison à vie pour des actes de terrorisme en 2002, il est détenu depuis cette date. Il se réclame de l’héritage d’Arafat, tout en entretenant des liens avec certaines composantes de l’opposition islamiste. Cette double posture lui vaut d’être parfois décrit comme une figure hybride entre Arafat et le général pakistanais Zia ul-Haq.
Les différents scénarios
Quelle que soit l’issue de la succession, la nature même de l’OLP et de l’Autorité palestinienne – minées par la corruption et le despotisme – les a rendues profondément impopulaires auprès des Palestiniens. Les scénarios, quels qu’en soient les acteurs, risquent fort d’être les mêmes :
- Premier scénario
Dans l’hypothèse optimiste où le Hamas, le djihad islamique et les autres factions islamistes seraient écartés ou neutralisés – ce qui reste hautement incertain, au vu de leur capacité bien connue de réorganisation depuis 1954, année où Nasser engagea la répression contre les Frères musulmans -, et dans l’éventualité où aucun pays de la région n’interviendrait pour contrôler ce futur État, la question de fond demeurerait entière.
Les Palestiniens ne sauraient supporter indéfiniment un régime gangrené par la corruption et le despotisme. Une telle situation pourrait provoquer l’émergence d’une opposition interne structurée, susceptible de dégénérer en guerre civile. Ce scénario mènerait inévitablement à l’échec d’un éventuel État palestinien.
- Deuxième scénario
Les islamistes – qu’il s’agisse du Hamas, du djihad islamique ou d’autres factions similaires – pourraient s’imposer comme force dominante. Ils pourraient accéder au pouvoir en renversant l’actuelle direction palestinienne, soit par la voie électorale, comme en 2006, soit par un coup de force, à l’image de la prise de Gaza en 2007.
Dans cette hypothèse, une figure comme Marwan Barghouti pourrait servir de façade légitimant un régime dominé de facto par les islamistes. Un tel scénario conduirait à l’instauration d’un émirat islamique sur tout ou partie du territoire, susceptible non seulement de menacer Israël par des actes terroristes, mais aussi de déstabiliser d’autres pays de la région – voire au-delà. Ainsi, le spectre de la guerre de Gaza se déplacerait vers la Cisjordanie.
- Troisième scénario
Pour qu’un éventuel État soit viable, il pourrait être admis qu’il doive être placé sous l’influence – voire sous le contrôle – de puissances régionales telles que certains pays du Golfe ou la Turquie, dont l’ascension s’accentue à mesure que décline l’influence des ayatollahs iraniens. Ces États joueraient alors un rôle central dans la gestion politique, économique et sécuritaire de ce nouvel État.
Cependant, cette perspective suscite de sérieuses réserves. Ces régimes sont connus pour leurs discours ambigus, et leur orientation demeure largement façonnée par l’islam politique sunnite, en dépit d’efforts pour projeter une image plus modérée. La viabilité d’un tel projet reposerait ainsi sur des équilibres instables, vulnérables aux tensions internes ou régionales. Et si, à terme, ces puissances entraient en conflit entre elles ou avec d’autres acteurs majeurs, il est à craindre que ce futur État palestinien ne devienne qu’une variable d’ajustement dans leurs stratégies – nous ramenant inéluctablement à devoir choisir entre les deux premiers scénarios.
Le risque antisémite
Enfin, quel que soit le scénario envisagé, l’émergence d’un État palestinien, dans les conditions actuelles, risque fort de devenir une Mecque de l’antisémitisme.
Les trois cas de figure mènent, sous des formes différentes, à une même dynamique de radicalisation idéologique, selon les différents cas :
- Un émirat islamique dominé par le Hamas ou le djihad islamique
L’antisémitisme se manifesterait de manière directe et explicite. Depuis la fin des années 1970, les courants islamistes radicaux ont élaboré une rhétorique particulièrement virulente, nourrie d’une lecture salafiste des textes religieux, où le rejet des Juifs tient une place centrale dans leur vision du monde.
- Un État failli avec le retour des formations nationalistes ou marxistes palestiniennes
Un antisémitisme plus idéologique mais tout aussi enraciné persisterait. Héritée de la « gauche arabe » et du nationalisme panarabe, cette hostilité n’a jamais été sérieusement remise en question. Ces courants ont souvent nourri leur discours d’un rejet non seulement des Juifs, mais aussi des peuples natifs comme les Kurdes ou les Kabyles, dans une logique excluante et autoritaire.
- Un État placé sous l’influence des puissances sunnites régionales comme l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis ou la Turquie
L’antisémitisme prendrait la forme d’un double discours. Ces régimes usent d’une rhétorique modérée à l’international, tout en tolérant, voire alimentant, un discours haineux dans leurs sphères internes. Cette duplicité s’inscrit dans une stratégie inspirée de la jurisprudence islamique dite du Sadd al-dhara’i (« blocage des moyens »), qui justifie le camouflage temporaire de positions radicales au nom d’intérêts supérieurs.
Par conséquent, la création d’un État palestinien, dans les conditions actuelles, représenterait un risque majeur tant pour la paix interne entre Palestiniens que pour les relations avec Israël. Un tel État pourrait devenir un point de ralliement pour les antisémites du monde entier, sans pour autant résoudre la question cruciale de la représentation palestinienne, ni ouvrir la voie à une paix durable avec Israël. Ce constat appelle à une extrême prudence avant d’acter une telle décision, afin d’éviter des conséquences irréversibles.
La nécessité d’un changement en profondeur
Faire la paix exige d’abord une culture enracinée de paix. Il ne suffit pas de s’appuyer sur des figures présentées comme des « hommes de paix » mais issues d’un système gangrené par la corruption – comme ce fut le cas lors des accords d’Oslo en 1993, avec des personnalités telles qu’Ahmed Qoreï ou Nabil Shaath.
Le processus doit commencer par une refonte profonde de l’éducation, à travers les manuels scolaires, mais aussi par une transformation de l’espace médiatique politique, culturel et religieux. Or, cet espace reste largement dominé par des acteurs venus des pays du Golfe, dont le ton, trop souvent, véhicule un antisémitisme latent, voire explicite – en témoignent certaines séries télévisées, documentaires, programmes éducatifs ou débats politiques.
Les manifestations anti-Hamas à Gaza, le rejet croissant de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie, ainsi que la défiance envers les représentations diplomatiques à l’étranger révèlent un fait fondamental : les populations concernées n’ont jamais été véritablement consultées sur leur propre représentation politique.
Aujourd’hui, nul ne réclame l’abrogation des accords d’Oslo, ni sur la scène internationale ni au niveau régional. Toutefois, une révision de ces accords – ou la conclusion de nouveaux – pourrait offrir une issue au problème de la représentation palestinienne.
Une voie possible résiderait dans l’adoption de mécanismes de démocratie directe, à l’image du modèle suisse, afin de garantir que la voix des populations soit réellement entendue. Il conviendrait également d’établir des cadres juridiques clairs permettant de neutraliser l’ingérence des puissances régionales – de l’Iran des ayatollahs à la Turquie d’Erdogan, en passant par les monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Qatar, Émirats arabes unis). Ces cadres devraient garantir que l’aide extérieure soit accordée sans condition politique, sans contrepartie visant à manipuler les équilibres internes au détriment de l’avenir des Palestiniens comme de celui des Israéliens.
