État palestinien : première impasse représentative (1/3)

Hitler accueille le Grand Mufti de Jérusalem Hadj Amin al-Husseini, chef religieux musulman et un homme politique du nationalisme palestinien contre le sionisme, en 1941 en Allemagne. Installé en Allemagne entre 1941 et 1943, Mohammed Amin al-Husseini travaille à des émissions de radio de propagande nazie, destinées aux mondes arabe et musulman. (Crédit : Collection Heinrich Hoffmann/Wikipédia)
Hitler accueille le Grand Mufti de Jérusalem Hadj Amin al-Husseini, chef religieux musulman et un homme politique du nationalisme palestinien contre le sionisme, en 1941 en Allemagne. Installé en Allemagne entre 1941 et 1943, Mohammed Amin al-Husseini travaille à des émissions de radio de propagande nazie, destinées aux mondes arabe et musulman. (Crédit : Collection Heinrich Hoffmann/Wikipédia)

Le remède chamanique de la reconnaissance de l’État de Palestine, comparable à une poudre de perlimpinpin, s’est imposé depuis le 7 octobre 2023 en lieu et place d’une réponse structurée et cohérente visant à démanteler le Hamas et les autres mouvements islamistes présents au Moyen-Orient.

Cette construction repose sur un récit soigneusement façonné à partir d’une sélection partisane des faits (« cherry picking »), martelé de façon répétitive jusqu’à son acceptation comme une vérité établie, puis largement diffusé sans qu’aucune vérification rigoureuse n’en confirme la légitimité.

George Orwell en avait parfaitement anticipé la logique lorsqu’il écrivait :

Celui qui contrôle le passé contrôle l’avenir ; celui qui contrôle le présent contrôle le passé.

Dans cette dynamique d’effacement et de réécriture, on omet l’origine même du terme « Palestine », introduit par l’empereur Hadrien pour effacer l’identité juive de la Judée, en la renommant d’après les ennemis historiques des Hébreux, les Philistins. Ce nom sera réutilisé bien plus tard pour désigner le territoire placé sous mandat britannique, dans le cadre des accords de Sykes-Picot et de la conférence de San Remo.

Les tensions croissantes entre Juifs et Arabes dans cette Palestine mandataire ont abouti à la formulation d’une solution à deux États, entérinée par la résolution 181 des Nations unies en 1947, prévoyant le partage du territoire entre un État juif et un État arabe, après l’échec du projet binational envisagé dans le Livre blanc britannique de 1939.

Or, comme je l’exposerai, le terme « Palestiniens » en est venu à désigner les populations arabes issues de ce territoire ; et la revendication d’un État arabe, telle que formulée dans le plan de partage, s’est peu à peu transformée en une exigence exclusive d’un État palestinien.

Avant comme après la résolution de partage de la Palestine mandataire, et jusqu’à aujourd’hui, la problématique de la création d’un État arabe s’est constamment heurtée à celle, persistante, de la représentation politique des Palestiniens, qui en constitue le cœur même.

Faute de régulation préalable de cette question cruciale, un tel État court le risque :

  • de devenir un État failli,
  • de tomber sous l’influence de régimes sunnites autoritaires,
  • ou de se transformer en une forteresse islamiste alliée au régime des ayatollahs en Iran, au Qatar et aux Frères musulmans.

Il pourrait également devenir une sorte de Mecque de l’antisémitisme mondial, catalysant à la fois les formes anciennes de cette haine et ses manifestations contemporaines.

Ce risque est d’autant plus réel que la représentation palestinienne actuelle reste fragile et impopulaire, tant au sein de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) – reconnue comme le représentant unique et légitime des Palestiniens par la communauté internationale, et bien comprise par Israël – que dans les structures de l’Autorité palestinienne, issue des accords d’Oslo conclus entre le gouvernement israélien et l’OLP.

Ce discrédit, qui touche ces deux entités palestiniennes, s’explique par une corruption endémique et un autoritarisme persistant, compromettant toute possibilité de représentation crédible des Palestiniens, capable d’assumer la responsabilité et la stabilité d’un éventuel futur État.

En effet, depuis 1936 jusqu’à aujourd’hui, trois entités arabes issues de la Palestine mandataire se sont succédé, et la fiabilité de leur représentation a toujours été mise en question.

Haut Comité arabe 

Le Haut Comité arabe, actif de 1936 à 1946, fut la première de ces entités. Fondé par Amin al-Husseini, alors mufti de Jérusalem et président du Conseil islamique suprême, il rassemblait des représentants tribaux et religieux, ainsi que les principaux partis politiques arabes de l’époque, tels que le Parti de la défense nationale et le Parti arabe palestinien, entre autres.

Il convient de souligner qu’Amin al-Husseini a été accusé d’avoir façonné le Haut Comité arabe en fonction de ses intérêts personnels et de ceux de son clan. Dès 1933, il aurait établi des contacts avec le régime nazi, notamment par l’intermédiaire d’Ernst Rudolf von Krause, attaché à l’ambassade d’Allemagne à Jérusalem.

Ces accusations, relayées en particulier par le clan Nashashibi – rival historique des Husseini – ainsi que par d’autres figures politiques arabes, dénonçaient une gestion autoritaire du Comité. Il lui était reproché d’avoir écarté ses opposants, marginalisé le travail collectif et monopolisé les décisions stratégiques au service de ses ambitions personnelles.

Amin al-Husseini, accusé d’avoir indirectement incité à la haine et d’avoir contribué à l’assassinat du gouverneur britannique de Nazareth, fit l’objet d’un mandat d’arrêt émis par les autorités britanniques. Il prit la fuite, trouvant d’abord refuge au Liban, puis à Bagdad, où il soutint le putsch pro-nazi mené en 1941 par Rachid Ali al-Gillani. À la suite de l’échec de ce coup d’État, il se réfugia à Berlin.

Une fois établi dans la capitale allemande, Amin al-Husseini entra en collaboration active avec le régime nazi. Il plaida en faveur d’une intervention allemande en Irak afin d’en contrôler les ressources pétrolières, et participa à la propagande radiophonique nazie, appelant les musulmans d’Europe et du Moyen-Orient à soutenir le régime nazi et ses alliés de l’Axe[1].

Ainsi, Amin al-Husseini a cherché à instrumentaliser l’héritage du Haut Comité arabe au service du régime nazi, bien que ce comité ait été officiellement dissous par les autorités britanniques en 1937, avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. La défaite du régime nazi en 1945 a définitivement compromis cette tentative de représentation politique arabe.

Le Haut Conseil Arabe pour la Palestine 

En 1946, la Ligue arabe a décidé de créer le Haut Conseil arabe pour la Palestine afin de remplacer le Haut Comité arabe, et en a confié la direction à Amin al-Husseini, installé au Caire après son placement en résidence surveillée en France et son retour en Égypte. Cette décision, jugée imprudente, a privé cette nouvelle instance de toute crédibilité aux yeux de la communauté internationale.

Le Haut Conseil arabe a attendu la fin de la guerre de 1948 pour convoquer le Congrès national de Gaza, en septembre de la même année. Ignorant les conséquences directes du conflit et la création de l’État d’Israël, ce congrès a proclamé la formation d’un « gouvernement de toute la Palestine », revendiquant un mandat sur l’ensemble du territoire de la Palestine mandataire, comme si l’ordre territorial issu de la guerre n’avait jamais existé.

Même en Cisjordanie, le gouvernement proclamé à Gaza fut ignoré. En effet, un autre congrès se tint à Jéricho, au cours duquel les participants appelèrent à l’unification des deux rives du Jourdain, en votant le rattachement de la Cisjordanie au Royaume hachémite de Transjordanie, sous l’autorité du roi Abdallah Ier.

Bien que ce « gouvernement de toute la Palestine » n’ait jamais réussi à exercer un contrôle effectif sur les territoires attribués aux Arabes par la résolution de partage de 1947, il ne fut même pas pleinement reconnu par l’ensemble des membres de la Ligue arabe, en raison notamment du passé d’Amin al-Husseini et de ses liens avérés avec le régime nazi.

En réalité, ce gouvernement est resté installé à Gaza, sans jamais exercer un véritable pouvoir, placé successivement sous l’autorité du royaume d’Égypte, puis de la République d’Égypte. Lors de la création de la République arabe unie – l’union éphémère entre l’Égypte et la Syrie – Amin al-Husseini choisit de fusionner son « gouvernement » avec cette entité. Après la rupture de l’unité syro-égyptienne en 1961, il ne tenta pas de reconstituer ce gouvernement.

Le Haut Conseil arabe pour la Palestine demeura formellement en existence, mais resta inactif jusqu’à la mort d’Amin al-Husseini en 1974, sous la présidence de Sadate. Ce prolongement inerte confirma qu’il avait été conçu à l’image du Haut Comité arabe qui l’avait précédé : une structure façonnée sur mesure pour Amin al-Husseini, bien éloignée de toute forme authentique de représentation politique arabe.

[1] Al-Husseini participa à la diffusion de l’idéologie nazi antisémite au Moyen-Orient en radiodiffusa, à l’attention du monde arabe et des communautés musulmanes du Moyen-Orient, la propagande anti-Alliée et violemment anti-juive. (source : The United State Holocaust Memorial Museum)

Partie 2 : État palestinien : corruption et dérives de l’OLP (2/3)

Partie 3 : État palestinien : scénarios et risques antisémites (3/3)

à propos de l'auteur
Anas Emmanuel Faour est philosophe, essayiste et ingénieur. Ancien professeur en Syrie, il vit en France depuis plus de vingt ans. Ses écrits élaborent une méthodologie qui mobilise la mémoire au service de la rationalité et interrogent, voire critiquent, les terminologies usuelles lorsque cela s’avère nécessaire.
Comments