De « Shoah » à TikTok

Autour de la Journée Internationale de la Mémoire de la Shoah, et à la mémoire de mon père Victor (Yeshayahou David) Klapholz, et de son frère Heniek (Haïm ‘Hanokh), libérés à Bergen-Belsen le 15 avril 1945; ils arrivèrent à Bruxelles il y a 80 ans, en 1946, où ils furent recueillis par leur oncle et leur tante Henri et Rosy Mandel et par leurs fils Ernest et Michel, tous résistants sous l’occupation allemande, qui les remirent sur le chemin de la vie.
La cinémathèque de Tel Aviv organisait en décembre 2025 et janvier 2026 une rétrospective Claude Lanzmann (1925–2018), pour marquer les 100 ans de la naissance de ce créateur qui, de la revue « Les temps modernes » à « Shoah », a laissé derrière lui une œuvre monumentale, sans pareille.
Lanzmann dément le mot de Clémenceau, suivant lequel « Les cimetières sont pleins de gens irremplaçables, qui ont tous été remplacés ». Personne ne pourra jamais remplacer un homme comme Lanzmann, qui a donné, en particulier avec « Shoah », une œuvre qui marque un point de passage historique; il y a un avant « Shoah » et un « après Shoah ».
Un homme aux engagements totaux, viscéralement attaché à Israël, dont il saluait « l’éblouissant parcours de vie et de survie », ce qu’une certaine gauche ne lui a jamais pardonné, lui dont pourtant l’engagement dans cette même gauche, au temps où elle ne s’était pas encore vendue à l’islamisme et aux folies du wokisme, était absolu.
Un homme dont, de manière générale, les textes sont encore aujourd’hui profondément éclairants, et restent autant d’enrichissements de la pensée et de déclencheurs de réflexion – enfin toutes ces choses inutiles à l’ère de TikTok et des « influenceurs » pratiquement analphabètes que suivent sur la « toile » des millions de décervelés, et qui vont mener notre monde au désastre.
Cette rétrospective m’a permis de revoir, entre autres, précisément, les deux parties de « Shoah », l’œuvre-référence sortie en 1985 et que j’avais vue sur TF1 en 1987, alors que j’étais en poste à Paris. Arrivant à la cinémathèque, en ce début 2026, je me demandais ce que ces presque 40 ans allaient changer, ou pas, dans ma perception de ce chef-d’œuvre. En sortant de la projection de la seconde partie, j’ai compris que j’avais revu un véritable prodige, une entreprise par certains côtés surhumaine, un passage obligé pour quiconque veut aller au fond des choses sur cette période tragique, au-delà des discours convenus, des cérémonies figées et des « journées de la mémoire » parties d’une excellente intention, mais aujourd’hui trop souvent vides de véritable sens.
Toutes ces réflexions me conduisent à vous en proposer quelques autres, et je commencerai par une devinette amère.
Dans quel pays peut un proche du Premier ministre et de nombreux ministres et députés du parti au pouvoir, y compris le président du Parlement, se planter devant une caméra et dire ceci : « Pouffiasses d’ashkenazes! Brûlez en enfer, je crache sur vous. Je suis fier des six millions qui ont brûlé, fier ! » ?
Ne cherchez pas, la réponse est tragique : en Israël. Nous sommes en juillet 2023, et la protestation face au coup d’Etat juridique du gouvernement contre tous les contre-pouvoirs, et en particulier la Cour suprême, est à son comble. Une manifestation se déroule près de Beit Shean, à laquelle participent beaucoup de membres des kibboutzim des environs. Quelques militants du Likoud contre-manifestent, avec à leur tête un certain Itzik Zarka, militant de pointe du parti, dont on ne compte plus les clips et selfies avec les hommes et les femmes au pouvoir, Premier ministre en tête. Dans sa haine et son ignorance absolues, il identifie les manifestants contre la campagne autoritaire de Netanyahou, ainsi que la gauche et le centre libéral, comme étant tous des « ashkénazes », alors que le parti travailliste, par exemple, a eu à quatre reprises un président « Mizrachi » (« oriental »), ce qui n’est jamais arrivé au Likoud. Evidemment, dès qu’il a proféré ces atrocités, tous ses patrons et mandants du Likoud ont exprimé leur « condamnation », et Zarka « s’excuse » le lendemain matin.
Mais Netanyahou comprend les dégâts commis, et joue son numéro de leader déterminé, voix grave, regard sévère, petit mouvement de balancier de la tête. Le Likoud publie un communiqué indiquant que Netanyahu a ordonné au directeur-général Zuri Siso d’exclure officiellement Zarka du parti : « Nous n’accepterons pas un comportement aussi honteux au sein du Likoud », peut-on lire dans cette déclaration. Cependant, Zarka n’est pas né de la dernière pluie, il sait comment se comporter dans cette clique mafieuse qu’est devenue depuis longtemps le parti de Menahem Begin et d’Itzhak Shamir. Il dit donc ceci : « Mon téléphone [portable] peut envoyer bien des gens en prison ». Le message est bien compris par les dirigeants du Likoud, et Zarka est rapidement réintégré dans le parti.
Si cet individu a très certainement battu tous les records de l’ignominie, il n’est pas le seul à manier la provocation sur le terrain de la Shoah. Début janvier 2026, le député orthodoxe Itzhak Goldknopf, ancien et sans doute futur ministre du Logement, compare les sanctions proposées contre les jeunes orthodoxes qui refusent de servir dans l’armée à l’étoile jaune imposée aux juifs par les nazis, exemple entre cent. Il confirme ainsi la parfaite ignorance, voulue et cultivée, du monde orthodoxe face à la Shoas, dont j’ai traité dans un article précédent, quand celui-ci ne voit pas dans le massacre des Six millions pratiquement un bienfait divin.
Cette attitude s’explique. Le monde orthodoxe, et d’ailleurs chaque juif croyant, a un vrai problème avec la Shoah, en ce sens que, sauf à s’inventer une nouvelle religion, il doit admettre que tout ce qui s’est produit entre 1939 et 1945 a été voulu, ordonné par la divinité en laquelle il croit, tout, de A à Z, toutes ces atrocités indicibles, tous ces enfants assassinés, ces vieillards, ces millions coupables seulement d’avoir été juifs, puisque cette même puissance supérieure est maîtresse de la vie et de la mort, comme le répète la liturgie de Rosh HaShana et de Yom Kippour :
« À Rosh Hashana le destin est écrit, et à Yom Kippour il est scellé
Combien mourront et combien naîtront
Qui vivra et qui mourra
Qui atteindra la fin de ses jours et qui ne l’atteindra pas
Qui périra par l’eau, et qui par le feu
Qui par l’épée et qui par les bêtes sauvages
Qui par la famine et qui par la soif
Qui par les séismes et qui par les épidémies
Qui par strangulation et qui par lapidation… »
Extrait de Ounetané Tokef.
Dieu est d’ailleurs pratiquement absent de « Shoah ». Lanzmann, dans son génie, avait parfaitement compris l’impossibilité de traiter ce sujet, et même la totale inutilité de le faire. ll aurait pu interroger des survivants (qu’ils appelait souvent des « revenants ») qui étaient restés croyants sur leur motivation, mais ne l’a pas fait. Il avait compris que « Où était Dieu pendant la Shoah ? » est une question absurde : pour le croyant, forcément, tout émanant de la volonté divine, la Shoah elle aussi était une décision divine, avec son épouvantable prix, dont le peuple juif ne s’est pas remis à ce jour. Pour pouvoir continuer à croire, il faut soit dire, comme de nombreux leaders orthodoxes, que ce fut un juste châtiment infligé au peuple juif pour avoir quitté les sentiers de la Torah, soit s’inventer des théories de « face divine voilée », soit botter en touche : « qui sommes-nous pour comprendre les décisions du Créateur ? ».
Les choses se compliquent un peu, du moins pour moi, quand dans ces milieux on ajoute au souvenir des victimes de la Shoah l’expression « Hashem yikom damam », « Dieu venge leur sang ». Car si c’est « Dieu » qui a décidé de leur mort, et même fixé quand et comment elle se produira, pourquoi donc doit-il alors « venger leur sang » ? Je pense aussi à ces déportés croyants qui, au moment où le train à bestiaux qui les emmène vers leur mort se met en marche, ont dit par dizaines de milliers la « prière du voyageur », qui commence par « Que telle soit ta volonté, Éternel, notre Dieu et Dieu de nos pères, que de nous conduire en paix, de nous faire cheminer en paix, de nous guider paisiblement, et de nous faire parvenir à notre destination pour la vie, la joie et la paix », et qui n’a rencontré qu’un ciel vide ou pire, indifférent. Le contraste entre ce texte et notre connaissance des lieux où tous ces immolés sont finalement arrivés donne le vertige.
La foi peut aussi mener à frôler le négationnisme, un négationnisme fait maison, de chez nous, par exemple quand dans une cérémonie de souvenir de la Shoah, et à plus forte raison encore quand elle se déroule sur le site d’un camp d’extermination ou de concentration, on récite la prière « El Maleh ra’hamim », « Dieu plein de miséricorde ». De quelle « miséricorde » peut-on parler dans ce royaume des morts, des affamés, des humiliés, des suppliciés, à qui la divinité ainsi invoquée a refusé dans sa « miséricorde » même une sépulture ? Je pourrais plus facilement comprendre une prière qui dirait « oui, nous avons péché envers toi, et avons été justement punis », que ce qui me paraît une dissonance tragique entre la foi et la réalité. En aucune autre occasion, je pense, cette déconnexion n’est-elle plus criante, bouleversante et inacceptable.
Je revois mon père, « revenant » lui aussi, devant sa télévision les soirées d’ouverture de la Journée de la Shoah et de l’Héroïsme, recevant cette prière comme un poignard dans son cœur et s’empressant, dès que le présentateur de la cérémonie l’annonçait, de passer sur une chaîne étrangère… C’est sur ce fond-là qu’il voyait avec incrédulité le retour massif du religieux et de l’irrationalité dans l’Etat d’Israël, et en concevait une peur profonde pour l’avenir de celui-ci.
La Shoah pose mille dilemmes, qui font l’objet d’une production littéraire, cinématographique et digitale en flot continu. L’un des plus notables d’entre eux est celui de la transmission : comment passer le savoir aux nouvelles générations sans les « plomber » avec les traumatismes dont nous, deuxième génération, sommes souvent marqués ? Mais aussi, surtout, de façon générale, comment transmettre ? A l’ère des « réseaux sociaux », qui ira encore voir les neuf heures et demie de « Shoah » ? Qui lira les 1 030 pages de « La destruction des juifs d’Europe » de Raul Hilberg (Fayard, 1988) ? Qui lira Elie Wiesel, Primo Levi et les autres grands témoins, ou l’avertissement glaçant que nous lance Christopher Browning dans « Des hommes ordinaires » (Les Belles Lettres, 1994), où il relate comment un bataillon de simples agents de police de réserve d’Hambourg devient une unité d’exécuteurs en masse de juifs en Pologne occupée ? Qui empêchera aussi les basses récupérations de la Shoah à des fins politiques, que ce soit de la part d’une extrême-gauche sans scrupules ou d’une certaine droite juive au cynisme insondable ?
Autant de défis qui, je le crains, seront de plus en plus difficiles à relever.
