La Shoah « évacuée » ?

Une survivante de l'Holocauste allumant des bougies lors du rassemblement annuel du souvenir, dimanche 23 avril 2006 à New York. (Photo AP / Shiho Fukada)
Une survivante de l'Holocauste allumant des bougies lors du rassemblement annuel du souvenir, dimanche 23 avril 2006 à New York. (Photo AP / Shiho Fukada)

En ce jeudi 8 avril, Yom HaShoa veHaGvoura, journée de la Shoah et de l’Héroïsme, de nombreux Israéliens, laïcs pour la plupart, jeûneront en souvenir des Six Millions, comme ils le font depuis quelques années, et leurs rangs vont s’élargissant (https://www.facebook.com/tzom.nizkor, en hébreu).

Cette initiative peut se discuter, mais elle met en relief un phénomène qui sur lequel je m’interroge depuis de longues années : l’absence dans le rituel religieux de la plus grande catastrophe qui ait frappé le peuple juif. Cette question aurait dû interpeller les milieux religieux dans toute leur diversité, et pourtant on a l’impression qu’elle crée un certain malaise dans leurs rangs, même si certains leaders spirituels se sont exprimés à son sujet.

La réponse généralement donnée est que le souvenir des Six Millions est inclus depuis 1948 dans le jeune du 10 Teveth, qui commémore le début du siège de Jérusalem, qui devait s’achever par la destructon du premier Temple, et au cours duquel on récite le Kaddish HaKlali (le « Kaddish général »), en souvenir aussi des masses juives assassinées durant les années de la Shoah.

Or c’est précisément ce « aussi » qui fait problème et mérite d’être examiné plus en profondeur.

Il ne faut pas être un spécialiste du rituel religieux juif pour voir ceci : les grands événements de l’histoire juive qui sont parvenus jusqu’à nous et nous inspirent encore aujourd’hui sont tous marqués par des textes, cérémonies et rites particuliers.

L’ancien président du Consistoire de Paris, Moïse Cohen, le soulignait déjà dans un long article paru en octobre 2000 dans la défunte et regrettée « Information juive »: Pessah immortalise la sortie d’Egypte par un texte (la Haggadah) , une nourriture (la matsa) et un rite (le séder) particuliers; Pourim perpétue en une journée qui lui est dédiée la mémoire du genocide évité en Perse, avec un texte particulier (la Méguila); Soukkot nous remémore chaque année l’exode et la vie précaire dans les tentes au cours des 40 ans de route vers Eretz-Israël, par l’obligation de construire une soukka et d’y passer du temps pendant toute une semaine; à Hanoukka, enfin, une semaine d’allumage de bougies et de textes et chants propres à la fête racontent la révolte juive pour la défense de notre identité nationale (avec, pour être honnête, tous les excès commis dans ce contexte contre d’autres Juifs, que l’on évoque rarement).

Tous ces textes et rites transmettent une histoire, une tradition et un message bien précis. L’enfant juif les apprend, les vit et les intègre dès son plus jeune âge, bien au-delà du monde religieux: d’innombrables laïcs ou membres de courants juifs non-orthodoxes, font leur seder avec des messages traditionnels mais modernisés, et qui n’en laissent pas pour autant moins de traces dans la conscience des participants de tous âges.

Le problème se pose, comme le disait Cohen, pour les événements oubliés « parce que nos ancêtres n’ont pas jugé utile de les cristalliser, de les inscrire dans notre identité culturelle (…) il est probable que la plupart des jeunes Juifs d’aujourd’hui n’ont qu’une idée bien floue de ce qu’a représenté en vérité l’inquisition espagnole du temps de la reine Isabelle la Catholique ou l’expulsion des Juifs du Portugal », qui ne sont pas marqués dans le calendrier religieux. Car, poursuit-il « la perpétuation d’un fait dans le judaïsme obéit à trois constantes : être inscrit dans le rituel, avoir un caractère périodique et répétitif, et enfin comporter un ensemble de gestes concrets symboliques ».

Dans ce contexte, on peut en effet s’interroger sur l’absence d’un jeûne dédié à la Shoah dans le rituel religieux juif. On jeûne bien pour la mémoire de Guedalia, dernier gouverneur de la Judée après la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor, nommé par celui-ci et assassiné par la suite, un événement du 6e siècle avant l’ère courante; le journaliste Shlomo Shamir, alors correspondant du « Haaretz » à New York  et en très bon termes avec le Rabbi de Loubavitch, a témoigné en 2012 que celui-ci était en faveur d’un jeûne lors de la révolution islamique en Iran en 1979.

Ne pourrait-on en faire autant pour les victimes de la Shoah, ce cataclysme dont le peuple juif ne s’est pas encore remis, trois générations après, et qui sait si il réussira jamais à se libérer de « ce passé qui ne passe pas » ? Ou bien veut-on éviter que trop de questions sur le terrible destin de millions des nôtres soient posées ?

La question du silence de Dieu pendant la Shoah pour les croyants, ou de son inexistence démontrée par celle-ci, pour les non-croyants, n’entre pas dans le cadre de ces quelques lignes, qu’elle dépasse immensément, et de toute façon elle reste d’un ressort tellement individuel qu’on peut douter qu’elle soit même un thème de discussion.

La question de l’absence criante de la Shoah dans le rituel juif, par contre, est un autre sujet, et s’adresse à ces larges milieu orthodoxes dont force est de constater la difficulté qu’ils ont à affronter le thème de la Shoah. Shlomo Shamir décrit la conséquence de cette attitude: « Quiconque examine le niveau d’importance du souvenir de la Shoah chez les jeunes étudiants des yéchivot [écoles talmudiques] des courants lithuaniens [« ultra-orthodoxes »] et hassidiques, découvre avec stupéfaction que la destruction de milliers de communautés juives et l’assassinat des [six] millions dans les ghettos et les camps de concentration, ne trouvent pas place dans leur monde et [que] l’intérêt au sein des secteurs orthodoxe et hassidique pour l’histoire du déroulement de la plus terrible Shoah dans l’histoire du peuple juif est minimal« .

Tout cela n’empêche d’ailleurs pas certains responsables religieux, et des plus importants, d’accuser leurs frères juifs d’être responsables de la Shoah. En témoignent par exemple les déclarations du dirigeant du parti orthodoxe Deguel HaTora, le rabbin Aaron Leib Steinman, en 2012, selon lesquelles « les sionistes ont provoqué Hitler, et c’est pourquoi il s’est comporté avec une telle cruauté » ;  l’ancien grand rabbin séfarade d’Israël, Mordekhai Eliahou, a pour sa part trouvé normal d’accuser en 2007 les Juifs réformés d’être, eux, les responsables de la Shoah; en 2019, l’admor (chef spirituel) du courant hassidique Vishnitz n‘a pas hésité à accuser les leaders politiques laïcs (visant certainement Yaïr Lapid et Avigdor Lieberman) de vouloir « amener une Shoah » sur le monde orthodoxe, ajoutant pour être bien compris: « On n’a pas cru Hitler non plus« .

Alors que beaucoup dans le monde orthodoxe affrontent le souvenir de la Shoah avec grande difficulté, comme nous l’avons vu et comme le reconnaissent de nombreux responsables en son sein, l’Etat d’Israël a assuré, avec l’instauration de la Journée du souvenir du 27 Nissan et d’innombrables programmes scolaires et extra-scolaires, diffusés éalement dans le monde juif, que la mémoire de cette indicible tragédie restera gravée de génération en génération.

Ce 27 Nissan a d’ailleurs été adopté comme référence dans de nombreuses communautés juives de la Diaspora. Le rayonnement d’Israël dans le monde juif, et au-delà, a donc contribué à la préservation d’un pan capital de l’histoire juive, que d’autres attitudes auraient pu mettre en danger d’occultation, voire d’oubli.

Au-delà de ses réalités quotidiennes trop souvent problématiques, c’est là sans aucun doute l’une de ses contributions majeures à sa mission : être non seulement l’avenir, mais aussi le coeur et la mémoire du peuple juif.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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