Après 37 ans d’alyah, je pense sérieusement à rester en Israël

Drapeaux d'Israël - Libre d'utilisation - Pixabay
Drapeaux d'Israël - Libre d'utilisation - Pixabay

C’est avec une amertume mélangée d’une certaine colère que j’ai lu Myriam Nir nous expliquer pourquoi elle veut quitter Israël après 15 ans d’alyah. Je ne connais pas Myriam et nous n’avons pas, à ma connaissance, d’amis communs bien que je suppose qu’en cherchant bien, nous pourrions en trouver. C’est aussi la première fois que je la lis. Je ne suis pas amer parce qu’elle quitte Israël, beaucoup ont quitté et beaucoup quitteront les pays dans lesquels ils vivent et je ne suis pas non plus en colère parce qu’elle me déçoit. Chacun doit prendre ses décisions en fonction de ce qui lui convient le mieux.

La question que je me suis donc posé a été sur les raisons de ce sentiment de colère. La réponse que je peux proposer est assez simple une fois exprimée : le superficiel et le manque de profondeur s’installent petit à petit, aussi, dans le monde francophone qui est encore, à mes yeux, une île de réflexion et de sagacité au sein de la diversité israélienne. C’est un atout que nous sommes en train de perdre, c’est regrettable, mais c’est surtout superflu.

Ma colère n’est évidemment pas tournée vers Myriam, mais à cet entourage médiatique que nous avons à supporter. Un océan d’échos, de petits potins et de faits divers nourrit un agenda bien établi et une mode envahissante de préjugés et de partis pris, qui, non contents d’endiguer la critique et l’ouverture d’esprit, interchange l’insipide et le goûteux, l’important et le futile.

Cet agenda médiatique, si piteux qu’il puisse être, est omniprésent dans les journaux israéliens, que ces derniers soient imprimés, radiophoniques, ou télévisés et le peuple en Israël se retrouve devant un dilemme qu’il est fichtre difficile de démêler : Comment se fait-il que les Israéliens réussissent à grimper au neuvième rang de l’indice du bonheur alors que la vie quotidienne est si dure et dépravée ? Comment se fait-il que les Israéliens voyagent autant à travers le monde alors que nous affichons le taux d’enfants affamés le plus élevé en OECD. Comment se fait-il que les Israéliens votent pour un Premier ministre corrompu alors qu’ils sont l’une des populations les plus éduquées à croire le nombre de diplômés per capita.

La liste de ces contradictions est interminable, et les discussions, trop souvent dirigées par les tripes plutôt que par la tête entre Israéliens, le sont aussi. Certes, il existe des réponses à chaque question, mais il est totalement inutile d’essayer de résoudre cet état d’esprit avec des données cartésiennes. Car nous sommes en face d’un état d’esprit, d’une représentation interne accrochée à des convictions. Peu importe la réalité lorsque nous avons des convictions.

Les convaincus rétorqueront, avec ce dédain dans le regard dont nous nous sommes accoutumés, que la réalité est là et qu’il est difficile de réfuter les faits : le gouvernement le plus gonflé de l’histoire de l’état, le « changement » qui n’est pas arrivé, une union nationale qui n’est qu’une « scission » pour ne citer que les débuts du post de Myriam. La différence dans le cas d’Israël, réside dans l’état d’esprit qui les regarde.

Un accord après des pourparlers doit se terminer par une poignée de main et une mine déçue. Tel est l’usage en Corée du Sud afin de montrer que ni l’un ni l’autre des signataires n’ont reçu toutes leurs revendications. Cette poignée de main, quelque peu rabat-joie lors de l’aboutissement à un accord entre deux parties, signifie qu’un compromis a été établi, et les Coréens nous enseignent que la déception est inhérente au compromis.

En Israël toutefois, nous ne réussissons pas à gérer nos déceptions. Nous avons tellement de mal à concevoir une déception que nous sommes allés par trois fois aux urnes avant de renâcler ce compromis. Nous ne pouvons concevoir que la société Israélienne, bâtie d’antipodes dans une démocratie relevée de ses cendres il y a 70 ans seulement, soit obligée de baisser les bras afin de signer au bas d’une page énonçant un compromis, en son propre sein.

Pourtant, un des deux côtés a dû faire preuve d’un courage exceptionnel et d’une lucidité rare en comprenant qu’une démocratie a une volonté et une intelligence qu’il faut savoir respecter. Certes la moitié du pays a voté pour le changement, mais l’autre moitié a voté pour la continuité et ce, malgré cet océan d’échos, de petits potins et de faits divers qui essayent depuis plus d’une décennie de saper le moral d’un pays affichant des indices économiques, sociaux et technologiques qui font rougir les pays de l’OECD. C’est à cause de ces indices que depuis 37 ans, je pense sérieusement à rester en Israël.

Et cette colère alors ? C’est parce que je reconnais ici les méthodes de cette Industrie du Mensonge qui fonctionne à l’étranger afin de noircir l’image d’Israël. Car même les Franco-israéliens tombent, eux aussi, sous la magie de la facilité de la pensée en adoptant les slogans et les conversations de bar comme conviction interne.

à propos de l'auteur
Journaliste, chimiste, traducteur et ingénieur, Bruno J. Melki utilise une approche scientifique dans ses recherches journalistique afin de présenter la réalité d’un des conflits les plus médiatisé, mais aussi des plus falsifié, de l’histoire contemporaine. Après avoir poursuivi des études de chimie, de statistiques et avoir travaillé en recherche pendant plusieurs années à l’Université de Jérusalem, Bruno J. Melki rejoint le monde de la haute technologie Israélienne. Il publia en parallèle une chronique économique hebdomadaire en Hébreu dans Makor Rishon et traduisit le livre de Ben-Dror Yemini : L’Industrie du Mensonge.
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