Zemmour et les Juifs : où va la France?

Je n’ai pas l’intention de répondre à la question posée en titre. Il est bien connu qu’il est difficile de faire des prédictions, et particulièrement concernant le futur. Si j’ai appelé ainsi ces quelques lignes, c’est parce que la question de l’identité juive de France telle que je l’ai exposée dans mon post précédent est intimement liée à la question de la direction que prend, et qu’on pense que doit prendre la France.
Si Eric Zemmour occupe tant le débat public, c’est parce que le thème qu’il évoque est le principal sujet de société, et donc l’enjeu majeur de la politique des prochaines années et des élections à venir. Si il cristallise tant les opinions, ce n’est pas seulement parce qu’il est bon orateur ou qu’il a une grande culture générale, mais parce qu’il touche au cœur même de ce qui préoccupe la société, tout le monde l’a bien senti.
Le contrat d’émancipation qui liait les Juifs à la France à l’âge du franco-judaïsme (au sens où je l’ai développé dans mon post précédent) reposait sur le modèle qui fait la fameuse exception française. Et ce qui est en jeu au vingt-et-unième siècle, c’est la pérennité de ce modèle. Faut-il, et peut-on maintenir le modèle français ou devrait-on lui préférer un autre modèle plus multiculturel, un peu à l’image du modèle américain ? On peut aussi reformuler cette dernière question en présentant l’intuition fondatrice des projets français et américain. À savoir : laquelle de ces deux valeurs passe avant l’autre, de la laïcité ou de la tolérance ? La première réponse correspond au jacobinisme français, la deuxième à la société multiculturelle américaine. Inutile de dire que Zemmour incarne la première option dans sa version la plus radicale.
Et où donc va la France d’aujourd’hui et de demain quant à cette question ? La France est-elle en train de décliner, comme on peut fréquemment le lire sous la plume de polémistes ? Globalement, on peut répondre à cette question en fonction de la précédente, celle du modèle à adopter. Si par le déclin de la France, on entend la transformation de son modèle de société jacobiniste, qui consacre la laïcité, alors oui, on peut parler du déclin de la France.
Parce que renoncer à ce modèle, c’est renoncer à ce qui a fait la France depuis la Révolution. Or, nul doute que de multiples forces sociales pousse effectivement à basculer à d’autres modèles. Mais si on admet qu’un modèle alternatif, multiculturaliste, qui donne la priorité à la tolérance est amené à prendre sa place, alors il ne s’agit pas de déclin mais de progrès, au contraire.
Il s’agit d’un progrès parce qu’il permettrait de donner une plus grande légitimité à toutes sortes d’identités qui, pour en être particulières, n’en seraient pas moins françaises. Ce qui serait la moindre des choses, quand on pense que ces identités mixtes sont, pour une bonne part, revendiquées par des populations issues de la colonisation. C’est là le point faible du modèle français traditionnel : au nom de la grandeur de la France, on a essayé d’imposer ses valeurs de l’époque à des populations qui ne l’avaient pas demandé. Une fois reconnu les méfaits de cette colonisation, on veut encore que ceux qui en sont issues adoptent l’identité qu’on a voulu leur imposer et au nom de laquelle on a soumis leurs ancêtres. Mais pourquoi le voudraient-ils ? Et puis : en quoi s’appeler Gad ou Hapsatou serait plus une menace qu’une richesse pour la France ?
A vrai dire, à bien y regarder, la remise en cause du modèle jacobin à la française a commencé, un peu avant la décolonisation, avec les Juifs. Le Juif était l’Autre par excellence dans la société française et les philosophies de l’Autre n’ont pas par hasard été relayées par Emmanuel Lévinas ou Jacques Derrida. C’est l’essence même de ce qui caractérisait l’École de Paris que de proposer un modèle autre, en partant de cette différence vécue dans leur chair.
Ce modèle, s’opposant aux prétentions universalistes du modèle français, proposait une forme d’universalisme qui émerge des différents particularismes, en respectant l’Autre dans sa spécificité. A vrai dire, c’est aussi vrai de gens qui ont été partie intégrante de l’École de Paris (j’ai déjà cité Lévinas), de gens qui l’ont fréquentée de plus loin, comme Albert Memmi, de gens influencés par elle (cf Derrida), et même de penseurs juifs aussi peu investis qu’ils soient dans leur judaïsme, je pense surtout à Claude Lévi-Strauss.
Bien entendu, la remise en cause d’un modèle jacobin universaliste n’a pas été le seul fait de penseurs juifs, et on pourrait à loisir citer Franz Fanon ou Léopold Sédar Senghor. Toujours est-il que la contribution juive à un autre projet de société, plus conforme au monde moderne, à son ouverture, à sa mondialisation, n’est plus à prouver. La nostalgie du franco-judaïsme d’avant-guerre que diffuse Zemmour n’est jamais que l’aspiration à un retour à la situation où la grandeur de la France était mesurée à la hauteur de son impérialisme.
On ne voit pas bien en quoi ça pourrait faire la gloire de la France dans le monde. Par contre, on voit très bien pourquoi ce projet exige que le judaïsme – comme les autres particularismes – soit cantonné aux synagogues, au point qu’on attende des Juifs, comme des autres qu’ils ne portent que des prénoms de saints chrétiens.
