Encore Zemmour : les leçons de l’Histoire

Une femme passe devant des affiches d'Eric Zemmour à Biarritz, dans le sud-ouest de la France, le mardi 26 octobre 2021. AP Photo/Bob Edme)
Une femme passe devant des affiches d'Eric Zemmour à Biarritz, dans le sud-ouest de la France, le mardi 26 octobre 2021. AP Photo/Bob Edme)

Les blogs du Times Of Israel en français sont pleins, comme on pouvait s’y attendre, de commentaires sur Eric Zemmour, à l’heure où les spéculations vont bon train sur son éventuelle candidature à la présidentielle de 2022. Et comment en serait-il autrement ?

S’il y a quelque chose de tout à fait objectif, c’est le fait que Zemmour ne laisse personne indifférent. C’est même là un élément-clé de sa stratégie, à moins qu’il ne s’agisse de son caractère profond. Il est difficile, par exemple, de ne pas s’émouvoir de la colère digne et justifiée de Samuel Sandler. Pourtant, nombreux sont ceux qui s’indignent qu’on puisse le traiter d’antisémite (ou auto-antisémite) ou de révisionniste, alors même que son appréciation sur Pétain et les Juifs va à l’encontre de l’évidence historique. Ce que je voudrais donc proposer dans ces quelques lignes, c’est une analyse dépassionnée de l’arrière-fond de la pensée de Zemmour et l’opposer à une autre intuition.

Car au fond, tout a déjà été pensé bien avant le 21e siècle, au tournant inéluctable du 20e qu’a été la Seconde Guerre mondiale et avec elle la Shoah. Jusque-là, le modèle qui avait cours en France par rapport à ce qu’on appelait « la question juive » était celui qui avait donné naissance au « franco-judaïsme ». Le fait que franco vienne avant judaïsme dans cette expression n’a rien de fortuit. Il s’agissait d’inféoder le judaïsme à la France. Le premier ne devait être que de l’ordre de la sphère privée, n’ayant à voir qu’avec les croyances personnelles, là ou l’ordre public et universel était représenté par la Nation.

Napoléon avait dit aux Juifs qu’ils devaient considérer Paris comme leur nouvelle Jérusalem. Vous aurez reconnu le tenant actuel de ce modèle : c’est Zemmour, qui a déjà plusieurs fois rappelé cette citation. Cette formule a un aspect évidemment restrictif : des droits pour les Juifs, mais une attente aussi qui est une façon de montrer patte blanche. Elle fait écho, cette formule, à l’autre grande phrase de l’émancipation des Juifs de France, celle de Stanislas de Clermont-Tonnerre en vertu de laquelle il faut « accorder tout aux Juifs en tant que citoyens et leur refuser tout en tant que nation ». Une sorte de ‘oui, mais’, une séparation des domaines infranchissable entre le privé et le public. Derrière les provocations et les excès de Zemmour, il y a cette conception, il l’a exprimé clairement plus d’une fois.

Ce modèle a été accepté avec enthousiasme par  les Juifs de France, les premiers d’Europe à être émancipés. Pendant longtemps, la France était le modèle idéal pour l’intégration des Juifs, comme en témoigne l’installation de tant de Juifs d’Europe de l’Est en France depuis la fin du 19e siècle et jusqu’à la veille de la deuxième guerre mondiale.

Mais la Shoah et la persécution des Juifs sont venues changer radicalement le point de vue des Juifs. Beaucoup, qui se pensaient français à la façon dont Zemmour se pense français aujourd’hui, ont découvert qu’ils étaient enchaînés à leur judaïsme d’une façon irrémissible, qui n’était pas entièrement cantonnée dans la sphère privée. Même quand, pour certains d’entre eux, ils n’avaient plus que des liens très faibles avec ce judaïsme.

C’est alors qu’est née ce qu’il convient aujourd’hui d’appeler « l’École de pensée juive de Paris ». Les fondateurs de cette École avaient pour noms Edmond Fleg, André Neher, Emmanuel Levinas, Eliane Amado Levy-Valensi, le rav Léon Ashkenazi plus connu en tant que Manitou, et Vladimir Jankélévitch. C’est peut-être chez ce dernier qu’il y a l’expression la plus flagrante de ce changement d’identité.

Sans attache religieuse, sans connaissance des textes du canon juif, Jankélévitch exprime de façon très forte, dès le premier Colloque des Intellectuels Juifs de langue française, les éléments particuliers de l’identité juive dont, au fond, la guerre n’a été qu’un révélateur. Il y parle avec une espèce de nostalgie de l’identité franco-judaïque à laquelle, pense-t-il, on ne peut plus croire de façon naïve. Il y parle aussi d’un attachement particulier au jeune État d’Israël, alors même qu’il n’envisage pas un instant de s’y installer.

Les premiers Colloques sont là pour exprimer la nouvelle identité qui doit émerger des événements dramatiques des années 40. C’est une recherche qui avait déjà cours à l’Ecole des cadres Gilbert Bloch d’Orsay, dirigée par Manitou, dès les années 40 et qui préoccupe la fine fleur de l’intelligentsia juive à partir de 1957, date du premier Colloque. On y reformule le judaïsme en termes universalistes et les travaux des participants visent à exprimer une identité qui revendique un judaïsme intégral (quoique vécu sur des modes très différents en terme de religion, d’attachement à Israël, et de tout autre sujet) cohabitant avec une fidélité non moins intégrale à la France.

Voilà donc le fond du débat, une fois débarrassé de ses scories : faut-il aspirer, comme le fait Zemmour, au retour à un « franco-judaïsme » qui a été la première version de la vie juive dans la France moderne ? Ou faut-il militer pour une identité plus complexe, qui mette en dialogue identité juive et identité française en admettant qu’elle ne sont pas d’exclusion mutuelle ? Lequel de ces modèles est viable ? Celui de Zemmour l’a poussé jusqu’à une relecture du rôle de Pétain par rapport aux Juifs en conflit ouvert avec l’histoire réelle. Celle de l’identité double peut-elle mener à autre chose qu’à un repli identitaire sur une identité juive crispée comme on la rencontre parfois ? Chacun peut se positionner par rapport à ces questions, bien au-delà de la personne de Zemmour et de ses débordements.

Pour ma part, je compte mettre en lumière, dans mon prochain article, le lien entre la question identitaire qui préoccupe la France aujourd’hui et le choix entre les deux possibilités que j’ai exposé ici.

à propos de l'auteur
Ben habite en Israël depuis 2001 et est titulaire d'un master en "Machshevet Israel" (Pensée Juive) de l’Université Hébraïque de Jérusalem. Son mémoire de Master portait sur la pensée de Manitou et de Levinas.
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