Yifat Tomer-Yerushalmi : naissance d’un destin

Naissance d’un destin à Netanya
Avant les tempêtes, il y eut la mer. Avant l’affaire qui secouera plus tard l’armée et la société israélienne, il y eut une enfant marchant sur le sable de Netanya, attentive aux appels que personne n’entendait encore.
Elle naît en 1974, à Netanya, une ville où la mer prépare ses vagues avant l’aube et où l’horizon s’étire comme un avertissement tranquille. Netanya n’est pas un simple décor : c’est un seuil. Sur ce rivage, les appels se devinent avant de se formuler. Entre le sable pâle et les pins battus de vent, Yifat Tomer-Yerushalmi grandit. Dans la maison baignée de lumière, ses parents n’ont pas besoin de grands discours pour transmettre l’essentiel : « L’histoire d’un peuple se porte, elle ne se consomme pas ». Elle comprend très tôt la différence entre observer et répondre.
Dans ces années où l’on se forge sans le savoir, elle marche souvent jusqu’à la mer. À cette heure encore fragile où la ville hésite entre nuit et jour, elle se pose une question qui n’a pas encore de cadre : « Qu’est-ce que je ferai quand on m’appellera ? ». Elle ne sait pas qui est ce « on », ni quel sera cet appel, mais elle en sent déjà la gravité. Le droit, alors, n’est pas une profession future ; c’est une ligne qui se dessine. Pas un choix d’études, mais un pacte.
À l’Université hébraïque de Jérusalem, dans le cadre de l’Altouda académique, elle entre non pas dans un amphithéâtre, mais dans une exigence. Elle réussit brillamment, termine son premier diplôme avec distinction. En 1996, elle rejoint la justice militaire. À vingt-deux ans, l’uniforme lui rappelle que la loi ne vit pas seulement dans les livres : elle se confronte à la réalité d’un pays qui se défend. En 1997, elle est admise au barreau après un stage à la poursuite militaire principale. Deux ans plus tard, elle complète un master de droit à l’Université de Tel-Aviv, avec mention, tout en enseignant le droit pénal. Transmettre lui paraît naturel : cela rend les notions plus vraies, presque palpables.
En 2003, elle quitte Israël pour Charlottesville, en Virginie, à la JAG School de l’armée américaine. Loin de la Méditerranée, elle observe d’autres façons de penser la justice militaire. Elle complète ensuite le cours « Afek » du commandement et état-major. Ces formations successives étendent son champ, mais renforcent aussi ce qui a été inscrit dès l’enfance : on avance, mais on reste responsable de ce que l’on porte.
À son retour, les responsabilités s’enchaînent :
- assistante senior du procureur militaire en chef,
- adjointe du procureur du Commandement Centre,
- cheffe de la supervision juridique,
- cheffe de la législation et de la communication.
Dans ces rôles lourds, elle traverse des dossiers où la technique croise l’imprévisible : accident des hélicoptères, affaire Ansariya, retombées juridiques de la Seconde intifada, objecteurs de conscience, secret opérationnel, réformes disciplinaires, dossiers d’abus sexuels renvoyés à des juges habilités. Ce sont des terrains où chaque mot engage.
En 2007, elle devient juge au tribunal militaire régional. En 2010, vice-présidente du tribunal. En 2015, elle retourne à la poursuite militaire, promue aluf-mishneh et nommée à la tête du Département Conseil et Législation. Elle y supervise l’ensemble des avis constitutionnels, administratifs et civils de l’armée, coordonne les textes législatifs et représente l’institution devant ministères et commissions.
À travers ces années d’ascension, une même question revient, discrète mais tenace : que fait-on du destin lorsqu’il se présente ? Celui-ci n’a jamais été pour elle une cage ou une malédiction, mais un appel. L’enfant de Netanya ne l’a pas fui. Elle l’a reconnu. Elle a avancé non par ambition, mais par devoir. Et, sous les vagues qui frappaient les rochers de son enfance, quelque chose lui disait déjà que ce chemin ne serait pas seulement le sien : il serait celui d’un pays, de ses secousses, de ses contradictions.
Le système grince
À partir des années 2020, quelque chose change dans l’air israélien. Non pas une rupture franche, plutôt une vibration différente dans le pays, comme si les coutures institutionnelles commençaient à s’assécher. Les débats s’enveniment plus vite, les tensions politiques s’invitent dans les conversations ordinaires, et les mots « loi », « armée », « responsabilité » n’ont plus exactement la même densité qu’avant.
Yifat Tomer-Yerushalmi avance dans ce climat et sent que la charge de son rôle devient moins abstraite, plus chargée, presque plus lourde que le grade lui-même.
Son bureau, pourtant, reste le même : des piles de textes, des dossiers où les questions techniques sont traversées d’éclairs humains, des réunions où chaque phrase peut devenir décision. Elle dirige le Département Conseil et Législation avec une précision qui n’a rien de spectaculaire. Elle écoute, elle tranche, elle porte. L’armée se tourne vers elle pour clarifier des points constitutionnels, encadrer des pouvoirs, interpréter les zones d’ombre. Rien n’est jamais simple. Tout est toujours urgent.
Ces années-là, elle perçoit mieux que jamais ce qui rend sa fonction singulière. Dans la justice militaire, chaque ligne touche à la sécurité, à l’éthique, à la stabilité d’un pays. Les gouvernements passent, les ministres défilent, les priorités de l’exécutif changent d’accent. Mais la justice, elle, ne doit pas changer de rythme. C’est ce qu’elle répète souvent à ses équipes : la cohérence n’est pas un luxe, c’est une protection.
Au fil des mois, elle sent la pression publique se durcir. Des critiques surgissent parfois sans discernement, certaines motivées par des désaccords politiques, d’autres par l’ignorance du fonctionnement réel de la justice militaire. Elle s’interdit de répondre autrement que par le travail. C’est sa manière de tenir sa place : ne pas se laisser aspirer par le tumulte.
En parallèle, le pays traverse la guerre de 2023-2024. Les secousses de la guerre modifient le cadre des décisions, amplifient les dilemmes, exacerbent les contradictions. Les juristes, les enquêteurs, les commandants, tous avancent dans une tension continue. Tomer-Yerushalmi n’y échappe pas. Elle voit arriver des dossiers qui portent non seulement des faits, mais aussi la violence d’un contexte où tout brûle en même temps.
Dans ces mois-là, elle comprend que certaines décisions devront être prises dans un climat où chaque geste sera scruté, interprété, instrumentalisé. Elle sait aussi que la justice militaire ne peut pas se permettre la panique ou l’hésitation. Elle serre les dents. Elle avance. Elle garde le réflexe forgé dans son enfance : se tenir, quoi qu’il arrive.
Puis survient la première fissure. Pas encore celle qui fera la une, mais un avertissement. Une crispation dans l’opinion, une colère diffuse contre la justice militaire, une suspicion qui gonfle dans certains cercles. Elle perçoit la montée d’un discours où les juristes deviennent soudain suspects. Pas parce qu’ils auraient fauté, mais parce que le moment politique cherche des coupables.
Pour la première fois, elle sent que ses décisions ne seront pas seulement évaluées : elles seront combattues. Ce n’est pas encore la tempête. C’est la minute où le vent change d’angle.
Et elle, formée à écouter les appels silencieux, sait très bien ce que cela signifie : un épisode se prépare. Un épisode violent. Un épisode qui ne commencera pas dans un bureau, mais dans un camp militaire du sud, une nuit de juillet 2024, autour d’un détenu palestinien ensanglanté.
Le pays ne le sait pas encore. Elle non plus. Mais la suite a déjà commencé.
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Partie 2 : Yifat Tomer-Yerushalmi : la nuit où tout se déchire
