Yifat Tomer-Yerushalmi : la nuit où tout se déchire

Illustration : Une photo non-datée, datant de l’hiver 2023 et fournie par l’organisation Breaking the Silence, un groupe réunissant d’anciens soldats devenus lanceurs d’alerte, montre des Palestiniens, les yeux bandés, arrêtés dans la bande de Gaza et incarcérés au centre de détention de la base militaire de Sde Teiman, dans le sud d’Israël. (Crédit : Breaking The Silence via AP)
Illustration : Une photo non-datée, datant de l’hiver 2023 et fournie par l’organisation Breaking the Silence, un groupe réunissant d’anciens soldats devenus lanceurs d’alerte, montre des Palestiniens, les yeux bandés, arrêtés dans la bande de Gaza et incarcérés au centre de détention de la base militaire de Sde Teiman, dans le sud d’Israël. (Crédit : Breaking The Silence via AP)

Partie 1 : Yifat Tomer-Yerushalmi : naissance d’un destin

L’affaire commence loin des caméras

Dans un camp du sud dont personne, hors de l’armée, ne connaît vraiment le nom. Sde Teiman. Une base poussiéreuse, isolée, où l’on retient des détenus de Gaza dans les mois étouffés de la guerre. Une nuit de juillet 2024, un détenu palestinien est retrouvé couvert de sang. À ce moment précis, personne ne pense encore à un scandale national. Personne n’imagine que cet homme blessé deviendra l’épicentre d’un séisme.

Les faits remontent. Les blessures sont graves : côtes fracturées, poumon perforé, déchirure rectale. Le détenu est transféré à l’hôpital. Son état est tel que les médecins posent les questions que les soldats n’avaient pas voulu entendre. À l’intérieur du camp, les récits divergent. Certains parlent d’une fouille qui a mal tourné. D’autres de violences délibérées. Toujours la même mécanique : le silence d’abord, puis les chuchotements.

Lorsque les premières remontées arrivent à la police militaire, la machine judiciaire s’enclenche.

Une enquête s’ouvre

Elle exige des auditions, des vérifications, l’examen des vidéos de surveillance. La procédure est lourde, mais c’est la procédure. Dans un pays en guerre, ce simple respect du droit ressemble déjà à un acte de courage.

Cette enquête, par la logique de son poste, remonte jusqu’à Yifat Tomer-Yerushalmi. Elle n’a pas choisi le dossier. Il s’est présenté à elle comme se présentent toutes les affaires difficiles : brut, opaque, chargé d’angles morts. Elle sait ce que cela implique. Elle sait aussi que, dans l’histoire d’Israël, chaque fois qu’un juriste militaire a touché à la discipline interne de l’armée, les tempêtes n’ont jamais été loin.

Les premiers suspects – des réservistes de la force 100 – sont arrêtés fin juillet. Les images des arrestations, les scènes de tension, les accusations de brutalité lors de l’interpellation… Tout cela commence à circuler dans les réseaux de soutien aux soldats. En quelques heures, ce qui n’était qu’un dossier devient un symbole. Pas celui qu’on espérait.

Les manifestations éclatent devant Sde Teiman

Des élus de droite s’y rendent. Des drapeaux s’agitent. Les cris accusent la justice militaire de « trahir les soldats ». Dans cette atmosphère, chaque décision juridique devient immédiatement un message politique. Yifat Tomer-Yerushalmi le sait. Elle avance pourtant de la même manière silencieuse qu’elle a toujours adoptée : pas par défi, simplement par fidélité à son rôle.

Mais la scène dérape. Des protestataires franchissent la barrière du camp. Les soldats du dispositif de sécurité sont débordés. Des journalistes sont bousculés. Dans la confusion, un tabou ancien se brise : pour la première fois depuis des décennies, un groupe de civils – incluant des députés – force l’accès à une installation militaire protégée.

C’est le moment où l’affaire, déjà inflammable, devient un test national

Dans les jours qui suivent, une onde de choc traverse l’armée, la classe politique, l’opinion publique. Les réseaux sociaux se déchaînent. Les vidéos tournent. Chaque camp construit sa version de l’histoire avant même que l’enquête n’avance. Certains accusent Yifat Tomer-Yerushalmi de « criminaliser des combattants ». D’autres l’accusent au contraire de ne pas aller assez loin. Très vite, son nom devient un champ de bataille.

Elle, pendant ce temps, continue d’examiner les pièces, d’écouter les enquêteurs, de tenir la ligne qu’elle s’était imposée à vingt ans : ne jamais laisser la peur dicter le droit. Mais elle sent que cette fois, le prix sera lourd.

Le dossier s’épaissit

Les contradictions s’enchaînent. Les vidéos internes sont examinées. Le rôle des réservistes, leur comportement, les blessures du détenu : tout doit être vérifié, recoupé, rédigé. Et l’atmosphère extérieure devient irrespirable. Les attaques se multiplient. Des militants s’invitent devant sa maison. On exige sa démission. On parle « d’acharnement ». On parle même « d’atteinte à l’armée ».

Au cœur de cette mêlée, une question simple résonne : peut-on réellement faire appliquer la loi en temps de guerre, quand la société elle-même cherche un exutoire ?

Pour la première fois depuis ses débuts, Yifat Tomer-Yerushalmi ne fait plus seulement face à un dossier : elle fait face à un pays qui hésite entre la justice et l’instinct.

La suite, elle ne peut pas encore la voir. Mais l’histoire, elle, a déjà changé de direction.

à propos de l'auteur
Ancien avocat au Barreau de Paris durant 24 ans, aujourd'hui auteur et observateur attentif d'Israël, David Castel explore les histoires vraies qui révèlent la société derrière les faits. Entre justice, destins singuliers et mystères du quotidien, il écrit avec la rigueur du juriste et la sensibilité du conteur. Ses chroniques judiciaires dévoilent un Israël humain, contrasté, souvent surprenant. Il a créé PrédiCité (predicite.com), le seul site en français où l'on pronostique les élections israéliennes d'octobre 2026. Sans un centime. On y joue pour comprendre, et inversement.
Comments