Un petit peuple résilient du monde
Imaginons.
Imaginons un petit peuple résilient du monde.
Résilient. Du latin resilio, resilire, qui veut dire « sauter en arrière », comme qui dirait faire face, mais en souplesse et sans jamais perdre de la hauteur. C’est bien parce que ce n’est pas du tout ridicule.
Ce petit peuple ne serait pas forcément souple, mais il serait gentil et aurait généralement de bonnes réactions. Pas toujours futées, mais bonnes, ses réactions. Désespérément bonnes. Comme ses intentions.
On lui dirait que, peuple maudit parmi les maudits, lui seul pouvait manipuler cet instrument diabolique entre tous qu’est l’argent, qu’il entreprendrait illico d’affiner le système bancaire.
On l’enfermerait qu’il saisirait l’occasion de se poser un peu pour lire, écrire et traduire toute la philosophie du monde et jusqu’aux grands philosophes grecs et arabes de l’antiquité.
On lui interdirait le prosélytisme qu’il dirait mais quelle chouette bonne idée et qu’il s’en ferait une loi à déboussoler un peu plus l’Afrique du Sud qui n’a toujours pas compris en quoi l’apartheid était un crime.
Parce que ce petit peuple ne serait pas plus missionnaire qu’impérialiste.
Ce petit peuple uni et fidèle montrerait à tous que l’éducation est la clé de l’égalité, de la fraternité, du savoir, et ça agacerait tout le monde.
On aurait immanquablement envie de lui faire avaler de force sa philosophie, son savoir et sa fraternité. On organiserait chez lui de belles petites razzias, bien sanglantes et on lui en voudrait encore plus de réveiller ainsi les bas instincts des hommes. On lui en voudrait à mort.
Ce petit peuple honni serait-il aigri ? Pas du tout. Résilient on a dit. Il engendrerait des générations de thérapeutes, des médecins pour soigner les blessés, des psychanalystes pour consoler les délateurs, des psychiatres pour raisonner les bourreaux et il sourirait gentiment aux excités. Tu veux ma peau ? À la bonne heure. Mais je sauverai la tienne, avant. Quel cynisme.
On le chasserait par la porte et il reviendrait par la fenêtre. Subversif en diable, sans trêve ni repos, il remettrait sans cesse le monde en question. Ce petit peuple serait épuisant.
Alors on le chasserait bien loin, on le renverrait d’où il vient, tiens, au berceau de son histoire, par exemple un petit bout de désert antique qu’il aurait racheté terrain après terrain depuis des lustres, en lui déniant le droit d’approcher un lieu essentiel, disons sa sainte capitale parce que faut quand même pas déconner. Les tribus qui auraient colonisé sa terre en saccageant ses vestiges ne seraient pas très contentes.
On comprendrait qu’on a été bien légers en lui signant le droit d’habiter la terre ancestrale qu’il avait rachetée et on déciderait de supprimer ce gêneur définitivement de la surface de la terre, avec son berceau, tant qu’à faire, même si c’est le berceau du monde. Par un souci d’humanité louable, on proposerait aux colons des tribus mécontentes de s’éloigner le temps du grand nettoyage ethnique.
Tous les colons ne sont pas des imbéciles, et certains refuseraient pour devenir membres du petit peuple accueillant.
Les autres seraient parqués dans des camps chez les voisins, et y resteraient après que le petit peuple ne se serait pas laissé faire, éligibles à d’inimaginables compensations internationales dont ils ne récolteraient pas même une miette pendant que leurs dirigeants deviendraient des nababs opulents jusqu’à l’indécence.
Un semblant de calme revenu sur son petit morceau de désert du bout du monde, sans eau, sans ressource d’aucune sorte et bien qu’interdit d’accès à son lieu le plus sacré, le petit peuple résilient lèverait les mains au ciel et pleurerait de joie. Puis il retrousserait ses manches, dessalerait l’eau de mer et planterait des fleurs et des arbres. La chaleur serait étouffante et irrespirable, qu’à cela ne tienne, il installerait la clim. Le hamsin se lèverait, mais lui, il sortirait son seau, sa petite pelle et il ferait des pâtés en forme de villes. Il ferait chaud et il sortirait les ballons. Aux voisins qui s’exciteraient, il proposerait une partie de beach volley. On essaierait de lui piquer ses fraises et il offrirait de partager la crème. Pendant que les voisins sortiraient l’artillerie lourde, il ouvrirait des universités.
Tout ça, on s’en doute, n’arrangerait pas son affaire et on lui en voudrait toujours. De plus en plus, même. Sauf qu’il est illégal dans le monde libre de détester quelqu’un pour ce qu’il est. On commencerait donc à contester le bout de désert. Mieux. À en faire le théâtre du procès de toutes les dérives du monde. Les grands colons terrestres y vilipenderaient à bon compte la colonisation. Les démocrates y fomenteraient la dictature de la pensée. Les belliqueux y moqueraient l’idéal de paix. Les pacifistes déchaînés attaqueraient une armée de défense qu’ils s’en voudraient de secrètement admirer. Ce serait une belle pagaille.
Alors le petit peuple jouerait sa dernière carte. Il sortirait les tambours et les trompettes. En musique, misère de misère… On l’aimerait et il danserait de joie, on ne l’aimerait plus et il danserait tout de même.
On le frapperait et il se relèverait sans cesse, et sans cesse, il danserait. Parfois il tituberait un peu, mais inexorablement, il danserait. Frénétiquement, il danserait. Ostensiblement, il danserait. Au grand jeu mondial des chaises musicales tout le monde serait assis et lui pas, mais il s’en foutrait et ferait danser les chaises. Ce petit peuple exaspèrerait tout le monde.
Il sortirait par les trous de nez du monde. Comme l’air qu’on respire, il sortirait par les trous de nez du monde. Il serait l’empêcheur de tourner en rond dans son petit bocal de semoule. L’empêcheur de marcher tranquille au pas de l’oie. L’empêcheur de penser vain et unique. L’empêcheur d’empêcher en paix. Ce petit peuple serait insupportable.
Ce petit peuple aurait, dans cette vie, un but avoué sans honte, ridiculissime. La Paix sur terre. La paix sur terre, sérieux. Une fumisterie de première grandeur et il y croirait, dur comme fer. Le naīf.
Alors cette naïveté ridicule, on entreprendrait de l’en guérir.
Un jour de fête, alors qu’il danserait, on entrerait chez lui. On saccagerait sauvagement son petit coin de paradis. On détruirait ses familles. Brûlerait son espoir d’un monde meilleur. Immolerait son aspiration à la paix. Pour faire bonne mesure, on filmerait son supplice, photographierait son agonie et on présenterait sans honte ces indécences photographiques dans les grands concours internationaux… qu’elles remporteraient[1].
Des hommes, femmes, enfants innocents du petit peuple seraient emmenés de force dans l’enfer des voisins prétendument occupés par lui et le petit peuple résilient entrerait en guerre pour les libérer. Entrer en guerre contre un territoire occupé est une notion nouvelle qu’on ne lui pardonnerait pas plus que le reste. On lui enverrait par vengeance des vidéos de ses bébés dans des cages, de ses petites filles qu’on torture, de ses otages qu’on exécute, et on le sommerait de se calmer séance tenante.
Pendant qu’on bombarderait sans relâche sa population, au Nord comme au Sud, au lieu de lancer ses avions, il enverrait ses petits soldats dans l’antre des monstres pour tenter de sauver qui pourrait l’être, insoucieux des cris d’orfraie du monde et recentré seulement sur cette invraisemblable éthique dont l’un de ses membres aurait carrément écrit une version mathématique.
Cette éthique dont on ne s’embarrasserait aucunement pour l’accuser en miroir de toutes les horreurs qu’on lui ferait subir, comme à l’école les mauvais enfants pris la main dans le sac se butent, non c’est toi, c’est celui qui dit qui est.
On lui expliquerait avec la plus inimaginable mauvaise foi qu’il devrait illico cesser les combats et qu’un cessez-le-feu ramènerait les otages pour la libération desquels il était entré en guerre. Sa résilience serait mise à rude épreuve…
Un peu comme est mise à rude épreuve celle des Israéliens aujourd’hui.
Sur leurs 251 otages emmenés de force le 7 octobre, 101 sont toujours détenus à ce jour, on ne sait ni où ni par qui. Pour les punir de souffrir et puisque si visiblement ils les aiment, on maintient le flou autour de ces otages. On refuse de leur délivrer quelque information que ce soit sur quiconque. On leur refuse tout droit de visite. On refuse même de leur dire qui est vivant et qui est mort parmi ces membres de leur famille dont aucune association subventionnée n’a aucune nouvelle et dont de courageux justiciers de par le monde déchirent ignominieusement les portraits qu’ils affichent avec désespoir.
Nul ne sait comment va se terminer cette histoire.
Il serait peut être temps de se recentrer sur l’état du monde, vraiment, sur ses vrais problèmes, de surpopulation, d’inconséquence et de misère, et de laisser tranquille ce petit peuple complètement paranoïaque, on le serait à moins, mais néanmoins bienheureux, ces fadas, comme on dirait en Provence, au sens littéral du terme qui désigne celui qui plane parce qu’il a vu les fées. Laisser ce petit peuple improbable, impensable, intenable, indispensable et si totalement inconsolable, panser ses plaies tranquille tout en continuant avec ses petites lunettes à améliorer la vie sur terre.

