Le président Rivlin en arbitre

Reuven Rivlin. Photo : Ron Przysucha/ Domaine public
Reuven Rivlin. Photo : Ron Przysucha/ Domaine public

Le récent article de Philippe Velilla publié dans les pages du Times of Israël m’a inspiré ces réflexions.

Tous les sondages le montrent, sauf événement décisif ces prochains jours, la prochaine élection à la Knesset donnera un vainqueur qui ne sera pas en capacité de réunir une majorité (de plus de 60 sièges) permettant à cette majorité de gouverner.

Cette situation pose plusieurs questions.

Nous sommes tellement habitués à voir Benjamin Netanyahu se sortir des pires situations que nous avons du mal à envisager sa défaite. De quelle nature pourrait être ce Déus ex Machina qui le sauverait et lui permettrait d’échapper à la justice ?

Car ne nous trompons pas, l’enjeu majeur de cette élection n’est en aucun cas le bien-être des Israéliens et encore moins la paix et la prospérité, mais le devenir d’un clan, voire d’un couple face à la justice.

S’il n’y a pas cette intervention divine en faveur du despote, que se passera t-il ?

Quelle sera l’attitude du président Rivlin face à cette crise d’un nouveau type ?

Ne serait-ce pas la première étape d’une modification en profondeur du système politique israélien et l’antidote à la dictature des partis extrêmes ?

Pour tenter d’y répondre, il faut tout d’abord revenir aux faits qui sont à l’origine de cette situation sans précédent.

Surfant sur l’échec (provoqué ?) des accords d’Oslo et d’une fracture (Chiite vs. Sunnite) au sein du monde arabe, reléguant au second plan le soutien aux Palestiniens (eux-mêmes très divisés et sans pouvoir politique légitime), Benyamin Netanyahu a remporté toutes les élections successives en instrumentalisant le vote religieux. Il a ainsi battu le record de longévité politique que détenait David Ben Gourion.

Ce schéma, s’ajoutant à une complicité visible du président Trump, a fait de lui le personnage le plus puissant du moyen Orient, adoubé par nombre de leaders politiques (dont Trump et Poutine).

La première conséquence de cette situation aura été de déporter encore plus à droite un pouvoir israélien qui s’était largement droitisé en raison de la faiblesse de la gauche à cours d’idées face à une autorité palestinienne incapable de gérer la paix (et orpheline de Yitzhak Rabin).

Ce logiciel était presque parfait et les pires opposants de l’autocrate étaient contraints de saluer son habileté.

Mais nous ne sommes que des humains et la perfection n’est pas à notre portée.

Bibi (et son épouse Sarah), comme des païens aveuglés par leurs succès, ont largement mordu la ligne judiciaire, se croyant intouchables (ou du moins inarrêtables).

Comme aurait pu le dire un ministre de l’Intérieur, ils ont manqué d’Hubris1.

Dès lors affaibli, le pouvoir de Bibi n’a plus pu s’imposer à la division (la chienlit aurait dit le Général) générée par la proportionnelle intégrale. Ce qui marchait les fois précédentes, ne marche plus, semble t-il.

Benny Gantz puis Avigdor Liberman et Ehud Barak l’ont parfaitement compris.

Avigdor Liberman avait le pouvoir de gripper la machine, il l’a fait en refusant l’attelage partis religieux + Bibi.

Benny Gantz pouvait sortir Bibi de la nasse en gouvernant avec lui, il a refusé de trahir ses électeurs.

D’où l’impasse actuelle bien plus complexe que les crises qu’a connues l’Etat sioniste.

Bibi a bien tenté de bloquer toute velléité de révolte au sein du Likoud en faisant signer un pacte sans valeur aux Likoudnikim, cela n’a eu aucun effet sur les intentions de vote selon les sondages.

Bien pire la création du nouveau parti de (l’extrême) Droite par Ayelet Shaked, plus subie que voulue par le Premier ministre, le met en face d’une rivale sure de pouvoir assurer sa succession (et scelle une défaite cuisante de Sarah Netanyahu).

Alors quel pourrait être le Deus ex Machina qui sauverait Bibi Premier ?

La Guerre ? Heureusement Tsahal s’y opposerait si elle n’était qu’un subterfuge à la crise.

Des scandales financiers touchant Gantz et Liberman ? Probablement mais les Israéliens sont désormais vaccinés.

Une campagne contre le vote « arabe » sensé se porter sur B. Gantz ? C’est déjà le cas et cela ne change pas, semble t-il, les intentions de vote.

Laissons à l’imagination de Bibi le soin de trouver des outils nouveaux et magiques.

Que se passera t-il au soir du 17 septembre si les sondages disent vrai ?

Likoud et Kakhol Lavan seront au coude à coude. Si l’opposition l’emporte (Kakhol Lavan en tête) ce sera l’échec de Bibi et le verdict de la justice déterminera la suite de sa carrière politique.

Un gouvernement d’Union Nationale sera composé. Une nouvelle période politique s’ouvrira.

Si le Likoud, renforcé par l’intégration de Koulanou, arrive en tête (ce qui est probable), le président Rivlin demandera t-il à Benjamin Netanyahu de composer le gouvernement sachant que ce dernier ne pourra réunir suffisamment de sièges pour gouverner puisque Libermann et Gantz refuseront de s’allier à lui et aux religieux dans un gouvernement d’union nationale ?

Le cas échéant le président Rivlin accordera t-il un délai supplémentaire à Benjamin Netanyahu ou bien désignera t-il quelqu’un d’autre (Ayelet ?) au bout des 28 jours de la première phase signant ainsi la défaite de Bibi ?

Dans tous les cas le président sera détenteur d’un pouvoir nouveau puisque le peuple souverain n’aura pas su donner un vainqueur indiscutable à ce scrutin.

Peut-être sera-ce l’occasion de corriger les méfaits de la proportionnelle intégrale qui se traduit par une forme de dictature des petites listes et en particulier des religieux et des extrémistes, en légiférant sur un autre mode de scrutin (mixte ou majoritaire) ou en augmentant encore le seuil d’éligibilité (à 5 %) ?

Peut être sera-ce l’occasion de renforcer les pouvoirs d’un président qui est le recours ultime en cas de crise ?

A défaut, nous nous enfoncerons dans une crise profonde aux conséquences imprévisibles.

Je préfère ne pas croire que les ambitions personnelles d’un clan nous y conduiront !

1 Lors de sa démission, le ministre français de l’Intérieur a déclaré : « L’Hubris c’est la malédiction des dieux, quand à un moment donné vous devenez trop sûr de vous, que vous pensez que vous allez tout emporter. Il y a une phrase qui disait : “les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre”, donc il ne faut pas que nous soyons dans la cécité ».

à propos de l'auteur
Alain BENICHOU est né à Oudjda au sein d'une famille de juifs d'Algerie vivant au Maroc tout de suite après la guerre (24 mars 1947). Il a été recruté en 1971 par le Ministère de l’Intérieur pour travailler à la modernisation de l’action de l’Etat. Dans ce cadre il a modernisé le système de centralisation des résultats électoraux. Il a été deux fois décoré dans l’ordre du Mérite par Messieurs Philippe Marchand (chevalier) puis Daniel Vaillant (officier). En 2010 il a pris sa retraite et s’est installé à Tel Aviv. Il a écrit deux romans (sur sa famille) et un recueil de nouvelles (sur Israël).
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