Peut-on encore parler de morale ?

Il y a une certaine noblesse à revendiquer une position morale. La morale, c’est ce qui est censé guider l’homme dans ses principes de vie, ce qui lui donne une dignité, une humanité. Il est courant aujourd’hui de voir des opinions affirmées « au nom de la morale », notamment dans les tribunes médiatiques, religieuses ou politiques. C’est une posture séduisante, presque intouchable. Qui oserait contredire la morale ?
Et pourtant, il faut interroger : de quelle morale parle-t-on ? Qui en fixe les repères ? Et surtout : la morale est-elle un principe stable, universel, ou bien un outil de persuasion émotionnelle au service d’intérêts changeants ?
Prenons un exemple récent : dans une tribune largement médiatisée, Delphine Horvilleur, qui se revendique « rabbine », affirme que l’État d’Israël « perdrait sa boussole morale » en poursuivant ses actions militaires à Gaza. On retrouve cette accusation chez d’autres voix : Israël ne serait plus « moral », car les pertes humaines de l’autre côté seraient devenues disproportionnées.
J’aime aussi relever les voix qui disent : « Le judaïsme a offert au monde la morale avec les Dix Commandements et ‘Tu ne tueras point’, mais aujourd’hui… ». Or c’est précisément cette prétention morale qu’il convient d’interroger.
Est-il moralement juste d’arrêter une guerre sous prétexte qu’elle devient émotionnellement insoutenable ? Et surtout : sur quoi repose cette morale qu’on brandit ? Sur des chiffres ? Des impressions ? Des émotions ?
La morale du chiffre
Beaucoup de discours actuels tombent dans un piège : celui de la comptabilité. Il y aurait, d’un côté, les morts israéliens (1 200 lors du pogrom du 7 octobre), et de l’autre, les pertes palestiniennes (50 000, selon certaines sources). Et ce déséquilibre serait, en soi, « immoral ».
Mais une telle approche transforme la morale en mathématiques. Si la morale devait être « équilibrée », faudrait-il que chaque côté perde un nombre équivalent de vies pour que la guerre soit « juste » ? L’absurdité de ce raisonnement saute aux yeux.
Et pourtant, il est omniprésent. On compare des morts comme on ferait des bilans financiers. On oublie que la morale ne se trouve pas dans le chiffre. Elle réside dans la nature de l’acte, dans l’intention, dans la justice.
La morale talmudique et la vie humaine
Le Talmud, fondement de la pensée morale juive, donne un cadre puissant à cette réflexion. Un exemple particulièrement frappant est rapporté dans les traités Taanit et Sanhédrin : si une ville est encerclée et que l’ennemi exige qu’on lui livre une personne pour épargner tous les autres, il est interdit de le faire. Même si cela signifie que toute la ville périra, on ne sacrifie pas une vie pour en sauver d’autres.
Cette décision est morale, mais elle choque notre conscience moderne, pragmatique, comptable.
Un autre passage clé se trouve dans le traité Gittin (45a) :
On ne rachète pas les captifs à un prix supérieur à leur valeur.
Pourquoi ? Parce que cela risquerait d’encourager de futures prises d’otages. Autrement dit, même le devoir sacré de sauver une vie est limité par des considérations morales à long terme : protéger la vie future d’autrui.
Aujourd’hui, ce principe prend une acuité dramatique : face aux otages israéliens à Gaza, la tentation est immense de « tout faire » pour les libérer. Mais ce « tout faire » est-il moral, si cela met en danger demain des milliers d’autres vies ? La morale juive, ici, ne suit pas l’émotion. Elle suit la responsabilité.
Morale vs conscience
Il est essentiel de distinguer la morale de la conscience. La morale vise à établir des principes universels, au-delà de soi. La conscience, elle, est subjective, intérieure, émotive. Il est tout à fait possible de faire quelque chose de profondément immoral… Tout en ayant bonne conscience.
Le Grand Rabbin du Commonwealth, Jonathan Sacks, a dit :
La conscience n’est pas une garantie de moralité. Hitler pensait avoir bonne conscience. La conscience sans loi peut devenir une arme terrible.
Beaucoup des appels à « cesser la guerre » relèvent davantage du soulagement de la conscience que d’un véritable devoir moral.
Ce n’est pas la morale qui exige l’arrêt du combat ; c’est l’angoisse, la fatigue, le besoin de se sentir « du bon côté ». Mais ce besoin émotionnel n’est pas un critère éthique. Il peut même devenir immoral lorsqu’il sacrifie la justice ou met des innocents en danger.
Quand l’humanisme devient inhumain : le cas de l’Allemagne nazie
Le Rabbi de Loubavitch soulignait souvent ce paradoxe : l’Allemagne nazie n’était pas un pays barbare, inculte, primitif. Au contraire. C’était la société la plus avancée d’Europe sur le plan de la pensée, de la culture, de la philosophie morale. On y étudiait Kant, Hegel, Nietzsche. On s’y souciait du bien-être animal : les premières lois adoptées par le Troisième Reich (dès 1933) furent des lois sur la protection des animaux, et notamment l’interdiction de l’abattage rituel juif, considéré comme « cruel ».
Peter Singer, philosophe animaliste, disait :
Il est troublant de constater que certains des premiers efforts pour défendre les droits des animaux viennent de régimes qui ont nié les droits humains fondamentaux.
Et pourtant… Cette société moraliste a inventé les chambres à gaz.
Pourquoi ? Parce que tuer par balle était « trop difficile » pour les bourreaux. Trop de troubles psychologiques chez les SS. Alors on a « humanisé » la mort. On a industrialisé l’extermination pour que les tueurs n’aient plus à faire face à la détresse de leurs victimes.
Là encore, la perversion morale est totale : au nom d’un souci « humain », on a créé le mal absolu.
George Steiner, qui était intellectuel d’origine juive, considéré comme l’un des penseurs les plus brillants du XXe siècle sur la culture européenne et la barbarie, a dit:
Nous savons désormais qu’un homme peut lire Goethe ou Rilke le soir, jouer Bach et Schubert, et le matin travailler à Auschwitz.
« Parler au nom de la morale juive » ?
Quand quelqu’un se dit « rabbine » ou prétend parler au nom de la « morale juive », il est juste de poser la question : de quelle morale juive parle-t-on ? Celle de la littérature juive ? Des auteurs juifs du XXe siècle ? Ou bien celle de la tradition halakhique, talmudique, transmise depuis des siècles ?
Revendiquer le titre de rabbin, c’est assumer de parler à partir de textes, de sources, d’une tradition. Quelle est la source talmudique qui justifierait de dire qu’Israël perdrait sa boussole morale en défendant sa population ? Qu’on nous la cite.
Sinon, on ne parle pas de morale juive. On parle de morale personnelle. Ce n’est pas la même chose.
Albert Camus, Actuelles III :
La paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Mais elle ne vaut pas toutes les redditions.
La guerre n’est pas morale en soi. Mais fuir la guerre, quand elle est juste, peut être profondément immoral. Arrêter une guerre parce que nos émotions nous le demandent, alors que cela mettrait en danger les générations à venir, n’est pas un geste de morale : c’est une trahison de la morale.
La Torah exige de protéger la vie – la sienne, celle de son peuple. La morale ne demande pas le sacrifice de soi au nom du confort psychologique des autres. Elle demande de tenir, de lutter, et d’aller jusqu’au bout – non pas malgré la morale, mais à cause d’elle.
