Ofer Bronchtein et l’amour exigeant de Paris
Mon ami Ofer Bronchtein, qui nous a quittés, a passé des années à rendre Paris intelligible à Jérusalem, et la peur israélienne intelligible à Paris.
Conseiller du président Emmanuel Macron pour le Moyen-Orient et pour le conflit entre Israéliens et Palestiniens, Bronchtein ne se tenait pas à la marge des relations entre Israël et la France. Il en occupait le cœur : entre l’Élysée et Jérusalem, entre mémoire française et traumatisme israélien, entre amour d’Israël et critique profonde de sa trajectoire.
C’est là qu’il était difficile à saisir.
En Israël, il est facile de se tromper sur la France. Quand Paris critique, nous entendons l’hostilité. Quand Paris sermonne, nous entendons la condescendance. Quand Paris parle de frontières, d’un État palestinien, de responsabilité humanitaire ou de règlement politique, beaucoup en Israël entendent une forme de rejet. Parfois même une trahison.
Ofer entendait autre chose.
Les gouvernements israéliens n’ont pas toujours approuvé ce qu’il faisait, et s’y sont parfois opposés avec force. Mais il a beaucoup fait pour Israël précisément parce qu’il n’a jamais renoncé au désaccord avec elle. Il ne demandait pas à Israël d’adopter Paris. Il lui demandait d’apprendre à lire Paris.
Ofer m’a appris à lire Paris non à travers des images romantiques, mais à travers ses codes : silences, gestes, formules, moment choisi, et ces mots qui sonnent en Israël comme une attaque alors qu’en France ils sont parfois l’ultime tentative de maintenir une porte ouverte.
Il m’a appris à comprendre l’amour exigeant de Paris.
Un amour qui n’étreint pas. Qui n’applaudit pas. L’amour français est exigeant, fier, parfois insupportable. Il peut sonner comme une réprimande même lorsqu’il procède de l’inquiétude. Il peut irriter précisément parce qu’il refuse de voir en Israël seulement une victime, seulement un allié, ou seulement une histoire morale. Il exige d’Israël qu’il soit un État. Pas seulement une blessure.
Ofer expliquait aux Français cette peur : le sentiment d’encerclement, la défiance, ce moment où une recommandation européenne en faveur d’un règlement s’entend à Jérusalem comme une injonction au risque. Dans le même mouvement, il expliquait aux Israéliens que la France, même lorsqu’elle nous irrite, n’est pas nécessairement contre nous. Parfois, elle nous dit ce qu’un ami dit dans un moment difficile : vous êtes forts, mais vous ne voyez pas tout. Certaines de vos peurs sont fondées, mais la peur ne peut devenir votre seule politique.
Ofer était trop israélien pour ceux qui voulaient parler d’Israël de l’extérieur, et trop français pour ceux qui voulaient qu’on aime Israël sans conditions. Trop à gauche pour la droite, trop sioniste pour ceux qui ne voulaient voir en Israël qu’une faute. Il n’appartenait à aucun camp. C’est pour cela qu’il comptait tant.
C’est dans cet entre-deux qu’Ofer se tenait.
Pas toujours comme un émissaire commode. Pas toujours comme une voix que le gouvernement israélien voulait entendre. Mais comme un homme qui préservait pour Israël une place au cœur de la France, même lorsqu’Israël n’aimait pas la manière dont ce cœur lui parlait.
On peut contester sa démarche. Un État sérieux n’accepte pas des conseils venus de l’extérieur au seul motif qu’ils viennent d’un homme qui l’aime. Même lorsque ce conseil désigne, avec obstination, l’horizon le plus juste pour Israël : un État palestinien aux côtés d’Israël, parce que seule une séparation politique peut préserver Israël comme État juif, démocratique, reconnu et défendable. Mais plus cette idée est poussée de l’extérieur, même avec de bonnes intentions, plus elle devient en Israël suspecte, étrangère, imposée. Paris ne le fera pas à notre place. Washington non plus. Bruxelles non plus. Seules Jérusalem et Ramallah pourront transformer une idée en règlement. Mais un État sérieux sait aussi distinguer celui qui agit contre lui de celui qui débat avec lui à partir d’un lien profond. Il sait lire une grammaire diplomatique. Israël, depuis le 7 octobre, peine à s’en souvenir.
Ofer Bronchtein a tenté de nous le rappeler.
Aujourd’hui, alors que les relations entre Israël et la France sont meurtries, de telles personnes manquent. Des personnes que le désaccord n’effraie pas. Qui ne traduisent pas toute critique en trahison. Qui ne confondent pas l’amour avec les applaudissements.
Ofer a appris à Israël que la France aime autrement.
Plus froidement. Avec plus d’exigence. Parfois de façon irritante. Mais pas nécessairement moins sincèrement.
Que sa mémoire soit bénie.
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