La diplomatie de la distraction selon Macron

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le président français Emmanuel Macron après leur conférence de presse conjointe à Jérusalem, le 24 octobre 2023. (Crédit : Christophe Ena / POOL / AFP)
Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou rencontre le président français Emmanuel Macron à Jérusalem, le 24 octobre 2023 . (Government Press Office (GPO) / Kobi Gideon)

Emmanuel Macron a transformé la politique étrangère non pas seulement en ancrage, mais en refuge. En dix ans :

  • la politique traditionnelle française s’est effondrée,
  • les frontières entre droite et gauche se sont brouillées,
  • et le Parlement est devenu un champ de mines sans majorité claire.

Macron n’a pas dissimulé sa faiblesse ; il s’en est emparé. Ses défis internes sont patents : majorité dissoute, réforme des retraites qui a enflammé la rue, popularité tombée à 24 %. Même la dissolution de l’Assemblée s’est retournée contre lui, renforçant l’extrême droite de Marine Le Pen.

Sans coalition stable, il fuit les confrontations internes pour occuper la scène internationale – seul espace où il détient encore autorité, marge de manœuvre et image d’homme d’État mondial.

Fin juillet, il a annoncé vouloir reconnaître l’État de Palestine en septembre, à l’ouverture de la 80ᵉ Assemblée générale de l’ONU. Ce n’est pas un virage mais une continuité.

Après avoir tenté une médiation entre Poutine et Zelensky, défendu l’autonomie stratégique européenne malgré Washington, et lancé un forum destiné à marginaliser les institutions de l’UE, Macron se voit comme celui qui sauve l’Occident de lui-même.

Bloqué chez lui, il accélère dehors : stratégie classique d’ « exporter la crise ». Les moqueries parisiennes le grandissent à l’ONU. L’horizon international demeure son ultime espace de liberté, de leadership et d’héritage.

Israël n’est pas une exception. Son hyperactivité diplomatique va de la Communauté politique européenne aux sommets comme le « Nouveau pacte financier » avec l’Afrique et l’Asie.

En juin, Paris devait coparrainer avec Riyad une conférence onusienne sur le Proche-Orient, finalement reportée après l’escalade régionale – autre signe de sa volonté de cadrer l’agenda multilatéral.

Souvent, seules les manchettes restent. Mais c’est l’essentiel : elles résonnent au JT du soir et nourrissent l’image d’un président attaché à la grandeur, notion ancrée dans l’imaginaire français, même si le monde n’y croit plus.

L’annonce palestinienne, en revanche, touche un nerf national. Elle vise les Français, pas les Palestiniens : surtout la communauté musulmane[1], nombreuse, pour qui Gaza résonne à Lyon. C’est un message de souveraineté morale et de justice, même au prix de tensions avec Israël et de malaise à Washington.

Pas une fuite, mais un calcul. La stratégie qui l’a rendu pro-ukrainien en Europe et critique de la ligne américano-israélienne dans la guerre de Gaza lui sert maintenant de tremplin domestique.

Macron agit non par aveuglement mais par conviction de supériorité culturelle et politique. La France, pense-t-il, est la boussole morale de l’Occident : quand l’Europe hésite, elle parle. Il anticipait les réactions israéliennes – peut-être les recherchait-il.

Netanyahu a aussitôt dénoncé une « récompense au terrorisme », évoquant une annexion en représailles.

Washington aussi s’est alarmé et a pressé Paris de reculer. Macron a répliqué en précisant que la reconnaissance excluait explicitement le Hamas et réaffirmait la sécurité d’Israël dans le cadre de deux États.

Le 19 août, Netanyahu lui a écrit :

Votre appel à un État palestinien verse de l’huile sur le feu antisémite.

À Paris, l’impact institutionnel serait en réalité minime : depuis 2010, la représentation palestinienne a rang de « Mission de Palestine », dirigée par un ambassadeur accrédité auprès du président. Autrement dit, la reconnaissance modifierait peu la relation bilatérale ; l’enjeu est surtout symbolique et multilatéral.

D’où le retour d’une expression : « présidence à la godille », direction zigzagante sans boussole mais brillante de style. Macron en est devenu le maître mondial : Kiev, Beyrouth, New York, Paris – la mise en scène prime sur la trajectoire.

Il n’est ni déconcertant ni déconnecté. Sa faiblesse interne devient stratégie. Sans majorité, mais avec une tribune ; sans coalition, mais avec les caméras. Sa vision semble commencer là où la France s’arrête. Il s’appuie sur la tradition gaullienne d’indépendance, sur des groupes exigeant « la justice mondiale », et sur une presse qui, face à la paralysie domestique, préfère les récits venus de l’extérieur.

Ce réflexe n’est pas nouveau :

  • Chirac en 2003 contre la guerre en Irak,
  • Hollande en 2015 avec l’accord de Paris sur le climat.

Tous ont cherché à se grandir à l’international quand ils faiblissaient chez eux.

A-t-il réussi ? Politiquement, non. Ni la paix, ni la stabilité, ni la sécurité d’Israël n’en sortiront renforcées. Abbas non plus.

Mais en termes de communication, de gestion de crise et de perception, c’est un succès éclatant : il impose le récit, se distingue, force chacun à réagir. Israéliens indignés, Washington inquiet, Paris rassuré : exactement ce qu’il vise.

Un État palestinien ne se décidera pas à Paris, Washington, Riyad ou Abou Dhabi, mais à l’issue de négociations directes entre Jérusalem et Ramallah, avec des garanties de sécurité pour Israël.

L’Histoire ne jugera pas Macron sur ses scrutins, mais sur sa capacité à fixer un cap. Il reste sur la grande scène tandis que le rideau tombe à Paris. Il parle de deux États mais vit dans deux mondes : l’ONU idéaliste et Belleville en flammes. Son défi n’est pas de convaincre Netanyahu, mais le conducteur du métro parisien – reflet ultime de l’opinion française.

Une version antérieure en hébreu de cet article, intitulée « Convaincre le chauffeur de taxi, pas Bibi : pour Macron, le titre est l’essentiel » (בא לשכנע את נהג המונית, לא את ביבי: אצל מקרון הכותרת היא העיקר), a été publiée dans Walla News. La présente version a été élargie et révisée par l’auteur.

[1] « Apaiser les frustrations » : la reconnaissance d’un État palestinien, une recommandation du rapport sur les Frères Musulmans en France : face à un « profond malaise » de « la communauté musulmane », « la reconnaissance par la France d’un état palestinien aux côtés d’Israël dans des frontières sûres et reconnues pourrait être de nature à apaiser ces frustrations ».

 

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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