Non, le second acte du dossier Somaliland ne se jouera pas à Rabat

Ce texte se veut une réponse au texte de Shay Gal.
Depuis la reconnaissance inédite du Somaliland par Israël en décembre dernier, une petite musique se fait entendre dans certains cercles : le Maroc devrait suivre. L’argument est séduisant par son audace : au nom du réalisme et de l’effectivité, le Royaume devrait briser le tabou, reconnaître cet État qui fonctionne de facto depuis trente ans, et ainsi affirmer sa propre doctrine de souveraineté. « Qui ose gagne », dit l’adage des forces spéciales. Sauf qu’en diplomatie, et particulièrement pour un pays dont la cause sacrée est l’intégrité territoriale, l’audace mal placée peut se transformer en suicide doctrinal.
C’est brillant sur le papier. C’est audacieux : pour le Maroc, ce serait une erreur monumentale.
L’illusion du parallèle : l’effectivité ne fait pas le droit
Les partisans d’une reconnaissance marocaine du Somaliland commettent une erreur intellectuelle fondamentale : ils confondent l’effectivité administrative et la légitimité souveraine.
Leur raisonnement est le suivant : puisque le Maroc administre efficacement son Sahara et que le Somaliland administre efficacement son territoire, Rabat doit valider Hargeisa pour valider sa propre démarche. C’est un piège. La doctrine marocaine sur le Sahara n’a jamais reposé sur le simple fait accompli administratif. Si le Sahara est marocain, ce n’est pas parce que nous y avons construit des routes, des ports et des écoles depuis 1975. C’est parce que les liens d’allégeance (Bay’a) y sont antérieurs à la colonisation. La souveraineté du Maroc est une restitution d’un droit historique spolié, pas une création ex nihilo par la gestion administrative. Le Somaliland, lui, fonde sa demande de reconnaissance sur une sécession. Certes, il invoque les frontières coloniales de 1960, mais aux yeux du droit international et de l’Union Africaine (UA), il s’agit d’une rupture unilatérale avec l’État parent, la Somalie. Si le Maroc reconnaît le Somaliland au nom de l’« effectivité », il valide une jurisprudence terrifiante : celle où une administration locale, si elle est efficace et tient le terrain, peut légitimement demander le divorce d’avec l’État central. Est-ce vraiment le message que Rabat veut envoyer, alors que le Polisario tente désespérément de faire primer une fausse « effectivité » (dans les camps ou les zones tampons) sur nos droits historiques ?
La vraie audace : l’unité, pas la fracture
Et puis, il y a la dimension humaine. La Somalie est un pays frère, déchiré, qui tente de se reconstruire. Mogadiscio est un allié qui vote pour nous à l’ONU. Hargeisa est sympathique, courageuse, certes, mais elle est isolée. En diplomatie, on ne lâche pas un allié reconnu pour une entité qui ne siège nulle part. C’est de la mauvaise arithmétique.
La position du Maroc est forte parce qu’elle est unique et constructive. Nous disons au monde : l’avenir n’est pas dans le morcellement des États, mais dans l’intelligence territoriale. C’est le sens de notre Plan d’Autonomie. Nous proposons une voie médiane : gérer les spécificités locales sans casser la maison commune.
Reconnaître le Somaliland, ce serait admettre implicitement que quand l’autonomie est difficile, la partition est la solution. C’est un aveu d’échec. Pire, cela validerait le narratif toxique d’un axe « Maroc-Israël-Émirats » cherchant à démembrer les États arabes et africains. Alors que le Royaume a réussi, ces dernières années, à isoler les thèses séparatistes au sein de l’UA et à reconquérir le Conseil de Paix et de Sécurité, une telle décision nous mettrait à dos la quasi-totalité du continent. On ne réforme pas l’UA en violant sa charte fondatrice, on la réforme en y construisant du consensus autour de la légitimité des États.
La vraie audace pour Rabat, ce n’est pas de suivre les calculs tactiques des autres pays. C’est de dire à nos frères de la Corne de l’Afrique : « Votre salut n’est pas dans le divorce, mais dans une souveraineté repensée ». Parfois, la plus grande preuve de force, ce n’est pas d’agir. C’est de tenir sa ligne.
L’inaction sur le Somaliland n’est pas de la faiblesse. C’est un verrou de sécurité pour notre propre intégrité.
Pour Israël, la reconnaissance du Somaliland en décembre 2025 n’est pas un « coup gratuit » diplomatique. C’est un pari à haut risque qui comporte des dangers sécuritaires et géopolitiques immédiats. De ce fait, Israël ouvre un nouveau front loin de ses bases, s’aliène des partenaires clés (Égypte-Arabie Saoudite), et offre une cause mobilisatrice au jihadisme local. C’est un argument de plus pour que le Maroc ne suive pas.
