Le second acte du dossier Somaliland se joue à Rabat

En validant par inertie une intégrité somalienne fictive appliquée au Somaliland, le Makhzen (le noyau décisionnel de l’État marocain, sécurité, renseignement et palais) fragilise la cohérence saharienne qu’il s’emploie à verrouiller. Illustration: Shay Gal. Reproduction autorisée avec crédit.

La souveraineté n’est pas l’antithèse du droit international. Elle en est la condition d’application. Certaines décisions ne relèvent pas d’abord de l’audace symbolique ni du calcul tactique. Elles relèvent de la capacité d’un État à préserver la cohérence de sa souveraineté.

La reconnaissance du Somaliland par le Maroc procède de cette logique. À Rabat, la question a quitté le débat pour entrer dans la gestion. Elle est structurante pour le dossier du Sahara : le tabou a été brisé, et l’inaction produit déjà des effets mesurables – non réversibles sans décision.

Le Somaliland n’est plus un cas marginal relégué aux marges internationales. De facto, il fonctionne comme un État depuis 1991, avec des institutions propres et un contrôle territorial stable, sans reconnaissance de jure largement acquise. [1] Depuis sa reconnaissance par un État tiers, un premier État membre de l’ONU – Israël – le dossier est sorti du registre purement théorique pour entrer dans la pratique diplomatique. À partir de ce moment, la question n’est plus théorique : elle devient un précédent, donc un critère, donc une bataille de normes. Le centre de gravité du débat se déplace.

La question, désormais, est simple et décisive : qui fixe l’application du principe d’intégrité territoriale, et selon quels critères ? En laissant ce déplacement s’opérer, Rabat entérine que d’autres définissent les règles du jeu sur le théâtre africain où le Royaume a investi pour reprendre l’initiative.

L’erreur de lecture sur le Sahara

La lecture dominante est erronée. Reconnaître le Somaliland n’affaiblit pas la position marocaine sur le Sahara. Ce qui la fragilise, c’est l’acceptation d’une équivalence entre situations dissemblables sur les plans juridique et politique.

Le Sahara est traité par Rabat selon une doctrine constante. Elle repose sur une réalité souveraine que le droit entérine :

  • effectivité de l’autorité
  • continuité administrative
  • investissement public
  • stabilité
  • alignement progressif des partenaires

Ici, l’effectivité signifie une autorité réelle, administrée et défendue sur le terrain, pas une formule. Autrement dit, Rabat part d’un fait administratif et politique : le territoire est gouverné depuis des décennies comme des provinces du Sud, avec infrastructures, budgets publics, services et sécurité, reconnues comme telles dans la pratique par un nombre croissant d’États, malgré le statu quo juridique onusien. [2]  Cette réalité est aussi soutenue par une partie croissante des partenaires qui, à divers degrés, traitent le plan d’autonomie marocain comme une base sérieuse et crédible de règlement. [3]

Cette doctrine est établie, assumée et appliquée.

Somaliland : pas un parallèle, une cohérence

Cette même doctrine fonde la reconnaissance du Somaliland. Un territoire doté :

  • de frontières héritées
  • d’institutions stables
  • d’un contrôle effectif
  • d’élections régulières

et d’une administration fonctionnelle depuis plus de trois décennies
relève d’une effectivité souveraine qui ne peut être ignorée sans entamer la crédibilité de l’ordre normatif.

Ce n’est pas un parallèle, mais une cohérence juridique et politique. Le Somaliland revendique la restauration d’un État apparu brièvement en 1960 sur des frontières coloniales identifiées, avant l’union avec la Somalie, tandis que le Sahara occidental reste un ancien territoire espagnol intégré par le Maroc depuis 1975 dans une logique de décolonisation inachevée. Refuser d’assumer cette distinction rend la reconnaissance du Somaliland cohérente et, à terme, inévitable ailleurs – sans maîtrise marocaine des implications pour son dossier central.

Le véritable risque, pour Rabat, n’est pas d’agir.
Il est de laisser d’autres définir seuls la grammaire de la souveraineté africaine.
Autrement dit, laisser d’autres écrire les précédents, les critères et les coalitions qui feront norme.

Alger : l’avantage offert par l’inaction

L’Algérie a intégré cette dynamique et l’exploite. En dénonçant toute reconnaissance du Somaliland au nom de l’intégrité territoriale de la Somalie, Alger affirme l’intangibilité du principe pour les États africains reconnus.

Mais en soutenant simultanément une entité séparatiste contre le Maroc, elle en fait un instrument. L’inaction marocaine lui fournit un levier narratif prêt à l’emploi – un argument déjà intégré à son discours africain. Dans un même mouvement rhétorique, Alger peut défendre l’unité somalienne au nom de l’intégrité territoriale, tout en soutenant un mouvement séparatiste au Sahara occidental contre la souveraineté marocaine.

Tant que Rabat s’abstient, l’incohérence demeure latente. Dès que Rabat agit, elle devient structurelle – et coûteuse pour Alger dans les enceintes africaines et européennes, Union africaine comprise. C’est ce basculement que l’inaction empêche.

À Rabat : deux temporalités, deux logiques

À Rabat, la distinction entre prudence diplomatique et gestion souveraine est intégrée. Le ministère des Affaires étrangères protège équilibres, coalitions, votes et relations bilatérales – notamment avec Mogadiscio. [4]

Cette prudence relève du court terme. Le dossier du Sahara relève d’un pilotage souverain, structuré par l’appareil sécuritaire chargé des questions de souveraineté.

La Direction générale des études et de la documentation (DGED), souvent décrite comme le principal service de renseignement extérieur du Royaume, occupe une place centrale. Non acteur diplomatique, mais organe de cohérence stratégique, elle anticipe les externalités et active des canaux discrets.

Le Sahara y est suivi comme dossier de souveraineté prioritaire. Le Somaliland est traité dans le même cadre : non comme cause, mais comme variable opérationnelle intégrée aux scénarios. Dans cette lecture, le non-choix devient un risque souverain prioritaire.

La Corne de l’Afrique n’est pas une périphérie

Zone de conflits, de bases militaires étrangères et de routes maritimes stratégiques, elle sert de laboratoire aux limites réelles des principes africains de souveraineté et de non-ingérence. C’est un espace de projection stratégique où s’éprouvent les limites du système africain et international.

Le Somaliland y agit comme révélateur. Il expose la capacité réelle de l’Union africaine à défendre des principes qu’elle n’applique plus uniformément. Il confirme la prévalence, à terme, de l’effectivité souveraine sur les artifices. Il démontre surtout que l’absence de décision entraîne une érosion cumulative – dans une fenêtre qui se referme, sans garantie de reproduction du cadre actuel.

L’Union africaine : une contradiction administrée

L’Union africaine administre une contradiction comme un état stable. Elle défend officiellement l’intangibilité des frontières héritées de l’indépendance et réaffirme que le Somaliland demeure une partie de la Somalie, [5] tout en cohabitant avec d’autres réalités de facto qui dérogent à cette orthodoxie sur le terrain. Elle maintient des positions héritées tout en cohabitant avec des réalités qu’elle ne peut ni inverser ni sanctionner durablement.

Le retour du Maroc n’a pas supprimé cette contradiction ; il l’a exposée. Et cette exposition autorise aujourd’hui une décision marocaine sans risque systémique. L’Union peut protester et condamner. Elle ne peut ni isoler le Maroc, ni contester sa centralité africaine, ni effacer des réalités tolérées ailleurs.

Le calcul : coût de l’acte, coût de l’abstention

Le calcul stratégique est clair. Le coût immédiat de la reconnaissance du Somaliland est circonscrit. Il se traduira par des tensions et des accusations de double standard. Ce coût est politiquement absorbable.

Le coût de la non-reconnaissance, lui, est diffus, cumulatif et plus lourd. Il permet à d’autres de créer des précédents africains sans participation marocaine, entretient l’amalgame Sahara-situations incomparables, offre à l’Algérie le luxe de l’incohérence, et fragilise la capacité du Maroc à verrouiller l’architecture normative du Sahara.

Reconnaître le Somaliland n’est ni geste idéologique ni provocation. C’est un acte de clarification stratégique. La souveraineté ne se décrète pas ; elle se construit par l’effectivité et la stabilité institutionnelle.

C’est aussi un arbitrage lucide : Mogadiscio apporte des votes conjoncturels ; Hargeisa structure des options durables. Dans les forums africains, cela compte, mais cela reste réversible ; une option structurée, elle, ne l’est pas. L’acte repositionne le Maroc offensivement sur le terrain des principes, plutôt que défensivement face aux contradictions d’autrui.

Dans les dossiers de souveraineté, l’inaction n’est jamais neutre. Elle bénéficie à l’ambiguïté. Le Maroc a bâti ses avancées sur la transformation de réalités de terrain en reconnaissance progressive. Le Somaliland pose la même équation au système africain.

L’ignorer ne protège pas le Sahara ; cela retarde la reprise d’initiative dans un cadre moins favorable.

Ce choix n’est pas une fuite en avant. C’est un moment de vérité stratégique. Différer la décision, c’est déjà en assumer les conséquences. La différence est que ces conséquences seront imposées.

[1] Royaume du Maroc, Le Maroc prône une politique africaine « engagée et fédératrice », portail officiel du Royaume du Maroc, 7 avril 2025, consulté en 2026.

[2] Conseil économique, social et environnemental du Royaume du Maroc (CESE). Nouveau modèle de développement pour les provinces du Sud. Rabat, 2013.

[3] Royaume du Maroc, Ministère des Affaires étrangères, Sahara: US reaffirm support for Morocco’s autonomy plan as a “serious, credible and realistic” solution, communiqué officiel (site officiel du Ministère des Affaires étrangères), Rabat, consulté en 2026.

[4] Royaume du Maroc, Ministère des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, Le Maroc exprime son soutien total à l’intégrité territoriale et à la souveraineté nationale de la République fédérale de Somalie et rejette la reconnaissance de l’entité dite « Somaliland », communiqué officiel, Rabat, 28 décembre 2025.

[5] African Union, Peace and Security Council, Communiqué of the 1324th Meeting of the Peace and Security Council Held on 6 January 2026 at the Ministerial Level on the Preservation of the Sovereignty, Territorial Integrity, Unity, and Stability of the Federal Republic of Somalia, Addis Ababa, 6 January 2026, section 1–4 (“Deeply concerned by the unilateral recognition…; Condemns…; Reaffirms…; Welcomes the statement…”), Peace and Security Department, African Union Commission.

à propos de l'auteur
Shay Gal est conseiller stratégique senior spécialisé en sécurité internationale, politiques de défense, gestion de crises géopolitiques et communication stratégique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il conseille gouvernements, dirigeants militaires et institutions internationales sur les défis sécuritaires et stratégiques complexes du Moyen-Orient et du monde contemporain.
Comments