Moi Yaël, la Sharon Stone biblique

Émail peint sur cuivre représentant Yaël tuant Sisera, 1550-1575, par Pierre Reymond. (Image libre de droits via lookandlearn.com)
Émail peint sur cuivre représentant Yaël tuant Sisera, 1550-1575, par Pierre Reymond. (Image libre de droits via lookandlearn.com)

Mais pas avec un pic à glace, avec un pic de tente.

Je m’appelle Yaël : Ya-El signifie « Seigneur-D.ieu » et biche ou chèvre.

La période des Juges

La Bible parle de moi dans Le Livre des Juges, qui raconte l’histoire des tribus constituant le peuple hébreu, pendant la période entre l’entrée à Canaan sous la direction de Josué[1] (XIIIe siècle av. l’E. C.) et le premier roi d’Israël Saül (XIe siècle av. l’E. C.).

Le Livre des Juges décrit la période des Juges comme une alternance de périodes de paix et de respect des commandements, puis de périodes de lutte contre les cultes étrangers et les armées étrangères, sous la direction d’un chef nommé Juge (shofett en hébreu).

Le plus connu des Juges sera Samson, le 12ème Juge, un guerrier qui luttera contre les Philistins, sera séduit et trahi par la belle Dalila, et emmené captif à Gaza où il mourra… Il y a des choses qui ne changent pas…

Les enfants d’Israël recommencèrent à mécontenter l’Éternel, après la mort d’Ehud [le 2ème Juge] ; et l’Éternel les livra au pouvoir de Yabin, roi cananéen qui régnait à Hatsor et qui avait pour général Sisara, résidant à Harochet Haggoyim. [Le Livre des Juges]

Vous pouvez voir au Musée d’Israël une lettre (si on peut appeler lettre une tablette gravée de symboles cunéiformes, je n’ai jamais réussi à lire ces clous) adressée à un Ibni-Addu, roi d’Hatsor[2]. Le nom Ibni (en hébreu Yabin) est un nom courant dans cette dynastie puisque la Bible (Josué chapitre 11-v1) cite un Yabin roi d’Hatsor à l’époque de Josué il y a 200 ans.

Vue aérienne de Tel Hatsor en Galilée, le 30 décembre 2006. (Domaine public via Wikimedia)

Les enfants d’Israël implorèrent le Seigneur ; car ce roi avait neuf cents chariots de guerre, et il oppressa durement, pendant vingt ans, les enfants d’Israël. [Le Livre des Juges]

Il y avait de quoi être terrifié : pour donner un ordre de grandeur, la plus grande bataille de chars du monde, la bataille de Qadesh en -1274 a aligné environ 5000 chars[3].

Enjoliveur de roue de char de guerre en bronze en forme de tête de femme avec boucles d’oreilles en forme de roues, par Adam Zertal. (Crédit : CC-BY-SA 3.0 via Wikimedia)

On retrouvera cet enjoliveur de mon époque à El Ahwat, que des archéologues identifieront à la résidence de Sisera à Haroshet Hagoyim (Haroshet Hagoyim signifie Région des Étrangers en hébreu) à cause de son architecture typique des Peuples de la Mer[4].

Déborah, Juge et Prophétesse

D.ieu a entendu les supplications des Hébreux et leur a envoyé Déborah. Déborah est la 4ème Juge, elle gouvernera Israël pendant les 40 ans à venir, tout en jugeant et enseignant la Torah à l’ombre d’un palmier. Et elle est également prophétesse, ce qui est pratique pour ne pas se tromper.

Nos Sages, bien qu’assez traditionalistes, ne reprochent pas à Déborah ses rôles de Juge, gouverneure et cheffe de guerre, car D.ieu Lui-même a estimé qu’elle était la seule personne capable de débarrasser les Hébreux des Cananéens qui les oppressaient depuis 20 ans. Comme disent les Pirkéi Avot (Maxime des Pères 2-5) : « Et dans un lieu où il n’y a pas d’hommes, efforce-toi d’être un homme »[5]… ou une femme.

Prophétesse, Juge, Cheffe d’État et Épouse ; ça fait des bonnes journées…

Déborah, son général Barak et leurs 10 000 soldats réussirent à vaincre l’armée ennemie et mettre en fuite le général ennemi Sisera. Déborah avait prophétisé à Barak :

Ce n’est pas à toi que reviendra l’honneur de ton entreprise, puisque c’est entre les mains d’une femme que l’Éternel livrera Sisera. [Le Livre des Juges]

C’est là que j’interviens

Je suis l’épouse de Héver le Kénite, descendant de Jéthro, prêtre de Madian et beau-père de Moïse. Les Kénites sont une tribu nomade de Canaan, alliée des Hébreux et en même temps en bons termes avec le roi Yabin : neutres comme des Suisses… C’est pourquoi Siséra a fui de ce côté, mais il ne savait pas que j’étais en cours de conversion au judaïsme (en raison de la makhlokette (discussion) entre rabbins pour savoir si je me suis convertie avant ou après ma rencontre avec Sisera[6], on va dire que ma conversion était en cours). Dans la liste officielle des neuf pieuses converties, je suis la seule dont on ne donne pas seulement le prénom : je serai pour toujours « Yaël, la femme de Héver le Kénite »[7].

Si D.ieu a conduit Sisera jusqu’à moi, c’est pour que j’agisse et sauve mon peuple, quoi qu’il m’en coûte. Comme dira l’évêque Bossuet :

Ce qui est hasard à l’égard des hommes est dessein à l’égard de Dieu.

Arrêtons là avec Bossuet, ce n’est pas la bonne religion…

Je suis allée à la rencontre de Siséra, j’ai pris ma voix d’ensorceleuse (je suis célèbre pour ma voix irrésistible)[8] et je lui ai dit :

Entre, Seigneur, entre chez moi, ne crains rien. [Le Livre des Juges]

Il m’a suivie dans ma tente et m’a demandé de le cacher. Je lui ai fait boire du lait et il en est tombé raide !?!? La Bible ne raconte pas en détail ce qui s’est passé dans ma tente, mais est-ce vous avez déjà endormi quelqu’un avec du lait à part un bébé ?

Alors oui, pour le fatiguer j’ai donné de ma personne, 7 fois, il m’a connue, comme on dit dans la Bible[9]. Comme la reine Esther qui se présentera au roi Assuérus pour sauver le peuple juif du génocide préparé par Aman[10], et comme l’agente du Mossad pour infiltrer le régime iranien[11].

On appelle ces cas très rares « Havéra Lishma » (faute pour l’honneur de D.ieu) : accomplir un acte interdit pour des motifs totalement purs, ici pour sauver le peuple d’Israël[9]. Et quand ils sont accomplis sous la contrainte, ce n’est pas de l’adultère, qui me rendrait interdite à mon mari[12]. Or on m’appelle toujours « Yaël la femme d’Héver le Kénite » et pas « Yaël l’ex-femme d’Héver le Kénite ».

Quand Sisera s’est endormi, j’ai pris une cheville de tente et un marteau et je l’ai tué en lui enfonçant la cheville dans la tempe. Il a prononcé ses derniers mots :

Voici, la douleur m’a envahi, Yaël, et je meurs comme une femme.[13]

J’ai enfoncé le clou, ou plutôt le pic, et je lui répondu :

Va te vanter devant ton père en enfer et dis-lui que tu es tombé entre les mains d’une femme. [13]

Je reste très féminine : il ne sied pas à une femme de tuer avec une arme, mais avec un piquet de tente, ça va. On me citera en exemple de « la » femme qui, par pudeur, n’utilise pas d’instrument masculin[14]. C’est sûr qu’on n’allait pas me citer en exemple d’hospitalité… Dans son cantique, Déborah me cite avec les 4 matriarches Sarah, Rivka, Rachel et Léa, qui sont connues pour leurs tentes :

Bénie soit, entre les femmes, Yaël, l’épouse du Kénite Héver ; entre les femmes sous la tente, soit-elle bénie ! [Le Livre des Juges]

Une modeste femme au foyer… On dira même que j’ai plus de mérite qu’elles : Sarah puis Rébecca ont été enlevées par le roi philistin Avimélèkh (là aussi il y a des choses qui ne changent pas), et elles ont été libérées… avant. Rachel et Léa ont pu éviter un mariage avec Ésaü (Essav) grâce à leurs larmes et leurs prières. Mais il est bien plus difficile de rester à un niveau spirituel élevé quand on est obligé de commettre une action interdite[14].

Artemisia Gentileschi, ma peintre officielle

Yaël et Siséra, tableau (86 cm x 125 cm) réalisé en 1620 par la peintre italienne Artemisia Gentileschi. (Domaine public via Wikimedia)
Judith décapitant Holopherne, tableau (158.8 cm x 125.5 cm) par la peintre italienne Artemisia Gentileschi. (Domaine public via Wikimedia)

Elle est redoutable cette Artemisia Gentileschi, je me sens proche d’elle. D’abord, Artemisia peindra Judith, une autre vaillante héroïne biblique, décapitant Holopherne, autre général ennemi… Et elle en profitera pour faire une campagne de shaming contre un homme qui l’avait violée en le peignant en Holopherne.

Statue d’Artémis avec sa biche, Musée du Louvre. (Domaine public via Wikimedia)

Ensuite, l’animal de compagnie de la déesse Artémis est une biche, et Yaël veut dire biche.

Enfin, les hommes qui ont voulu déshonorer la déesse Artémis sont morts de mort violente. Arrêtons là avec Artémis, ce n’est pas la bonne religion…

La mère de Sisera et le Shofar

La mère de Sisera regarda par la fenêtre (date inconnue), par Albert Joseph Moore. (Domaine public via Wikimedia)

Déborah chante dans son cantique :

Elle regarda par la fenêtre, la mère de Sisera ; à travers le grillage elle jeta sa plainte : « Pourquoi son char tarde-t-il à paraître ? Qui retient donc la course de ses chariots ? » Ses sages compagnes la rassurent ; elle-même trouve réponse à ses plaintes : « Sans doute ils enlèvent, ils partagent le butin ; un ou deux utérus par guerrier ». [Le Livre des Juges]

Pas étonnant que Sisera ait été si cruel, avec une mère qui se rassure à l’idée que son précieux rejeton soit occupé à violer et piller !

Le Talmud définit le son teruah du shofar comme étant comme le sanglot de la mère de Sisera ! Les Juifs soufflent 100 sonneries de shofar à Roch Hachana en référence à la mère de Sisera qui a pleuré 100 fois quand son fils n’est pas rentré[15]. Parce que le son du Shofar doit toucher le cœur, comme le cri de n’importe quelle mère, et pour neutraliser la haine des Juifs qu’a criée la mère de Sisera.

Les descendants des ennemis d’Israël

Le Talmud raconte que des descendants de Sisera enseigneront la Torah aux enfants à Jérusalem[16].

Bas-relief du palais de Ninive : Judéens déportés par l’armée du Sankheriv après la prise de la ville de Lakish en -701. (CC-BY-SA 4.0 via Wikimedia)

Ce n’est pas rare que les descendants d’ennemis d’Israël deviennent de bons et sages Juifs :

  • des descendants de Korah, l’opposant de Moïse, écriront des psaumes[17] ;
  • des descendants d’Haman étudieront la Torah à Bnei Brak ;
  • des descendants du roi assyrien Sankheriv enseigneront la Torah[16] ;
  • Mathias Goering observera Shabbat ;
  • Katrin Himmler épousera un Israélien ;
  • le petit fils d’Erna Patra Hitler dirigera le département d’études juives d’une université israélienne ;
  • le fils d’un membre de la Waffen-SS deviendra rabbin directeur des études juives à l’université de Bar Ilan[18][19].

CONCLUSION

Une femme qui tue un général ennemi sous l’égide d’une femme prophétesse, cheffe d’État et cheffe de guerre : on croirait une dystopie féministe !

Comment ne pas penser à Yahia Sinwar, le terroriste le plus recherché d’Israël pour avoir planifié le massacre du 7 octobre, qui sera éliminé parce que des soldats en formation l’ont repéré par hasard[20] !

C’est D.ieu qui nous montre par ces situations improbables que tout est entre Ses mains.

[1] Moi Rahav, aubergiste à Jéricho – https://frblogs.timesofisrael.com/moi-rahav-aubergiste-a-jericho/

[2] Ibni-Addu – https://www.imj.org.il/en/collections/393323-0

[3] Char (Antiquité) – https://www.techno-science.net/definition/13573.html

[4] El Awhat – https://www.jpost.com/israeli-life-in-docs/archaeological-site-could-cast-light-on-life-of-biblical-villain-609189

[5] Debora Une prophétesse à l’identité complexe de Benjamin Saada – https://melamed.fr/media/2-2-4-1-1-ETU. pdf

[6] Techouvot du Rav Benjamin Wattenberg 

[7] Les 9 pieuses converties, Yalkut Shimoni on Joshua (247:9) : « There are righteous convert women : Hagar, Asenath, Ziporah, Shifrah, Pua’ah, the daughter of Pharaoh, Rahab, Ruth, and Yael, the wife of Hever the Kenite ».

[8] Les plus belles femmes : Talmud Meguila 15a

[9] Talmud nazir 23b-6 et 7

[10] Moi Esther reine de Perse – https://www.tribunejuive.info/2022/03/26/joelle-galimidi-moi-esther-reine-de-perse-heroine-designee-volontaire/

[11] Les femmes du Mossad : https://www.torah-box.com/question/mossad-femme-espion-et-relations-interdites_102913.html

[12] Permise : Talmud Ketoubot 3b-5

[13] Livre des Antiquités Bibliques 31. 7 : Il ne reste du texte hébreu que la traduction en Latin d’une traduction en Grec. On appelle l’auteur Pseudo-Philon car ce texte a été accidentellement attribué au philosophe juif du Ier siècle Philon d’Alexandrie. https://dn790003.ca.archive.org/0/items/cu31924063410827/cu31924063410827.pdf

[14] Pudeur : https://www.torah-box.com/etudes-ethique-juive/histoire-juive/yael-une-heroine-discrete_11052.html

[15] Talmud Rosh Hashana 33b Terouha

[16] Les descendants : Talmud Gittin 57b : 7 

[17] Moi Korah le jaloux – https://www.tribunejuive.info/2023/07/23/joelle-galimidi-moi-korah-le-jaloux/

[18] L’extraordinaire métamorphose du petit-fils du neveu de Hitler – https://www.massorti.com/L-extraordinaire-metamorphose-du

[19] Du camp des coupables à celui des victimes. Un parent d’Hitler avec kippa ! – https://www.courrierinternational.com/article/2008/09/25/un-parent-d-hitler-avec-kippa

[20] Mort de Yahya Sinwar : comment Israël a éliminé le chef du Hamas par hasard ou presque – https://www.lexpress.fr/monde/proche-Moyen-Orient/mort-de-yahya-sinouar-comment-israel-a-elimine-le-chef-du-hamas-par-hasard-ou-presque-MJFRL7VBMFFBRE4MX73PLEVHCY/

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וַאֲנִי אַגִּיד לְעֹלָם אֲזַמְּרָה לֵאלֹהֵי יַעֲקֹב

Et moi, je raconterai sans cesse, je chanterai le Dieu de Jacob. [Téhilim 75-10 ]

Priez pour le retour des corps des otages, la protection de nos soldats et l’unité de notre peuple.

Merci aux groupes Limoudénou ‘Haboura et Haverot et à M. David Uzan

à propos de l'auteur
Maître Joëlle Galimidi est avocate depuis 37 ans, associée du Cabinet d’avocats HM GALIMIDI à Paris. Sensibilisée par la professeure Liliane Vana au problème des femmes en attente de Guett, Joëlle Galimidi écrit des articles et participe à des ateliers et conférences sur le Guett. Auteure d’articles sur le judaïsme et/ou l’actualité, elle écrit des articles accessibles à tous sur des personnages du Tanah et se passionne pour les communautés intentionnelles.
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