Sarah Mostrel
Journaliste, Ingénieure du Technion, Artiste

Mal nommer les choses, au nom d’un article de loi…

Sarah Halimi. (Crédit : autorisation de la Confédération des Juifs de France et des amis d’Israël)
Sarah Halimi. (Crédit : autorisation de la Confédération des Juifs de France et des amis d’Israël)

A l’heure où Evian incite à ne plus boire l’eau de son bain — enfin, en certaines périodes – on ne peut que s’inquiéter, encore.

A l’heure où le virus continue sa lancée, et que le tri effectué dans les hôpitaux fait frémir, on ne peut que se souvenir.

A l’heure où des assemblées sélectives se constituent, pensant que le sort des uns n’affecte que les concernés, on ne peut que dénoncer.

Lutter contre la laideur. L’injustice. L’indifférence. Toute discrimination.

Parce que Sarah Halimi, c’était nous, vous, moi.

Le 4 avril 2017, à Paris 11e, Sarah Halimi, 65 ans, médecin retraitée de confession juive, mère de trois enfants, était assassinée par l’un de ses voisins, Kolibi Traoré, 27 ans, qui s’est introduit chez elle et l’a torturée au cri de « Allah Akbar » puis l’a défenestrée vivante. Le tout s’est joué entre 15 et 20 minutes. La police était présente pendant au moins dix minutes avant l’acte. Mais n’est pas intervenue.

Une dizaine de fractures ont été relevées sur le corps de Sarah.

Le 14 avril 2021, la Cour de cassation confirme l’irresponsabilité pénale du meurtrier. Le consommateur de cannabis depuis ses 15 ans était sous l’emprise d’une bouffée délirante. La consommation très élevée de drogue (il fumait environ 15 joints de cannabis par jour) n’est donc plus une circonstance aggravante. Mais atténuante !

L’horreur, une fois de plus, frappe à nos portes. « Ce que vous vivez est incroyable ! », m’a-t-on dit. Ce que je vis ? C’est ce que tu vis. Je vois donc je vis. Je vis donc je vois. Cherchez l’erreur ! L’affaire ne concerne-t-elle que les Juifs ?

Le casier judiciaire de l’assassin est chargé de vingt condamnations, pour du trafic de cannabis, des vols et des violences. Il a été incarcéré à moult reprises mais cette fois, on estime que son discernement était aboli. Les insultes déversées, les versets du Coran et le terrible  « J’ai tué le sheitan » (le démon, en arabe) proférés n’étaient qu’un automatisme. Un état second. Aucun antisémitisme là-dedans. L’homme est jugé irresponsable. Au nom du droit français. De la loi. Du droit. Qui a le droit ?

L’affaire Sarah Halimi devient celle d’un Musulman contre une Juive. « La belle affaire ! »

Le déferlement d’informations qui coulent à longueur de journée est comme un long fleuve intranquille sur lequel il n’est pas bon de se poser. De toute façon, l’information est dosée, sélective. Elle ne parvient pas à tout le monde. Certains canaux sont bouchés. Les plus indépendants sont réservés. On glisse sur les événements pour laisser place aux suivants. Car le flux ne s’arrête jamais. Et les médias doivent être les premiers à annoncer la prochaine nouvelle à sensation. Faits divers. Fait de printemps. Ne pas trop analyser. Mais moi, j’ai justement envie de m’arrêter à chaque anomalie, à chaque acte barbare, inhumain. Assister impuissante à l’ignoble, passer à autre chose, c’est être complice de ceux qui omettent, cachent une vérité, l’édulcorent.

Autant les visages des victimes du Covid qui se noient dans des bilans journaliers impersonnels, froids, irrespectueux, me hantent et sont à honorer, autant les innocents emportés par une haine gratuite, ou plutôt « payante » dans ce cas, ont droit à la justice, à la dignité.

En obstruant une certaine réalité, en négligeant les faits, les causes, les manquements, on banalise. Or, ça n’arrive pas qu’aux autres. Sarah Halimi était mon amie. Non, je ne la connaissais pas. Pas personnellement. Mais je hurle de douleur avec sa famille qui n’a pas droit à un procès. Puisque le 14 avril, il a été clamé en quelque sorte que consommer régulièrement de l’alcool et des stupéfiants exempte d’un jugement. Le trouble psychique a bon dos, il a « aboli » le contrôle de ses actes. « Altéré » nous aurait suffi.

Déni du réel. Absurdité d’une décision qui va à l’encontre de toute morale, de toute justice. Il est donc possible aujourd’hui en France de menacer une femme juive, de la harceler, puis de passer à l’acte, sans être puni. Va-t-on désormais s’abstenir de juger les criminels, les auteurs d’attentats, parce qu’ils auraient pris des substances illicites avant d’agir ? Tout meurtrier n’est-il pas déficient dans son être pour arriver à tuer ? Un homme qui assassine est un extrémiste, qui disjoncte. Etre fou devient ici une chance. Une circonstance atténuante.

Et si on justifiait tout au nom d’une loi, aussi décalée soit-elle, déplacée, insultante.

Et si on se taisait, par peur de contrarier.

Et si on s’excusait d’exister, comme ces grandes marques qui craignent de perdre leurs clients.

Et si on continuait de capituler avec les dictateurs de la planète par intérêt, comme le font les gouvernements au nom d’une certaine diplomatie, qu’importe si elle va à l’encontre des droits humains les plus élémentaires.

Non, jamais nous ne nous tairons. L’incompréhension nous laisse abasourdis.

La disparition de Sarah Halimi ne sera pas sans conséquence. Une vie digne ne s’efface jamais. Et elle ne sera pas oubliée. Ne resterait qu’un petit village gaulois pour résister et se défendre, nous serions de ceux-là.

Les défenseurs de l’âme humaine rappellent les noms des victimes en toutes circonstances. Quitte à les répéter inlassablement, les graver sur des murs, sur des pierres, baptiser une rue à leur nom, à défaut d’en faire des Stolpersteine pour réveiller les consciences.

à propos de l'auteur
Journaliste, écrivain, musicienne, ingénieur diplômée du Technion, l'institut polytechnique de Haïfa en Israël où elle a vécu 10 ans, Sarah est l’auteure d’un roman "Un amour sous emprise" (éd. Trédaniel, 2016), de deux essais "Pour un humanisme éclairé" (éd. Au pays rêvé, 2017) et "Osez dire je t’aime" (éd. Grancher, 2009), de recueils de nouvelles : "La dérive bleutée" (2014) et "Révolte d’une femme libre" (2013) aux éditions L'Echappée belle, de livres de poèmes : "Le désespoir de Marguerite Duras" (éd. Unicité, 2020), "Rien à voir" (Z4 éditions, 2020), "Célébration", livre de spiritualité juive (éd. Unicité, 2016), "Le grand malentendu" (Z4 éditions, 2016), "Chemin de soi(e)" (2015) et "Tel un sceau sur ton cœur" (2012) aux éditions Auteurs du monde, "Le Parfum de la mandragore" (éd. Atlantica-Séguier, 2009), "La Caresse de l’âme "(2003) et "La Rougeur des pensées" (2001) aux éditions La Bartavelle, "L’Absolu illusoire" (éd. La Porte des poètes, 2000), trois livres d’artiste : "D'aussi loin qu'il m'en souvienne", bilingue français-hébreu (2018), "A mesure que je t'aime" (2015) et "A cœur défendant", bilingue français-anglais (2011) aux éditions Transignum. Auteure-interprète, elle a sorti un album 11 titres "Chemin de soi" en 2020, un album de 12 titres "Des fleurs dans le regard" (2017), un EP de 6 titres "Poser le monde" (2011) et un Cd de 15 titres "Désirs pastel" (2010). Elle se produit et donne des spectacles sur les scènes parisiennes. Egalement artiste peintre, elle expose à Paris. Elle a reçu, en 2021, le Prix international de la poésie audiovisuelle de l'Académie Claudine de Tencin. En 2015, la Médaille de l'académie Arts-Sciences-Lettres, et en 2014, la médaille du rayonnement culturel de La Renaissance française.
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