Libye : processus européen, faits accomplis régionaux

La Libye n’est pas une guerre civile, mais une compétition étrangère qui entretient la division en instrumentalisant des factions locales. Qualifiée de « conflit gelé », elle voit pourtant sa souveraineté se redistribuer par les contrats, les infrastructures, la finance et la force. En 2026, les faits accomplis précèdent tout règlement, qui ne pourra que les entériner.
Le pays est partagé entre une autorité de coalition à Tripoli et une structure de pouvoir à l’Est, centrée sur l’appareil militaire de Khalifa Haftar et son économie politique. À Tripoli, le Premier ministre Abdelhamid Dbeibah a consolidé son autorité en démantelant des groupes armés rivaux et en intégrant les autres dans une chaîne de commandement unique. L’affrontement de mai 2025 avec un chef de milice majeur a confirmé que la coercition y est une modalité de gouvernement. À l’Est, Haftar a inversé le modèle : contrôle territorial, captation des rentes, imposition d’une prévisibilité, au prix d’un coût politique assumé.
Tripoli est soutenue par la Turquie, tandis que le camp oriental l’est par les Émirats arabes unis, l’Égypte et la Russie. Abou Dhabi cherche à façonner l’ordre et à bloquer l’expansion islamiste. Le Caire sécurise son flanc ouest. Moscou maintient une prise, même partielle, en Méditerranée. L’Union européenne invoque l’unité mais agit comme une juxtaposition de ministères nationaux qui marchandent la livraison : contrôle migratoire, continuité énergétique, contre-terrorisme ou confinement de la Turquie elle-même.
Début janvier, des signaux ont indiqué que l’UE, menée par l’Italie, se préparait à étendre son architecture de coordination migratoire à la Cyrénaïque contrôlée par Haftar, en ancrant la « livraison » là où réside le pouvoir. La dynamique s’est depuis assumée publiquement : Tripoli a sollicité un soutien direct de Rome et de Bruxelles face à la pression migratoire, tandis que l’Italie a reconnu une hausse des départs et plaidé pour un renforcement opérationnel. Les États-Unis ont soutenu l’autorité reconnue par l’ONU sans traduire cet appui en stratégie transatlantique effective sur le terrain.
Ankara n’a pas soutenu une faction ; elle a converti la survie de Tripoli en profondeur stratégique durable. La prolongation du mandat militaire turc jusqu’en 2028 l’a confirmé. Quelques jours plus tard, des officiers de haut rang alignés sur Tripoli ont été tués en rentrant de discussions de défense à Ankara. L’intervention de 2019-2020 a stoppé l’avancée de Haftar sur Tripoli, mais l’essentiel s’est joué après : équipements, formation, maintenance, intégration du commandement et couverture politique ont survécu à des gouvernements successifs. Lorsque des experts de l’ONU ont qualifié la technologie militaire turque de décisive, ils ont décrit une dépendance institutionnalisée plutôt qu’un alignement temporaire.
Le mémorandum turco-libyen de 2019 sur la délimitation maritime constitue la clé de voûte de cette stratégie. Il transforme une intervention militaire en cartographie et un levier de force en positionnement juridique. Rejeté par le Conseil européen comme incompatible avec le droit international, il a été traité par Ankara comme du théâtre diplomatique[1]. Qualifié de non contraignant par le président du Parlement de l’Est en l’absence de ratification, il demeure néanmoins « en jeu » par l’ouverture à une renégociation. À la mi-2025, la Turquie a matérialisé la revendication par la coopération énergétique, les campagnes sismiques et l’ancrage dans l’écosystème pétrolier libyen. Une ratification ultérieure transformerait un texte contesté en position quasi nationale, sans passer par un électorat.
En Méditerranée orientale, il ne s’agit pas d’un débat juridique, mais d’un rétrécissement de l’espace maritime.
Comme l’a relevé le quotidien grec TA NEA, sous la plume de Marinos Gkasiamis, à la fin janvier, Ankara se prépare à dépasser le stade des campagnes sismiques au large de la Libye. Des unités de forage pourraient être déployées dès 2026 dans le cadre des appels d’offres de la National Oil Corporation pour des blocs offshore, marquant le passage de la cartographie juridique à l’inscription matérielle des revendications[2].
Dès 2020, les opérations de drones Bayraktar TB2, intégrées à des moyens navals et à une défense aérienne en couches, ont neutralisé les avantages du camp de Haftar. En Libye, les ventes d’armes relèvent d’une infrastructure politique. En 2025, l’implication turque auprès de la Libye orientale est devenue explicite : rencontres avec Haftar et son cercle, escales navales symboliques dans des zones auparavant hostiles. Ankara se positionne comme indispensable, quelle que soit l’issue institutionnelle du pays.
Le soft power consolide cette architecture. Écoles, bourses, formation d’imams et projets de restauration cultivent une familiarité institutionnelle qui normalise la présence turque sans coercition et produit de la loyauté sans traité.
Cette approche révèle moins une force qu’une intention : réaffecter des outils d’influence à l’européenne – sécurité, institutions, présence – sans les contraintes politiques et juridiques qui en limitaient l’usage, et en opposition directe aux intérêts européens. L’annonce d’une coopération avec des acteurs énergétiques américains pour une prospection dite « méditerranéenne », terme élastique couvrant des zones revendiquées contre la Grèce et Chypre ainsi que celles issues du mémorandum turco-libyen, vise à tester la normalisation de cartes contestées par l’activité commerciale plutôt que par la validité juridique.
C’est la méthode turque appliquée à l’ensemble de la Méditerranée centrale. En Chypre du Nord occupée, l’aide s’est muée en dépendance structurelle par l’intégration économique, la reliance monétaire et une présence militaire durable. En Somalie, la même logique opère par l’implantation militaire, la sécurité maritime et l’accès énergétique. La Libye se situe à l’intersection : suffisamment proche de l’Europe pour compter, suffisamment divisée pour être capturée, suffisamment riche pour financer sa propre subordination.
L’Europe comprend ces dynamiques mais évite de les nommer, comme si les reconnaître revenait à admettre une défaite sur son flanc sud. Elle a ainsi valorisé tout partenaire capable de réduire les flux migratoires, qu’il s’agisse d’une institution d’État ou d’un réseau armé monétisé. Les découvertes récentes de fosses communes et de sites de détention clandestins à l’Est rappellent le prix humain de cet arrangement[3]. L’incident de 2025, lorsque des responsables européens se sont vu refuser l’entrée en Libye orientale après avoir engagé Tripoli, n’était pas un contretemps, mais un portrait : payer, plaider, être exclu[4].
Le prix est stratégique : l’érosion progressive de la capacité de l’Europe à fixer des règles dans son propre voisinage.
Haftar n’est pas le partenaire préféré de l’Europe, mais il sert ses intérêts essentiels plus sûrement que Tripoli : contrôle territorial, continuité énergétique et confinement de réseaux militants transnationaux que Tripoli n’a ni la capacité ni l’autonomie de contenir. La coordination maritime directe engagée ce mois-ci entre Le Caire et Haftar illustre avec clarté où les acteurs régionaux placent désormais leur levier pratique, indépendamment des réticences de Bruxelles. La majorité des infrastructures pétrolières critiques se trouvent sous son influence, et son commandement impose un ordre souvent brutal mais rarement ambigu. Les accords énergétiques annoncés par Tripoli avec des majors occidentales n’y changent rien : l’investissement poursuit les barils, mais la géographie du pouvoir fixe les conditions.
L’échec européen n’est pas l’engagement, mais l’incohérence. En traitant la Libye comme un processus à gérer plutôt que comme un rapport de force à façonner, l’Europe a laissé la Turquie convertir présence militaire, pipelines de formation et revendications maritimes en faits structurels. Le temps n’est pas neutre en Libye. Pendant que l’Europe débat de procédure, la prise de levier se consolide ailleurs.
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Version française, enrichie et adaptée par l’auteur, d’un article initialement publié le 16 janvier 2026 dans To Vima (Grèce). Titre original en anglais : Europe Talks to Tripoli, Power Runs Through Haftar.
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[1] European Council, European Council meeting (12 December 2019) – Conclusions, EUCO 29/19, para. 19 (Bruxelles, 12 décembre 2019).
[2] Marinos Gkasiamis, Γεωτρύπανα για το Λιβυκό ετοιμάζει η Άγκυρα, TA NEA, 29 janvier 2026.
[3] African Commission on Human and Peoples’ Rights, Communiqué de presse sur la découverte de fosses communes et de sites de détention clandestins de migrants dans l’État de Libye, 26 janvier 2026.
[4] Nissim Gasteli et Olivier Bonnel, La visite avortée d’une délégation de l’UE en Libye, premier pays de partance des migrants pour l’Europe, Le Monde, 9 juillet 2025.
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Lecture complémentaire : Frontière imaginaire Turquie–Libye : menace pour Israël, l’Égypte… et l’Europe, The Times of Israël, 17 septembre 2025.
