L’étoile jaune au féminin pluriel

Le modèle français de l'étoile jaune imposée aux Juifs à partir de juin 1942. (Crédit : Wikimedia Commons/Rama)
Le modèle français de l'étoile jaune imposée aux Juifs à partir de juin 1942. (Crédit : Wikimedia Commons/Rama)

7 juin 1942 : le port de l’étoile jaune devient obligatoire dans la France occupée. Une semaine plus tôt, la 8e ordonnance allemande du 29 mai, interdit aux Juifs français, apatrides et étrangers de paraître en public sans porter cet « insigne », dès l’âge de six ans. Un moyen de les repérer dans l’espace public pour les arrêter et les déporter sans retour…

L’irréparable « marquage », semblable au fer rouge, deviendra le symbole universel de l’antisémitisme.

Retours au féminin sur ces destins brisés et quelques rares sauvetages obtenus dans des conditions très particulières.

31 mai 1942 : Nelly Frankfurt avait 17 ans

Née à Varsovie le 19 septembre 1925, elle suit des cours de secrétariat et vit avec sa famille d’origine polonaise, au camp de La Lande, à 15 km de Tours. Désireuse de ne pas porter l’étoile, elle adressa une lettre au général-chef de la Kommandantur de Paris, en vue d’obtenir une exemption : « Je voudrais vous adresser une prière. Comme vous le savez, il est interdit de paraître en public, à partir du 7 juin, sans porter l’étoile jaune. Cela me chagrine beaucoup parce que je suis Juive. Je suis femme et j’ai de la peine à concevoir que je ne pourrai plus me trouver en société sans provoquer chez certains un sentiment d’animosité. J’aime tous les êtres humains sans distinction, et me voir repoussée par ceux que j’aime, surtout par mes camarades de classe, me cause un vif chagrin. (…) Je m’adresse donc à votre bonté, à vos sentiments humains qui, j’en suis sûre, sont aussi forts qu’en moi, et vous prie de bien vouloir me répondre avant le 7 juin, date à laquelle le décret entre en vigueur ». [1]

Pour seule réponse, Nelly sera arrêtée et déportée à Auschwitz avec sa mère Alla, 54 ans, par le convoi n° 8 du 20 juillet 1942. Un convoi parti d’Angers. Son père, Stanislas, sera aussi déporté vers Auschwitz le 11 septembre 1942, par le convoi n° 31.

8 juin 1942 : Tamara Isserlis

Porte l’étoile jaune mais elle a rajouté un ruban tricolore. Tout un symbole ! L’étudiante en médecine de 24 ans, qui sortait de l’hôpital des Enfants Malades, sera arrêtée malgré l’intervention de son directeur de thèse, le Pr Robert Debré. Le rapport de la Feldgendendarmerie précise qu’elle n’a pas montré sa « carte d’identité juive ». [2]

Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014, la citera dans son roman Dora Bruder, comme une possible camarade d’infortune de son héroïne : « Sa carte d’identité, que l’on a retrouvée, indique qu’elle habitait 10 rue de Buzenval à Saint-Cloud ».

Internée à la prison des Tourelles, transférée à Drancy, elle sera l’une des 66 femmes arrêtées la plupart pour défaut « d’insigne ». Elles partiront vers Auschwitz le 22 juin 1942 par le convoi n° 3, direction, le premier convoi comprenant des femmes.

Tamara mourra du typhus au mois de novembre.

En 1940, elle n’avait pas pris la route de l’exode avec ses parents, son frère et sa soeur. Ils avaient fui les persécutions antisémites, de Russie et de Lituanie.

Externe des hôpitaux, elle resta à Paris pour les rejoindre plus tard, dans l’Indre. Rappelée par l’Assistance Publique, son retour lui sera fatal. À titre posthume, Tamara Isserlis recevra le titre de docteur en médecine. En 1945, on dénombrait seulement 34 survivants du convoi n° 3…

Nadine Picard, Juin 1942

Henri-Joseph Fayol, ingénieur chimiste, est le principal distributeur de fer, fonte et d’acier de l’Office central de distribution des produits industriels. Un rouage essentiel pour l’Occupant. Son épouse, Nadine Picard, est juive. Artiste de théâtre, elle a fait le Conservatoire de Paris. Entre 1931 et 1938, elle a tourné dans une quinzaine de films pour les grands réalisateurs de l’époque. Son mari s’adresse à Jean Bichelonne, Secrétaire d’État à la Production Industrielle, pour qu’elle soit dispensée du port de l’étoile jaune. L’exemption lui sera accordée jusqu’au 31 août 1942 et prolongée jusqu’au 31 novembre 1942. Elle restera vivre à Paris, sans être inquiétée, jusqu’à la Libération.

Lorsque Fayol meurt en 1982, il n’est pas inhumé dans le caveau familial mais dans celui des Picard, au cimetière du Montparnasse. Sa famille n’avait pas accepté son mariage avec une Juive… Nadine Picard est décèdée en 1987, à 91 ans, dans un quasi anonymat. [3]

Une photographie prise au Musée National de l’Holocauste à Amsterdam, le 5 mars 2024, montre des robes portant l’étoile jaune juive, exposées dans le cadre d’une avant-première d’une exposition avant l’ouverture du Musée National de l’Holocauste. Le Musée national de l’Holocauste, qui sera le premier et le seul musée sur la persécution des Juifs aux Pays-Bas, ouvrira ses portes au public le 11 mars 2024 et commémorera les victimes de l’Holocauste et discutera des conséquences de l’indifférence et de la discrimination. à la fois le passé et le présent. (Photo de Nick Gammon / AFP)

Août 1942

Des exemptions d’étoile jaune sont accordées à des marchands d’art pour faciliter le pillage organisé par Hermann Göring afin d’alimenter le projet de musée voulu par Hitler à Linz : les frères Allan et Emmanuel Loebl, Hugo Engel, galeriste autrichien, et son fils Herbert. [4]

Allan Loebl récupérait des toiles de maîtres saisies chez les collectionneurs et galeries juives, notamment la célèbre galerie de Paul Cailleux, au 136, rue du Faubourg Saint-Honoré, en profitant des origines juives de l’épouse du propriétaire,

Judith Marguerite Serf (1882-1973)

Arrêtée le 19 septembre 1942, envoyée à Drancy, Lohse la fera libérer le 30 octobre. Une faveur obtenue au prix d’un ignoble chantage en demandant à Cailleux la liste des tableaux que des antiquaires juifs avaient confiés à leurs collègues aryens.

Lohse, capturé en Allemagne par les Alliés, comparaîtra pour pillage d’oeuvres d’art. Le 3 août 1950, le verdict tombe. Lohse est acquitté et libéré aussitôt, après un peu plus de cinq années de détention. Il reprendra tranquillement son activité de marchand d’art à Munich, offrant des chefs-d’oeuvres à des musées américains… À sa mort, en 2007, à 96 ans, des dizaines de peintures impressionnistes seront retrouvées dans une pièce blindée d’une banque de Zurich, cachées pour la mystérieuse fondation Schönart, installée en 1978 par Lohse au Liechtenstein.

Juin 1943 : Nicole Barry de Longchamps, née Propper

Ne porte pas l’étoile jaune lorsqu’elle est arrêtée à Paris. Son mari, Gontran Barry de Longchamps, est l’oncle par alliance de la femme de Jean Leguay, alors délégué en zone occupée de René Bousquet, le sinistre Secrétaire général de la police.

Le 10 juin 1943, Leguay est dans le bureau de Heinz Röthke le chef du service juif de la SS, pour lui demander d’intervenir pour une affaire personnelle, après lui avoir transmis le projet de loi sur la déchéance de la nationalité française des Juifs naturalisés après 1927. [5]

Gontran Barry de Longchamps et son épouse Nicole, en 1957 (Crédit : collection particulière)

Nicole sera libérée quelques jours avant qu’Aloïs Brunner vienne prendre la direction du camp de Drancy le 18 juin 1943.

La première épouse de M. Barry de Longchamps, décédée à 35 ans en 1923,
était l’une des quatre filles d’Isabelle Mathias (1865-1939) et de l’architecte Henri-Paul Nénot (1853-1934), grand prix de Rome, architecte de la Sorbonne. Sa soeur cadette s’était mariée à Pierre Janin, un fils de riche notable de Seine-et-Oise. Leur fille unique, Christine, épousa Jean Leguay en 1935.

La grand-mère Mathias était la fille de Fernand Mathias (1814-1890), directeur des Chemins de fer du Nord, et de Claire-Eugénie Rodrigues (1831-1903), fille de Benjamin Olinde Rodrigues (1795-1851), dont le père Isaac Rodrigues-Henriques (1771-1846), était un banquier juif séfarade de Bordeaux qui participa activement avec ses cousins, les frères Pereire, à la création des chemins de fer en France. Cette filiation, que Leguay ne pouvait ignorer, a-t-elle influé sur la médiation de sauvetage de Mme Barry de Longchamps ? Mystère.

Lorsqu’elle meurt en 1992, à 91 ans, ses obsèques seront célébrés selon le rite catholique bien qu’il n’y ait aucune trace de sa conversion.

Après guerre Leguay poursuivra une carrière dans le privé et sera même réintégré dans la préfectorale en 1957. Inculpé de crimes contre l’humanité en 1979 pour son rôle dans l’organisation de la rafle du Vél d’Hiv, il meurt avant l’ouverture d’un procès le 2 juillet 1989.

5 août 1943 : Marguerite Gleidmann

51 ans, née à Budapest, est couturière. Arrêtée par l’inspecteur Robert Douillet, pour avoir attaché son étoile avec des épingles au lieu de l’avoir cousue comme l’exige l’ordonnance allemande, elle sera déportée à Auschwitz par le convoi n°59 du 2 septembre 1943. [6]

Douillet sera condamné à 15 ans de travaux forcés par la Cour de justice de Paris en août 1949.

1er septembre 1942 : Louise Jacobson

Lycéenne de 17 ans, est incarcérée à Fresnes. Dénoncée pour ne pas avoir porté d’étoile, arrêtée chez elle par la police française, elle transita par Drancy et Beaune-la-Rolande, et sera gazée à son arrivée à Auschwitz, par le convoi n° 48 du 13 février 1943. Sa mère Olga, emprisonnée à la Petite Roquette, partira par le convoi n° 62. Louise a laissé six mois de lettres émouvantes écrites pendant sa captivité que sa soeur fera publier en 1989 et qui seront adaptées au théâtre. [7]

12 septembre 1942 : Zena Frenkel

17 ans, est interpellée à Evreux, pour ne pas avoir porté l’étoile jaune. Le 9 décembre, sa mère, épouse de prisonnier de guerre, sans nouvelle de sa fille, adresse une lettre poignante à Mme Pétain, où elle demande sa libération : « Ayez donc pitié de nous, Madame la Maréchale. Humblement, je vous supplie de faire tout ce qui est humainement possible, d’attendrir les autorités occupantes en sa faveur. Pensez à l’inquiétude de ma fille de ne pouvoir plus avoir le droit de m’écrire et de ne pas savoir ce qu’on a l’intention de faire d’elle, et à l’inquiétude de mon mari et de moi-même. Laissez moi espérer que tout n’est pas encore perdu, que je verrai ma petite bientôt pour me consoler pendant l’attente de la libération de mon mari ». Le Commissariat général aux Questions Juives répondra par la négative. [8]

26 octobre 1943 : l’inspecteur Douillet arrête Simone Lackenbacher

34 ans, employée d’une pharmacie rue des Batignolles (20e). Le rapport précise : « Trouvé la Juive à la caisse sans étoile. Cette juive a tenté de prendre la fuite mais a été appréhendée à nouveau ». Consignée au poste, elle sera déportée par le convoi n°62 du 20 novembre 1943 et meurt à Auschwitz le 16 décembre. [9]

[1] CDJC-XLIXa-51b : lettre du 31 mai 1942
[2] CDJC XLIXa-69 : rapport du 8 juin 1942
[3] CDJC-XXVa-163 exemption accordée par le SS-Standartenführer Helmuth Knochen
[4] CDJC XXVa-186 : documents du 10 août 1942 au 13 juillet 1943
[5] CDJC-XXVII-13 : note du 11 juin 1943 du service IV B de la Sipo-SD France à Paris, adressée au SS-Standartenführer Helmut Knochen, accompagnée d’une note manuscrite, non datée, au sujet d’une visite de Jean Leguay.
[6] CDJC-LXXXIX-92 : rapport d’enquête du 5 août 1943
[7] Nadia Kaluski-Jacobson : « Les lettres de Louise Jacobson et de ses proches 1942-43 », Laffont, 1997
[8] CDJC-LXI-103b : ensemble de documents de décembre 1942 et de janvier 1943 concernant l’internement de Zéna Frenkel
[9] Mémorial des Juifs déportés de France 1942-1944, Serge Klarsfeld

à propos de l'auteur
Né à Paris, le 30 mars 1953, Thierry Noël-Guitelman a fait des études de chimie avant de s'orienter vers les Sciences de l'Information et de la Communication à Paris 7. Suivra une carrière de journaliste débutée à l'ORTF en 1973-74 puis dans plusieurs groupes de presse quotidienne régionale de 1975 à 2010 (Hersant, Hachette-Lagardère, NRCO). Depuis 2004, il mène des recherches historiques. De 2011 à 2012, il a été directeur de la communication de l'université François-Rabelais à Tours et est journaliste honoraire depuis 2014. Thierry est de plus, le neveu de Ida Seurat-Guitelman, juive ayant obtenu en 1942, une des rares exemptions de l'étoile jaune. Il est aussi membre de l'association Hébraïca Toulouse.
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