Les nouveaux monstres

Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir après sa visite au mont du Temple, à l’occasion de Tisha BeAv, au mur Occidental, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 13 août 2024. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)
Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir après sa visite au mont du Temple, à l’occasion de Tisha BeAv, au mur Occidental, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 13 août 2024. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

Le « Canal 5 » de la télévision italienne propose depuis des décennies un programme satirique appelé « Striscia la notizia » (« La nouvelle se répand » – littéralement « rampe »), qui dénonce les incuries dans la « Botte » (travaux publics, dysfonctionnements des ministères et municipalités par exemple), les escroqueries diverses (téléventes, faux mages etc…) et le niveau intellectuel trop souvent déplorable des autorités nationales et locales, le tout saupoudré d’humour. Sous des dehors légers, la satire est mordante, les dénonciations des carences sont efficaces, et il vaut mieux, pour un élu, une administration incompétente, un commerçant malhonnête, un faux dentiste ou une fausse « voyante », ne pas apparaître au programme de ce rendez-vous quotidien de millions d’Italiens.

Une des rubriques de ce programme s’appelle « I nuovi mostri », « Les nouveaux monstres ». C’est un recueil d’apparitions de personnalités publiques dans les programmes des nombreuses chaînes de la télévision italienne, apparitions où elles démontrent soit leur totale inculture, soit leur grossièreté, soit leur infatuation, soit plusieurs de ces tares simultanément, et cette rubrique compte parmi les plus divertissantes de toute l’émission.

Je pense qu’en Israël, aujourd’hui, nous avons de la matière à revendre pour une rubrique de ce genre, mais hélas, il n’y aura rien dans les apparitions des sujets concernés qui pourra nous divertir un seul moment en cette période de cauchemar qui n’en finit pas. Bien au contraire, une telle revue de déclarations faites par des représentants du pouvoir ou d’autres figures publiques ne pourra que nous plonger plus loin encore dans la détresse et la peur de l’avenir.

À tout seigneur, tout honneur, commençons par le Premier ministre qui, recevant des familles d’otages ce vendredi 23 août répond ainsi, avec une morgue incroyable (mais pourquoi incroyable en fait, nous le connaissons depuis si longtemps) à une proche d’un otage à Gaza qui lui dit « Je veux les otages de retour ici »: « Il y a beaucoup de choses que nous voulons et qui sont difficiles à obtenir. Par exemple, j’aimerais aller en Italie à pied, et en ligne droite… mais si c’est ce que je veux réellement faire, il faut assécher la mer. Eh bien, asséchons donc la mer ! Quel est le problème ? »[1].

Pour rappel, c’est le même personnage qui ne s’est jamais rendu sur les lieux du massacre du 7 octobre, n’a pas jugé utile d’appeler, au moins au téléphone, les otages libérés, pour leur dire un mot de solidarité humaine à leur retour, mais a trouvé, en pleine guerre, le temps de se faire octroyer un budget pour la réfection de sa piscine dans sa villa à Césarée[2]…

À ses côtés, un autre « nouveau monstre » est son épouse Sara Netanyahou, dont les déclarations et provocations en chaîne peuvent remplir cinq volumes. On ne citera ici que sa remontrance aux familles d’otages libérés « qui ne nous ont même pas remerciés »[3], ses incessantes exigences matérielles – et ses célèbres explosions nerveuses quand ses desiderata ne sont pas satisfaits[4], et son comportement face à ses employé(e)s de maison, tous et toutes d’origine modeste, qui lui a valu d’être lourdement condamnée en justice[5].

J’ai traité dans un article précédent sur ce blog du fils du couple impérial, Yaïr[6], et rappellerai ici seulement que, de sa planque dorée à Miami, ce jeune « nouveau monstre » qui n’a pas considéré une seconde la possibilité de servir son pays en guerre, déverse à jet continu son fiel sur le chef d’État-major, le ministre de la Défense, la Cour suprême et de façon générale sur quiconque ose ne pas saluer l’oeuvre de Papa[7].

Le « nouveau monstre » suivant est Itamar Ben Gvir, sur lequel tout ou presque a déjà été dit. Ce repris de justice, fait ministre de la Sécurité nationale par Netanyahou (pour donner une idée, le chef du GUD en France devenant ministre de l’Intérieur), poursuit une seule stratégie et risque fort d’arriver à ses fins : mettre le feu aux Territoires, provoquer de nouvelles violences entre Juifs et Arabes à l’intérieur d’Israël, amener donc à un nouvel embrasement dans toute la région, tout cela afin de créer un chaos inextricable, qui débouchera inévitablement sur une guerre, pendant laquelle lui et ses acolytes sont certains de pouvoir provoquer une expulsion massive des Palestiniens de Cisjordanie, réalisant enfin, avec l’aide du dieu dans lequel il croit, le rêve messianique du Grand Israël.

Pour ce faire, il encourage ouvertement le terrorisme juif dans les Territoires, dont il est lui-même militant depuis sa jeunesse – ce qui avait amené Tsahal à refuser de l’enrôler dans ses rangs, et provoque dès qu’il le peut la minorité arabe en Israël, en un mot, pousse de toutes ses forces ces deux populations à la faute. L’une des activités préférées de ce pyromane professionnel est de monter au Mont du Temple, en violation totale des interdits des plus grandes autorités religieuses juives, sachant que là se trouve en effet l’un des principaux détonateurs potentiels de la catastrophe qui pourrait embraser toute la région.

Le chef sortant de la police, Kobi Shabtay, avant de se coucher devant lui à son arrivée au gouvernement, l’avait ouvertement accusé d’être l’un des responsables des gravissimes émeutes de mai 2021[8]. Aujourd’hui, c’est le chef du Shabak, les services de sécurité intérieure, en personne, qui expose les dangers immédiats du terrorisme juif, et dénonce le soutien de ministres (suivez son regard) et députés à ces actes qui devraient faire honte à tout Juif digne de ce nom[9], mais rencontrent un large soutien populaire, ne nous leurrons pas.

Dans cette détestable galerie apparaît maintenant madame Miri Regev. Peu connue à l’étranger (quelle chance ils ont !), elle est la grande ordonnatrice des commémorations officielles comme Yom HaAtsmaout et Yom HaZikaron, qu’elle a transformées au fil du temps en autant de séances nord-coréennes de glorification du couple Netanyahou.

La ministre des Transports Miri Regev lors d’une conférence de presse en amont de la 76e Journée de l’Indépendance sur le mont Herzl de Jérusalem, le 8 mai 2024. (Crédit : Chaim Goldberg/Flash90)

Combinant cynisme, arrogance et totale inculture, elle crache un venin incessant sur la gauche, le monde de la culture, l’armée, tout ce qui ne s’aligne pas sur le Guide suprême et sa douce (?) moitié. Officiellement, elle est en charge du ministère des Transports, mais ce dossier ne semble l’intéresser que modérément. Dans une énième provocation, c’est à elle que le gouvernement vient de confier l’organisation des cérémonies de commémoration prévues pour le premier anniversaire des massacres du 7 octobre.

Immédiate protestation des principales victimes de ces massacres, les kibboutzim du pourtour de Gaza et les rescapés du festival « Nova », qui, instruits par l’expérience, voient venir une cérémonie toute à la gloire de Kim-Il-Bibi, et qui, annonce Regev, se déroulera sans public (on n’est pas plus tranquilles comme ça ?). Ils annoncent immédiatement qu’ils ne participeront pas à cette cérémonie, et organiseront leur rassemblement alternatif, ouvert à toutes et à tous. Regev, du haut de son inépuisable arrogance, déclare alors qu’elle ignorera « les bruits » et « ira de l’avant ». Car les pleurs des familles des victimes et des otages, leur drame, leur souffrance, pour elle comme pour ses employeurs, ne sont que des « bruits ». En un mot, elle a tout dit. Tel est le Likoud de 2024, et la base bibiste suit.

Car elle aussi est composée de « nouveaux monstres », comme ces manifestants qui crient aux membres des kibboutzim voisins de Beit Shean qui protestaient contre le coup d’État juridique du gouvernement : « Retournez en Europe, dans les trains, là-bas on s’occupera de vous »[10], ou ces bibistes rassemblés devant la maison de l’ancien président de la Cour suprême Aharon Barak, l’enfant du ghetto de Kovno, pour lui souhaiter la mort[11].

Ou encore cet Itzik Zarka, militant de pointe du Likoud, proche de nombreux ministres et du premier d’entre eux, qui exprime sa joie devant la mort de six millions d’ashkénazes dans la Shoah (cette lumière de la droite ne connaît pas le destin des Juifs de Salonique, de Rhodes, de Libye, et de tant d’autres Juifs séfarades ou orientaux dans ces années terribles), et en souhaite des millions d’autres ; car il faut savoir que pour ces gens et ceux qui les incitent jour et nuit à la haine, la gauche, les kibboutzim, les laïcs, ce sont tous des ashkénazes, il s’agit de leur faire le plus de mal possible, et cela peut aller jusqu’à fêter leur extermination (Zarka a été « suspendu » du Likoud, et très vite réintégré[12]).

Que dire ensuite de notre ministre des Finances, Bezalel Smotrich, qui prône entre autres depuis longtemps la séparation entre Juifs et non-Juifs dans les maternités[13] ? Aujourd’hui à un poste-clé, il en profite pour mettre la caisse publique en coupe réglée au service de sa base à lui, les « calottes brodées » et les implantations des Territoires.

Le ministre des Finances Bezalel Smotrich lors d’une conférence de presse, à la Knesset, à Jérusalem, le 13 mars 2024. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Sa « politique » (?) économique irresponsable a amené les trois grandes agences de notation à dégrader la note de crédit d’Israël ; Moody fut la première en février 2024, suivie par Standard and Poor’s en avril[14], et tout récemment, elles ont été rejointes par Fitch, qui s’en était abstenu jusqu’ici[15], mais qu’importe ? Pour lui, « si nous suivons la Torah, nous aurons une bonne économie »[16]. N’est-ce pas évident ?

Sa place dans notre galerie des « nouveaux monstres » est bien assurée, surtout, par ses déclarations sur la nécessité de « raser au sol » un village palestinien dont est sorti l’auteur d’un attentat[17], punition collective illégale et immorale, et sur le fait que « les otages ne sont pas la chose la plus importante »[18]. Car comme d’habitude, ce qui commence dans les Territoires finit par contaminer Israël lui-même, l’inhumanité envers les autres finit une fois encore par se poursuivre chez soi, dans ce cas-ci contre ceux qui ne sont pas de votre camp politique.

Comme vous l’imaginez, je peux continuer cette énumération tragique avec des dizaines d’autres « nouveaux monstres », mais je me contenterai pour terminer cet article de mentionner madame Orit Strouk, de la liste Ben Gvir-Smotrich, ministre des Implantations et des Missions nationales (ces « missions » consistent à déverser le plus d’argent possible dans le projet qui met en danger l’existence-même d’Israël, non moins que le nucléaire iranien : les implantations dans les Territoires).

Madame Strouk est à la fête depuis le 7 octobre, elle nous explique que cette période est « un miracle »[19], car sous le couvert de la guerre et vu que Netanyahou, pour se sauver de ses ennuis judiciaires, s’est mis totalement à la merci de son parti de fanatiques religieux, elle permet de donner une impulsion nouvelle à la colonisation dans les Territoires. Les 1600 morts, d’octobre 2023 et de la guerre à Gaza, les otages dans leur calvaire quotidien, les dizaines de milliers d’Israéliens du Nord et du Sud, vivant depuis plus de dix mois comme des réfugiés dans leur propres pays, n’y changent rien : pour elle, dans son égoïsme sacré, cette période tragique est « un miracle » !

Je vous ai épargné tout ce que crachent les « seconds rangs » parmi les députés de la coalition, les insultes et menaces que subissent les familles d’otages, la violence sans précédent ici d’une police en voie presque finale de devenir la milice privée de son ministre Ben Gvir, et la bave des journalistes et commentateurs bibistes, qui ne chôment pas une seconde.

J’ai beau me seriner sans fin la phrase de Golda Meïr qui disait que « le pessimisme est un luxe qu’un Juif ne peut pas se permettre », j’avoue que parfois, devant cette marée noire nationaliste, messianique, fascisante, franchement hallucinée souvent, j’ai peine à ne pas lâcher prise. Comment croire encore à une quelconque possibilité de retour au sionisme humaniste des origines, quand les derniers sondages montrent que, lentement mais sûrement, « Mr. 7 octobre » commence à remonter la pente ? Plus il se renforcera, plus Israël sera contrôlé par ces « nouveaux monstres » qui, loin de faire rire, sont pour moi des sujets d’épouvante.

Dans les moments de grand découragement, cependant, je regarde la dignité des familles d’otages, j’admire l’énergie indomptée des manifestants à leurs côtés, je vois comment des milliers de volontaires continuent à pallier l’incurie et l’inefficacité d’un gouvernement où siègent tant d’incapables au coeur noir, occupés seulement à semer haine et discorde ; je recueille avec espoir chaque signe, trop rare, d’une réflexion au sein du public sioniste religieux, qui puisse indiquer la possibilité d’un changement dans son actuelle adhésion, quasi-collective, au bibisme et au bengvirisme les plus abjects.

« Même la nuit la plus sombre prendra fin et le soleil se lèvera », a écrit Victor Hugo. Puisons dans cet espoir la force de les combattre, tous ces vrais « nouveaux monstres ».

 

[1] https://fr.timesofisrael.com/il-ny-a-pas-daccord-sur-la-table-dit-netanyahu-a-dex-otages-qui-limplorent-den-conclure-un/ 

[2] https://www.radioj.fr/actualite-21707-l-etat-approuve-les-reparations-de-la-piscine-de-la-maison-de-netanyahu-a-cesaree 

[3] https://www.jpost.com/israel-news/article-793150

[4] https://www.timesofisrael.com/netanyahus-wife-threatened-suicide-demanded-46000-bracelet-key-witness-says/

[5] https://www.marianne.net/monde/proche-orient/comme-des-esclaves-netanyahou-doit-verser-220-000-euros-d-indemnites-a-d-anciens-employes

[6] https://frblogs.timesofisrael.com/trois-anniversaires/

[7] https://www.timesofisrael.com/yair-netanyahu-high-court-and-state-prosecutor-are-destroying-the-country/

[8] https://www.timesofisrael.com/police-chief-said-to-blame-far-right-lawmaker-ben-gvir-for-internal-intifada/ 

[9] https://fr.timesofisrael.com/le-chef-du-shin-bet-avertit-que-le-terrorisme-juif-met-israel-en-danger/

[10] https://www.ynet.co.il/news/article/sycqziag3 , en hébreu

[11] https://www.timesofisrael.com/hundreds-rally-outside-home-of-former-chief-justice-barak-in-defense-of-overhaul/ 

[12] https://fr.timesofisrael.com/un-tribunal-du-likud-rehabilite-itzik-zarka-malgre-des-lignes-rouges-depassees/

[13] https://fr.timesofisrael.com/un-depute-prone-la-separation-des-arabes-et-des-juifs-dans-les-maternites/ 

[14] https://fr.timesofisrael.com/sp-abaisse-la-note-de-la-dette-disrael-face-a-des-risques-geopolitiques-accrus/ 

[15] https://fr.timesofisrael.com/les-echecs-sans-fin-du-gouvernement-a-lorigine-de-la-degradation-de-la-note-par-fitch-economistes/

[16] https://fr.timesofisrael.com/smotrich-si-nous-suivons-la-torah-nous-serons-recompenses-par-une-abondance-financiere/ 

[17] https://fr.timesofisrael.com/smotrich-pense-aussi-que-huwara-devrait-etre-aneantie/ 

[18] https://www.radioj.fr/actualite-22197-bezalel-smotrich-affirme-que-ramener-les-otages-chez-eux-n-est-pas-la-chose-la-plus-importante-suscitant-un-tolle 

[19] https://www.timesofisrael.com/far-right-minister-extols-miracle-period-of-settlement-expansion/

 

 

 

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
Comments