Les mots tuent

À travers les siècles, les Juifs, le peuple d’Israël, ont été à l’origine – ou plutôt la cible – d’une inventivité lexicale sans équivalent dans l’histoire de l’humanité. Créations de mots, détournements de sens, vols de vocabulaire : autant de trouvailles linguistiques forgées non pas pour enrichir la langue, mais pour stigmatiser, isoler et condamner.
Examinons quelques exemples significatifs, et voyons comment ils sont apparus et dévoyés.
Déicide
Quel autre peuple au monde peut se targuer d’avoir été accusé d’un crime si inimaginable qu’il a fallu inventer un mot pour le désigner ? Il y a eu dans l’Histoire de nombreux parricides, régicides, infanticides ; mais un seul déicide.
Un mot forgé exclusivement pour accuser le peuple juif, un oxymore effarant qui mêle à la fois accusation de vilénie et reconnaissance implicite d’une puissance quasi-divine. Un terme conçu pour mettre les Juifs au ban de l’humanité.
Ghetto
Pour séparer les Juifs des chrétiens, on inventa le ghetto. Le nom d’un quartier de Venise devint synonyme du lieu clos où une population juive, pauvre et nombreuse, s’entassait dans l’impossibilité de s’étendre.
Ces ghettos juifs furent, plus tard, l’antichambre des camps de la mort nazis. Ils disparurent avec cette ultime et tragique incarnation. Mais le mot, lui, a survécu et s’est banalisé. On l’a repris pour désigner des quartiers défavorisés des grandes villes, marqués par la pauvreté et la violence, sans aucune barrière ni contrainte physique comparables à celles imposées aux Juifs[1].
Devenu métaphore commode, il a été utilisé à toutes les sauces – jusqu’à qualifier Gaza de « ghetto », un abus de langage qui trahit l’histoire du mot et dénature la réalité.
Colonisation
Depuis la seconde moitié du XXe siècle, un glissement sémantique a fait des Juifs, peuple longtemps colonisé, expulsé et minorisé sur toutes les terres d’exil, les accusés d’un prétendu « colonialisme » en revenant sur leur propre terre ancestrale. Ironie de l’histoire : le seul peuple revenu de l’exil pour retrouver son pays d’origine se voit accusé d’être « colon » chez lui.
Ce renversement de vocabulaire a transformé l’autodétermination en usurpation, et la reconstruction d’une patrie en conquête étrangère.
Apartheid
L’apartheid fut un régime politique bien réel, organisé, codifié, institutionnalisé en Afrique du Sud, où une majorité de population était privée de ses droits civiques et politiques à cause de sa couleur de peau. Le mot, lourd de cette mémoire, a été détourné pour désigner la réalité israélienne, comme si l’État juif avait bâti un système racial comparable.
Là encore, une falsification lexicale : réduire un conflit territorial, politique et sécuritaire à un apartheid imaginaire, c’est vider le mot de son sens historique et faire insulte aux véritables victimes de ce système. Mais la falsification fonctionne car elle s’adresse à une génération particulièrement inculte en termes d’Histoire.
Génocide
Mot terrible, forgé au XXe siècle pour nommer ce qu’aucune langue n’avait encore su dire : l’anéantissement planifié d’un peuple, sa destruction systématique. Le génocide juif, la Shoah, en est devenu le paradigme.
Et pourtant, par un nouvel abus de vocabulaire, le mot est aujourd’hui retourné contre Israël, accusé de commettre le crime dont il a lui-même été la victime absolue.
La perversion est totale : transformer le peuple le plus meurtri par le génocide en génocidaire, c’est confisquer sa mémoire pour mieux le faire définitivement disparaître.
Famine
Au fil des siècles, les Juifs ont souvent connu la famine en exil, victimes de pogroms, de blocus, de ghettos fermés, privés de ressources par décision politique.
Aujourd’hui, on parle de « famine » à Gaza, brandissant le mot comme une arme rhétorique, indépendamment des faits et des nuances. Le terme n’est plus description d’une réalité objective mais accusation politique, instrument de propagande.
Ce mot auquel les ONG avaient attribué des paramètres permettant de mesurer son étendue ont vu brusquement la modification des ces paramètres afin que la situation de Gaza rentre bien dans le cadre dans lequel on voulait absolument la faire rentrer[2]. L’histoire de ce mot révèle encore une fois combien le vocabulaire peut être dévoyé et transformé en outil d’accusation contre Israël.
Shoah
Un mot hébreu qui signifie « catastrophe », choisi pour désigner l’indicible : l’extermination des Juifs d’Europe. La Shoah est devenue, dans l’histoire universelle, le symbole d’un mal absolu.
Et pourtant, ce mot lui-même a été banalisé, galvaudé, utilisé à tort et à travers pour qualifier toute souffrance collective, tout désastre.
Ainsi, ce terme unique, forgé pour dire l’inimaginable, a été arraché à sa singularité et on lui a inventé un « synonyme » : Nakba – pour bien montrer que les Juifs pouvaient se rendre responsables d’une même « tragédie ».
Ce détournement, loin de banaliser seulement le langage, absous ceux qui ont commis la Shoah en condamnant ceux qui l’ont subie.
La liste pourrait être complétée de nombreux autres exemples
Le désir de mise à l’écart de l’humanité d’Israël et du peuple juif semble ne jamais être rassasié. Toutes les langues (russe, espagnol, anglais, arabe) semblent avoir leur vocabulaire spécifique concernant le sort et la nature des Juifs :
- pogrom,
- marranes,
- blood libel,
- farhoud.
Dernier en date l’adjectif : « abject », utilisé par Macron pour qualifier la mise en garde de Netanyahu qui dénonçait une politique qui « alimente la haine des Juifs ».
Abject : quelque chose de méprisable, qui inspire un dégoût moral.
Si la lettre de Netanyahu était peu diplomatique, les mots de Macron franchissent un cap dans le rejet d’Israël, le désignant comme une souillure, comme un peuple amoral qui n’a pas sa place au milieu des nations.
De déicide à Shoah, de ghetto à génocide, le vocabulaire forgé autour du peuple juif illustre une histoire singulière : celle d’un peuple si souvent placé hors de la norme qu’il a fallu inventer, détourner ou tordre les mots pour le désigner.
Chaque terme porte la marque d’un stigmate, d’une mise en accusation, d’un soupçon d’exception. Puis, comme si cela ne suffisait pas, ces mots ont été réemployés, retournés, arrachés à leur sens premier pour transformer à nouveau le Juif – ou Israël – en coupable universel.
Cette violence du langage n’est pas anecdotique
Elle façonne les imaginaires, construit les récits, légitime les exclusions et les haines. Car le vocabulaire n’est jamais neutre : il peut devenir arme, mémoire ou négation.
L’histoire du peuple juif nous rappelle ainsi que la bataille des mots est déjà une bataille de sens, et qu’un mot arraché à son contexte peut devenir le ferment d’une falsification plus vaste.
Peut-être est-ce là la leçon ultime
Dans l’histoire juive, les mots ont presque toujours précédé les violences. Dévoyés, ils ont préparé les persécutions. Aujourd’hui encore, leur usage perverti annonce souvent le terrain d’une délégitimation plus profonde.
Et c’est pourquoi il importe de les interroger, de les rétablir dans leur vérité, pour que les mots ne deviennent pas les complices d’une nouvelle injustice, prélude aux tragédies futures.
–
[1] Le premier ghetto juif d’Europe a été établi à Venise en 1516. Le clocher de l’église San Giorgio Maggiore servait de signal pour que les Juifs rentrent dans le ghetto avant la fermeture des portes, les Juifs étaient confinés dans le ghetto pendant la nuit et ne pouvaient pas en sortir avant l’aube ; pratique répandue par la suite dans les ghettos de Juifs en Europe, jusqu’à l’émancipation des Juifs. Voir aussi : les ghettos pendant la Seconde Guerre mondiale et la vie quotidienne dans les ghettos.
