Les Juifs de Libye refusent de mourir

et peut-être donneront-ils vie aux Accord d’Abraham avec leur pays d’origine ?
SAMMO – Savoir Analyser les Maux du Moyen-Orient numéro 9.
Il faut parfois plusieurs générations pour que le h minuscule d’une histoire devienne majuscule. En témoigne l’effacement quasi-total des 835 000 Juifs des pays arabes et musulmans en quelques dizaines d’années. Présents sur ces terres souvent depuis des millénaires, arrivés bien avant les invasions islamiques, les Juifs de ces pays n’ont pu éviter la mort ou l’expulsion que de deux manières : par la conversion au dogme de l’envahisseur musulman, ou bien en se soumettant au statut de dhimmi. Cette condition de citoyen de seconde zone accordait aux Juifs également la protection de la loi : discriminé mais protégé.
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, les 35 000 Juifs de Libye étaient relativement préservés. Mais en 1938, le régime colonial italien et fasciste de Mussolini qui y régnait, promulgua des lois raciales discriminantes à l’égard des Juifs. Elles entrèrent en application en 1940. Soumis à ces lois raciales, les Juifs manifestaient un soutien aux troupes britanniques qui combattaient les forces fascistes italiennes. Usant de ce prétexte, le régime colonial italien déporta des Juifs par milliers, vers le camp de concentration de Giado (ou Jado), situé à 200 km au sud de la capitale, Tripoli.
Tandis qu’une partie des Juifs étrangers furent envoyés en Europe dans les camps nazis, les Juifs libyens et certains étrangers furent déportés dans des camps libyens, dont Giado. Sous commandement italien, les gardiens étaient soit Italiens, soit arabes libyens. Les conditions de vie déplorables (qui s’apparentaient plus à des conditions de survie) eurent raison de 562 de ces Juifs qui moururent sur place. Ils furent enterrés à Giado.
La guerre finie, la situation des Juifs libyens ne s’améliorait pas. On déplora 133 Juifs tués et des centaines de blessés lors d’un pogrom qui avait duré trois jours, en novembre 1945. Mené par les populations arabes locales, ce pogrom fût permis par les autorités britanniques qui contrôlaient alors la région tripolitaine, dans l’objectif de montrer à l’ONU que la Libye n’était pas prête pour l’indépendance [i].
Il fût le premier d’une série de violences anti-juives postérieures à la deuxième guerre mondiale. En 1948, une nouvelle vague d’attaques contre les populations juives fut déclenchée, populations qui, cette fois, s’y étaient préparées. Treize Juifs furent tués. Mais des synagogues et des biens appartenant à des Juifs furent détruits ou transformés en mosquées. Les Juifs de Libye avaient pris conscience du nouveau danger, et prirent des mesures pour se protéger…et pour quitter leur pays.
A la veille de la guerre des Six-jours en 1967, il ne restait plus que 5 000 Juifs en Libye. Un nouveau pogrom fût déclenché dans les premières heures de la guerre, qui causa la mort de 17 Juifs. L’ensemble de la population juive dut s’enfuir immédiatement avec l’aide du Roi Idris. Ce dernier qui régnait depuis 1951, protégeait les Juifs… de la population locale. C’est donc avec son aide, que les quelques Juifs libyens qui avaient résisté aux pogroms des 22 dernières années, eurent la vie sauve en se rendant, pour la très grande majorité d’entre eux, en Italie ou en Israël.
En 1967, la Libye était Judenrein [ii]….ou presque (voir plus loin).
Après 1967, n’ayant plus de Juifs à tuer, les populations libyennes, s’attaquèrent aux Juifs déjà morts. Avec l’assentiment voire l’encouragement du nouveau maître des lieux depuis 1969, Mouammar Kadhafi, une campagne cruelle de dépossession des biens ayant appartenu à des Juifs et de destruction des cimetières juifs, fut lancée.
Les victimes du camp de concentration de Giado qui reposaient dans le cimetière de la ville, furent tués une deuxième fois. Les synagogues furent détruites ou transformées. La rage des populations arabes ne s’était pas calmée avec le départ de tous les Juifs trois ans plus tôt. Elle allait s’exprimer sur les vestiges juifs.
Une trentaine d’années plus tard, Kadhafi était toujours au pouvoir en Libye. Les Juifs eux avaient refait leur vie en Italie, en Israël ou ailleurs dans le monde. Parmi eux, David Gerbi, qui avait 12 ans lorsqu’avec 5 000 de ses frères, il faisait partie du dernier départ de Libye en 1967. Il devint un psychanalyste reconnu… et pris sur lui de défendre les vestiges juifs de Libye, vestiges que la foule en colère n’avait pas réussi détruire.
En premier lieu, il portait secours à la dernière âme juive vivante en Libye. Sa tante, qui s’était enfermée dans un réel mutisme pour se protéger durant des décennies de l’environnement hostile de la population, fit l’objet d’un marchandage proposé par Kadhafi : mis au ban des nations pour son implication dans l’explosion de l’avion de ligne Pan Am au-dessus de Lockerbie (Ecosse) fin 1988, le dictateur cherchait à redorer son blason auprès de l’administration américaine.
En 2002, il demande au Dr David Gerbi de l’aider en cela. En cas de succès, il lui accorderait la libération de sa tante, la dernière juive de Libye. Après de longs efforts diplomatiques entrepris par le Dr Gerbi, efforts qui menèrent à une normalisation des relations américano-libyennes, la tante du Dr Gerbi fut libérée et put se réfugier en Italie. Elle y survécut 40 jours puis décéda. Elle repose aujourd’hui en Israël. Et la Libye était devenue réellement Judenrein.
Ces dernières années, le Dr Gerbi n’a pas ralenti son combat. Après la chute de Kadhafi, dans la suite du « Printemps arabe », et malgré la situation pour le moins chaotique que connaît la Libye encore de nos jours, David Gerbi a pu se rendre plusieurs fois en Libye. Avec l’aide et la protection des populations amazigh [iii] locale, il a accompli un travail extraordinaire de détection des vestiges juifs après la vague des derniers pogroms : ossements provenant des cimetières détruits (dont celui de Giado), pierres tombales, synagogues emmurées etc….
Sa lutte aujourd’hui porte sur le désir de rapatrier vers Israël, ces ossements provenant des cimetières juifs rasés. Ceux de Giado, en particulier, qui comprennent ceux des victimes du camp de concentration, devraient enfin pouvoir reposer en paix en Israël. Par respect pour leur mémoire et afin de permettre aux Juifs d’aujourd’hui de prier pour l’élévation de leur âme sur la seule terre au monde dont on sait qu’elle combattra toute tentative de désacralisation, le retour de ces ossements vers Israël s’apparente à une œuvre humanitaire juive et historique. Les Juifs de Libye ont été tués deux fois. Le docteur David Gerbi lutte pour qu’il n’y ait pas de troisième fois. Il fera de l’histoire, l’Histoire.
Mais comment passe-t-on de l’histoire à l’Histoire ? Du travail, incessant, des rencontres, de l’intelligence, desquels le Docteur David Gerbi n’est pas avare. On se souvient de la rencontre entre Eli Cohen, ministre israélien des Affaires étrangères d’Israël en août 2023 et de son homologue libyenne Najla Al-Mangoush à Rome[iv]. Cette seule rencontre avait provoqué un tel tollé en Libye, tant auprès de la population que de la classe politique, que Al-Mangoush fut immédiatement destituée.
Plus récemment, sur les réseaux sociaux libyens, circulent des informations faisant part de réconciliation entre la Libye et Israël, d’intégration de celle-ci aux Accords d’Abraham, de restitutions de propriétés aux Juifs. Et contrairement à août 2023, il n’y a pas de tollé. Est-ce un bon signe, même faible ?
L’avenir et surtout la prochaine interview du Docteur David Gerbi que je vous proposerai ici prochainement répondra à ses questions.
[i] Source : Dr David Gerbi
[ii] Terme allemand utilisé par les Nazis, pour déclarer une zone, « épurée de ces Juifs ».
[iii] Également connues sous le terme exonyme de « berbères ». Les Amazigh présents en Libye sont proches culturellement du peuple kabyle. Voir mon article sur la déclaration d’indépendance de la Kabylie : https://frblogs.timesofisrael.com/declaration-dindependance-de-la-kabylie-ou-comment-la-petite-histoire-rencontre-la-grande-histoire/
[iv] https://www.reuters.com/world/israel-says-its-fms-meeting-with-libyan-counterpart-was-pre-agreed-2023-08-28/
