L’enlèvement du baron Empain et la fin d’un Empire

Capture d'écran INA
Capture d'écran INA

I. L’enlèvement du baron Empain et la fin d’un Empire

Depuis trois mois, la police française est sur les dents. On a retrouvé mi-octobre le corps de Hanns Martin Schleyer, le président du patronat allemand, dans le coffre d’une Audi abandonnée à Mulhouse.

Envisageant ce scénario, le baron Jean-Edouard Empain avait dit à sa femme, Silvana : « Si on me kidnappe, ne paie pas de rançon. »

Mais quand on est baron et belge, quand on est le patron d’un des plus gros groupes industriels européens et qu’on jouit en France d’un pouvoir quasi illimité qui confine à l’impunité, la prudence, c’est pour les autres.

Les 30 Glorieuses finissantes

Le 23 janvier 1978, les membres de l’équipe arrivent avenue Foch à 8h du matin. Ils sont huit.

Les deux voitures, garées la veille devant le 33, sont remplacées par une estafette beige, juste après l’entrée, et une fourgonnette bleue, juste avant.

C’est un lundi matin. A 10h15, la 604 Peugeot du baron Jean-Edouard Empain sort du parking. Le chauffeur Jean Denis est au volant.

Fredo attend avec son vélomoteur, 50 mètres plus loin, que le baron sorte de chez lui. Les autres rejoignent leurs véhicules et préparent le matériel : armes, masque de ski, menottes, papier collant, une masse pour pénétrer de force dans la voiture d’Empain au cas où le chauffeur verrouillerait les portières.

Quand la Peugeot s’arrête devant l’entrée, Idir, au volant de l’estafette, met le contact. Bertoncini, qui conduit la camionnette, s’installe au volant.

Dès le début de l’enquête, il apparaît que le baron est un joueur de poker invétéré. Ne serait-ce pas la cause de ses ennuis ? N’aurait-il pas attiré sur lui-même une punition céleste ?

Dans The Last Baron — The Paris kidnapping that brought down an Empire (1), le journaliste franco-américain Tom Sancton mène à son habitude une enquête minutieuse et passionnante sur l’enlèvement du baron Jean-Edouard Empain, une affaire qui a tenu la France — et l’Elysée — en haleine pendant plusieurs semaines.

Brusquement le livre nous replonge dans l’atmosphère des années post-soixante-huitardes, la crise du pétrole, et la fin des Trente Glorieuses avant la décadence. Pour le public américain, la France de ces années-là rappelle les pantalons pattes d’eph’, Yves Saint-Laurent et la nouvelle cuisine. Pour nous, c’était le jean et la minijupe, le « trou des Halles », le club Med et le couple Gainsbourg-Birkin.

Brigitte Bardot et de Gaulle, c’était bien fini.

« Vous êtes l’avenir »

Après dix années passées sous l’œil sévère du général de Gaulle, davantage intéressé par la grandeur de la France à l’international que par les problèmes sociaux au quotidien, les Français avaient l’impression d’avoir payé leur tribut à la Résistance. La guerre d’Algérie avait succédé à celle de l’Indochine qui avait commencé après la Libération, et ils voulaient tourner la page, fatigués de l’héroïsme des pères. Les années d’austérité, conséquence des guerres successives, pesaient lourd.

Ils voulaient refaire le monde à leur image.

Car mai 68 fut aussi la consommation d’une rupture. Désormais la jeunesse était pacifiste, antimilitariste, et internationaliste, contre le service militaire, contre l’armée. Seuls les esprits forts savaient que le bien de tous exigeait de renverser la société, l’arme au poing.

Faut-il s’étonner que Georges Pompidou, qui n’avait rien à dire sur ses années de guerre demeurées dans l’ombre, soit sorti des urnes en 1969 ? N’étant pas issu de la Résistance, il se montrait d’une grande discrétion sur ces années-là, se présentant humblement comme un professeur agrégé, fils d’instituteurs et petit-fils de paysans. Il représentait la France profonde. La confiance du général lui servit de brevet.

Face à la révolte étudiante, il avait su conserver son sang-froid, évitant ainsi de subir le même rejet que de Gaulle. «Je suis vieux, vous êtes jeune, dit le Président à son Premier ministre avant de s’envoler dans le plus grand secret. C’est vous qui êtes l’avenir. Au revoir, je vous embrasse…» Puis il fila à Baden-Baden pour voir Massu et s’assurer de la fidélité de l’armée.

Et le fils tua le père après la démission du général. Malheureusement la maladie le rattrapa à mi-mandat présidentiel (d’après le professeur Jean Bernard, qui le soignait, elle était antérieure à son élection), et le pays suivit, subit même, sa longue agonie.

Anti-gaullistes tous unis

Durant la guerre, il y avait eu les Résistants et… les autres, les collabos. Et dans leurs rangs, la haine de Gaulle a persisté longtemps, recyclée, jamais digérée. La classe politique de l’après-guerre opposait, implicitement ou non, les gaullistes aux nostalgiques de Pétain. De sorte que dans les années 80 encore, l’anti-gaullisme rassemblait, de facto, la gauche et les nostalgiques de Pétain qu’on faisait semblant d’oublier.

Comment s’étonner finalement que René Bousquet ait soutenu à deux reprises la campagne présidentielle de François Mitterrand ? Il illustrait une étrange « convergence » droite moisie-gauche idéaliste.

La victoire de Valéry Giscard d’Estaing, qui fut élu en 1974 pour sa jeunesse et son dynamisme, tranchait dans le vif. Il fit rapidement abaisser le droit de vote à 18 ans. L’année suivante il fit voter le divorce par consentement mutuel et le droit à l’avortement.

Grand, leste, élégant, il évoquait la modernité, il plaisait aux femmes (de Marie Laforêt à Mireille Darc et Brigitte Bardot, on lui prête de multiples aventures), et il ouvrit aux Français le monde de l’argent et de la banque.

Durant cette période, le « Français moyen », l’« homme de la rue », accepta de s’initier au monde de la finance. Cette France-là, la France silencieuse de mai 68, avait renoncé, au moins momentanément, à son vieux fond anticapitaliste dans l’espoir de recevoir une partie de la manne.

Tous les petits épargnants allaient se muer en boursicoteurs. Giscard, avec sa particule, son chuintement précieux et sa femme au sourire impeccable, se promettait de nous faire aimer la banque et les banquiers.

La Bourse, tel était le nouveau credo. Tout le monde, de la secrétaire aux retraités, se mit à « jouer à la Bourse ». Anne-Aymone, toujours impeccable, animait un club d’investissement féminin. A ce jeu, on vous disait qu’il n’y avait que des gagnants.

Comment partager un portefeuille

« Travailler, c’est trop dur, et voler, c’est pas beau… » chantait Julien Clerc en 1978. Gagner de l’argent, vite et beaucoup, tout le monde en rêvait, surtout les truands qu’on voyait au cinéma. Mais les vrais malfrats avaient trouvé un moyen incontournable pour contraindre les plus fortunés à ouvrir leur portefeuille pour partager : le kidnapping.

Plusieurs s’entourent de gardes du corps.

Mais pas tous.

Un compte en banque bien garni, une vie quotidienne bien réglée, l’absence de protection, et votre compte est bon. Les voyous font une étude de terrain. Le président de l’empire Empain-Schneider cochait toutes les cases.

Le 23 janvier 1978 à 10h20 : comme tous les matins à heure fixe, le baron Jean-Edouard Empain sort de chez lui, avenue Foch. Le gros bloc de béton et de verre, avec balcons alvéolés, tranche avec le classicisme des façades aux abords de l’Etoile, mais le luxueux hall d’entrée en marbre gris donne accès à une salle de sport, cinéma privé, sauna, piscine intérieure de 18m bordée de plantes, et un jardin sur le toit.

Le chauffeur, Jean Denis, a quitté le parking et l’attend devant l’entrée dans une Peugeot 604 gris métallisé. Ils échangent quelques mots, et le patron s’installe sur la banquette arrière.

Comme le trajet prend un quart d’heure jusqu’aux bureaux de la rue d’Anjou, le patron se plonge dans la lecture du Figaro. Mais la voiture avance au pas à cause d’un vélomoteur qui pétarade et zigzague devant elle. Il est dingue, s’exclame le chauffeur. Le patron lève les yeux de son journal.

A la hauteur de la camionnette, le motard couche son engin par terre, simulant un accident, aussitôt rejoint par ses complices, des hommes encagoulés qui foncent sur la voiture, l’arme au poing. Ils en tirent sans ménagement le chauffeur qu’ils ligotent et jettent dans l’estafette beige, qu’on retrouvera abandonnée, porte Maillot.

Quatre des assaillants s’engouffrent dans la 604 : deux devant, deux derrière avec Empain. On le flanque sur le sol de la voiture, du sparadrap sur la bouche et les paupières, une cagoule noire sur la tête et des menottes. On lui colle une arme sur la tempe : « Fais ce qu’on te dit ou on te butte. »

La Peugeot fonce vers l’Arc de Triomphe. On la retrouvera quelques heures plus tard dans un parking souterrain.

A 15h37, RTL annonce : « Le baron Jean-Edouard Empain a été kidnappé devant son domicile avenue Foch à 11h ce matin. »

En quelques secondes, un des hommes d’affaires les plus puissants d’Europe est fait prisonnier, et sa vie bascule.

A l’Elysée, c’est la sidération.

Les barons Empain, de père en fils

Apparenté au président Giscard par la famille de sa femme, il descend d’une courte dynastie qui a fait fortune dans la métallurgie. Plus précisément les chemins de fer et les tramways ont fait la fortune d’Edouard Empain, le grand-père ingénieur, en même temps que celle du roi des Belges. Homme de défis, ce génie des affaires à la poigne de fer parvint à construire en deux ans le métro parisien pour l’Exposition universelle : 65 km de ligne, 118 stations, et 1000m3 de gravats évacués de nuit.

Fort de son succès, il créa la Compagnie des Grands Lacs africains, assurant le développement du Congo à la grande satisfaction de Léopold II, qu’il enrichit (grâce à l’ivoire et au caoutchouc). Dans la foulée, le souverain lui accorda le titre de baron en 1907. A sa mort, en 1929, le baron fut enterré à Héliopolis, la ville qu’il avait fait construire près du Caire avec plantations, voie ferrée et temples hindous.

Le lendemain des funérailles de son père, Jean Empain, dit Johnny, se rendit à Luxor. Il était accompagné d’une charmante petite danseuse américaine, une nouvelle vedette du Casino de Paris, Joséphine Baker.

Les fêtes au château

Car Johnny ne tenait pas de son père. Chasseur, buveur, joueur, coureur, il donna vraiment sa mesure sous l’Occupation. Hermann Göring, le créateur de la Gestapo, la police secrète du IIIe Reich, l’initiateur des premiers camps d’extermination et de la mise en place de la solution finale (2), fut un des premiers habitués du château de Bouffémont, que le baron possédait près d’Enghien. De même le couple participa aux préparatifs pour la réception du chef SS à Paris en juin 1941. Il y eut cependant un contretemps qui empêcha celui-ci d’être présent : le 22 juin, l’Allemagne déclarait la guerre à la Russie.

Dès Noël 1940, le baron donnait un bal costumé dans sa propriété, auquel des dizaines d’officiers allemands étaient conviés. A l’heure des pénuries et du marché noir, des fêtes somptueuses s’y sont succédé, permettant au gratin littéraire et politique parisien de fraterniser avec des officiers nazis, sans compter les dîners au champagne chez Maxim’s, le fief du « Tout-Paris allemand » — « Maxim’s est chaque soir une fête pour les yeux telle que je n’en vis jamais avant ou après l’Occupation, » s’extasie Arno Breker, le sculpteur de Hitler.

Madame la baronne n’était pas en reste. Au village, les langues allaient bon train sur la vie dissolue du couple, et Goldie n’était pas épargnée. D’après un rapport de police, l’ex-danseuse de l’Ohio fut en 1941 la maitresse d’un officier nazi dont l’unité blindée était stationnée aux environs de Bouffémont.

En échange de ces marques d’amitié, Johnny jouissait d’un traitement de faveur. Non seulement, les entreprises du groupe étaient autorisées à poursuivre leurs activités en France comme à l’étranger, mais Johnny bénéficiait de privilèges exceptionnels, comme la fréquentation d’une maison close réservée aux officiers allemands. Et alors que l’essence était rationnée et beaucoup de véhicules réquisitionnés, il disposait d’un Ausweis pour sillonner l’Europe au volant de sa Mercedes-Benz.

Après quatre ans passés à boire le champagne sous les drapeaux nazis de l’ambassade d’Allemagne et chez Maxim’s, la clique des collabos s’empressa de prendre la fuite à la Libération pour rejoindre le maréchal Pétain et ses fidèles à Sigmaringen. Ayant trouvé un petit cercueil accroché au portail de Bouffémont dès 1943, le baron Empain savait ce qui l’attendait. Il fila donc sans perdre de temps à Madrid où il continua à faire des affaires, menant grand train jusqu’au bout.

Le bout, ce fut un cancer à la gorge, diagnostiqué au lendemain de la guerre. Grâce à Goldie qui paya de sa personne un ami pilote, il parvint à rentrer à Paris sans encombre pour mourir chez lui. Il avait quarante-six ans.

Wado, le fils de son père

Joueur et buveur comme son père, Wado le flamboyant était plus doué pour faire la noce que pour les affaires. Il était encore enfant quand il a perdu son père, et il préfère, comme tout le monde, oublier son passé de collaborateur. Aux yeux de tous, l’héritier s’est juste donné la peine de naître pour s’asseoir, à trente ans, dans le fauteuil directorial du groupe. Membre de la jet-set, le patron de Framatome (3), le nucléaire français, se vantait que le monde politique lui mangeait dans la main.

Mais Wado venait de quitter la chronique mondaine pour la page des faits divers. Il n’était plus qu’un jeton entre les mains d’une poignée de demi-sels qui voulaient jouer dans la cour des grands. Ces voleurs à la manque en étaient-ils capables ? La peur ou l’incompétence pouvait les faire déraper.

La photo du golden boy de 41 ans, sourire ravageur, mèche blonde, carrure athlétique, s’étale dans toute la presse.

Kidnappings en tous genres

Quand les ravisseurs annoncent au baron qu’ils ont fixé la somme à 80 millions de francs — c’est au baron d’écrire la demande de rançon — celui-ci s’exclame : « Vous êtes fous ? Je n’ai pas une somme pareille !»

Rien d’original chez ces petits caïds, Alain Caillol, Daniel Duchateau et les autres, sauf qu’ils n’aiment pas les patrons et les riches, et se sentent « de gauche ». Ils veulent juste toucher le gros lot et se tirer peinard, comme dans un polar. Ils en ont assez des petits casses et rêvent d’une retraite dorée en Amérique du Sud.

Au passage, le NAPAP (Noyaux armés pour l’autonomie populaire), un groupuscule mao dans une myriade de courants, se fait passer pour les ravisseurs et réclame la libération de ses camarades. Les enlèvements contre rançon sont un commerce rentable. Entre 1975 et 1980, on en a recensé une quarantaine.

En réalité, les prises d’otage mêlent revendications politiques et exigences financières. Non seulement les kidnappeurs réclament la libération de leurs camarades emprisonnés plus une voiture ou un avion et une somme rondelette, mais en enlevant de sales bourgeois, des riches qui se la coulent douce et des héritiers qui n’ont rien fait pour mériter leur chance, ils se posent en justiciers, largement au-dessus de la morale, avec un code qui favorise celui qui tient l’arme.

Et ils tuent dans la relative indifférence du public, puisque ce sont des « riches » qu’on tue, comme on le verra lors de l’assassinat de Georges Besse (patron de Renault) par Action directe en 1986 à Paris.

II. Le retour du baron Empain

Enlèvements crapuleux

Pour ceux qui s’identifient à l’extrême-gauche, le kidnapping offrait un moyen rapide de chantage sous prétexte de renverser l’ordre bourgeois. Mais le grand banditisme ne tarde pas à en voir tout le potentiel, et leur emboîte le pas.

Les enlèvements crapuleux se multiplient. Pour la mafia, le kidnapping représente un business juteux, ça paie vite et gros. Cette double tendance à variations multiples complique la tâche de la police. Allez vous y retrouver quand vous êtes enquêteur.

En 1973, John Paul Getty III, 16 ans, petit-fils du magnat du pétrole, avait été kidnappé dans les rues de Rome par des mafieux italiens. L’adolescent resta cinq mois emprisonné dans les montagnes calabraises, torturé par ses ravisseurs qui lui coupèrent une oreille pour l’envoyer à un journal.

L’année suivante, Patty Hearst, 19 ans, fut enlevée à Berkeley par l’invraisemblable Symbionese Liberation Army, qui ne réclamait pas d’argent mais la libération de deux de ses membres emprisonnés.

Puis ce fut au tour de la pègre parisienne. En avril 1977, le directeur de Fiat France, Luciano Revelli-Beaumont fut enlevé à Paris et libéré contre rançon après 49 jours de captivité.

Un an plus tard, le 16 mars 1978, le chef du gouvernement Aldo Moro fut kidnappé à Rome par les Brigades rouges. L’homme du compromis historique avec le Parti communiste italien avait passé le « pacte Moro » avec les terroristes palestiniens leur permettant de faire transiter leurs armes (et leurs membres) par l’Italie à condition de ne pas commettre d’attentat à l’intérieur de ses frontières. (On a découvert plus tard que la France avait négocié le même genre d’accord avec les BR durant cette période.)

On retrouva le corps de l’otage à Rome dans le coffre d’une 4L le 9 mai.

Le baron Empain, l’enquête

« Les instructions sont dans la consigne 595 de la gare de Lyon. » En plus de la demande de rançon au nom d’une pseudo Armée rouge de libération, on trouve trois lettres de la main du baron. Et un petit flacon de formol contenant la dernière phalange de l’auriculaire, dont l’ongle est rongé. Pas de doute, c’est celui de Wado.

Un doigt coupé, n’est-ce pas le signe qu’on a affaire à la mafia ? Son entourage connaît sa passion du jeu.

A moins que ce ne soit un coup monté avec la complicité du baron pour rembourser ses dettes ?

Dès le début de l’enquête, il apparaît que le baron est un joueur de poker invétéré. Et il joue gros. Chacun sait à quoi conduit la folie du jeu : les parties de poker amènent sans doute ce gros patron à fréquenter un milieu interlope. Ne serait-ce pas la cause de ses ennuis ?

Les imaginations s’emballent. Le jeu est une passion coupable. Ça sent le soufre. Empain n’aurait-il pas fait fondre sur lui une punition céleste ?

Mais il s’avère que c’est un flambeur, et que ses dettes sont colossales. On soupçonne donc des partenaires de jeux louches, et la rumeur enfle. Le baron pourrait même avoir simulé son propre enlèvement, la rançon devant servir à éponger ses dettes.

On découvre qu’en août, il a joué au casino de Palm Beach à Cannes, où il a perdu 11 millions de francs au chemin de fer et au baccarat. « On savait qu’il jouait, reconnaît son ami de toujours, Jean-Jacques Bierry. Mais de là à imaginer de telles sommes…» Au cours de l’été, il avait perdu contre deux princes saoudiens et des magnats du pétrole iranien. Bien entendu, ceux qui ont partagé ses nuits autour du tapis vert sont vite mis hors de cause.

La garçonnière

En voyant la photo du baron en couverture de Match, la concierge d’un immeuble près de l’Arc de Triomphe reconnaît le locataire du deux-pièces du 3e étage, et prévient la police. Après avoir abrité ses rendez-vous galants et les souvenirs de ses conquêtes, cet appartement discret jardin secret, réservé à sa vie cachée avec la belle Shahnaz Arieh.

En présence de deux collègues du baron, la police fouille les lieux. Les journalistes sont à la fête.

La vie privée du baron va passionner les Français.

On ne tarde pas à tout savoir, les morceaux les plus croustillants s’étalent au grand jour dans la presse – de Jour de France, il est passé à la une d’Ici Paris. Alors que le kidnapping aurait dû soulever une vague d’indignation, surtout après sa mutilation, un coin du voile s’est levé sur la façon dont « ces gens-là » vivent quand l’argent coule à flot. Le château de Bouffémont, dans le Val d’Oise, les chevaux, les voitures de sport, un appartement avenue Foch, l’été à Juan-les-Pins et l’hiver à Megève, le poker et le whisky, les pin-ups et sa garçonnière, la réputation du baron est sérieusement écornée.

Et toute l’année, le poker.

Inutile de dire que Silvana, sa femme, ne le lui pardonnera pas.

Qui veut payer la rançon

Empain représente 174 sociétés et 136 000 employés dans les mines et la métallurgie, la banque, le béton les chantiers navals, l’armement et l’énergie nucléaire. « La rançon est le problème de la famille, déclare Giscard. Celui de la police est d’arrêter les criminels. » Le ministre de l’Intérieur, Christian Bonnet, suit l’affaire de près.

Si le Président souhaite qu’on paie la rançon, il n’est pas le seul. Me Robert Badinter, l’avocat de la famille Empain, insiste pour que l’argent soit versé au plus vite. Pour lui c’est une question de vie ou de mort.

Or une personne est loin de partager cet avis, c’est Rozell, la mère du baron, qui vit au château, près d’Enghien. Avec un pragmatisme impressionnant, elle a déjà tiré un trait sur son fils : pas question de couler le groupe et de sacrifier la fortune familiale parce que Wado s’est fait prendre, tant pis pour lui. Cette ancienne danseuse de burlesque américaine, connue sous le nom de Goldie en raison du numéro de nu qui a fait sa brève célébrité et lui a valu son mariage, a bien la tête sur les épaules : elle sait qu’il n’y a pas de liquidités, seulement des actions.

De son côté, Shanaz, la maitresse iranienne, en profite pour s’introduire dans le cercle familial. Convaincue, elle aussi, que la vie de Wado est en jeu, elle s’efforce de réunir la rançon. Inutile de dire que sa présence agace Silvana au plus haut point.

« Si tu nous vois, t’es mort ! »

Les malfrats n’avaient pas choisi leur victime au hasard. Convaincus qu’ils toucheraient l’argent en trois jours ou presque, les ravisseurs avaient prévu une planque sûre mais très rudimentaire. Comme ils avaient en outre prévu de lui couper une phalange à leur otage dès le premier jour afin de prouver leur détermination, il leur fallait un « candidat » plutôt jeune et résistant. « Sinon, mes ravisseurs projetaient de kidnapper Edmond de Rothschild ou un membre de la famille Dassault, » expliqua le baron plus tard. Mais Guy de Rothschild avait alors 69 ans et Marcel Dassault 86 ans.

Quant à Liliane Bettencourt, dont le nom fut également évoqué, elle fut écartée parce qu’étant une femme, les conditions de détention posaient de sérieux problèmes pratiques.

En effet, lequel aurait survécu à ce que Alain Caillol, l’un des cerveaux du rapt, qualifie de « camping sauvage » ? Il détaille lui-même les conditions de détention au cœur de l’hiver : une tente au fond d’une galerie abandonnée, le prisonnier porte des chaînes aux poignets, aux chevilles et au cou comme un bagnard, et le froid, la faim, la soif, la saleté, l’absence d’hygiène, et cela non pas pendant trois jours, mais pendant des semaines. Le prisonnier sera transféré plus tard dans le sous-sol d’un pavillon inhabité à Savigny-sur-Orge.

Ses repas se limitent à des conserves qu’on lui sert à des heures irrégulières. Il doit remettre sa cagoule dès qu’on l’approche. On le prévient : « Si tu nous vois, t’es mort ! »

Le 26 janvier, après avoir péniblement réuni 30 millions de francs auprès des banques, Jean-Jacques Bierry, l’ami du baron, se rend au rendez-vous fixé par les ravisseurs. 30 millions ? Ceux-ci refusent. C’est 80 ou rien. « On va vous l’envoyer par morceaux, » menacent-ils.

Deux mois d’enfer

A la suite d’une erreur d’improvisation des chefs venus récupérer le butin, Duchateau fut tué et Caillol arrêté. Fallait-il assassiner le prisonnier ou le libérer ? Le baron promit de payer lui-même la rançon s’il était libéré et signa trois reconnaissances de dette. On lui donna un billet de dix francs pour rentrer chez lui.

Alain Caillol, le « cerveau », reconnaîtra plus tard qu’ils avaient eu les dents trop longues. Ils auraient dû prendre les 30 millions apportés par Jean-Jacques Bierry à Genève. Pour finir, ils n’ont rien eu. « Péché d’orgueil », conclut-il.

Il était 21h, un dimanche soir. Le baron acheta un ticket de métro et monta direction Porte d’Ivry, un peu au hasard. Le métro, construit par son grand-père, ne lui était pas familier. Sale, amaigri, affaibli, la barbe hirsute, le regard flou et incapable de marcher, il avait perdu près de 25 kg, il était méconnaissable.

Il descendit à Opéra et appela chez lui. Un policier décrocha. « J’aimerais parler à Silvana.

— Qui est à l’appareil ?

— Son mari. »

La Renault R12 se rangea au bord du trottoir vingt minutes plus tard. La portière s’ouvrit et Wado s’y laissa tomber, à bout de forces. Silvana, assise à la place du passager, ne dit pas un mot. Quand elle desserra les dents, ce fut pour annoncer : « On va Quai des Orfèvres. » Furieux, il ouvrit la portière et menaça de sauter. Puis il éclata en sanglots.

« A ce moment-là, dira-t-il plus tard, j’ai divorcé. ».

Le policier au volant fit demi-tour.

Il croyait être accueilli à bras ouverts, fêté, mais après tout ce qu’on avait appris de sa vie privée, la rancune fut la plus forte. L’accueil fut glacial.

« Mon chien était heureux de me revoir, » conclut-il sobrement.

The Last Baron va donner lieu à une mini-série, précise Tom Sancton, l’auteur de The Last Baron — The Paris kidnapping that brought down an Empire, de Tom Sancton, édition Dutton Penguin, 2022 (le livre n’est pas traduit).

(1) « Le Dernier Baron – Le kidnapping qui a fait tomber un empire, » non traduit en français

(2) Le sinistre bureau aux Affaires juives, ou Juden-Referat, était situé, par hasard, au 31bis de l’avenue Foch, l’immeuble voisin du 33.

(3) Ancêtre d’Areva

à propos de l'auteur
Edith est journaliste et traductrice de presse et d'édition. A collaboré à de nombreux titres, dont Libération, L’Arche, et L’Histoire, Le Huffington et Causeur. Auteur (avec Bernard Nantet) de "Les Falasha, la tribu retrouvée" ( Payot, et poche) et "Les Fils de la sagesse - les Ismaéliens et l'Aga Khan" (Lattès, épuisé), traductrice de près de 200 romans, et a contribué, entre autres, au Dictionnaire des Femmes et au Dictionnaire des intellectuels juifs depuis 1945.
Comments