Le philosophe albanais Riza et sa relation avec le peuple juif

Riza Teufik Bey (1869 – 1949) - Wikimedia Commons
Riza Teufik Bey (1869 – 1949) - Wikimedia Commons

Au cours des siècles, les albanais et les juifs ont toujours eu une relation spéciale, un lien, un soutien, un respect mutuel envers les uns et les autres.

Au XVI siècle, dans la ville de Vlora (au sud de l’Albanie), il existait une communauté importante juive composée de portugais, castillans et catalans.

Au début du XX siècle, les albanais s’appuyaient sur les méthodes de l’Alliance Israélite Universelle pour répandre la langue (écrite) et son instruction parmi leurs citoyens. Avec la montée et la dégénération du fascisme et du nazisme en 1939, ce fût le roi des albanais, Ahmet Zogu, de confession musulmane, d’admettre dans son royaume, plus d’une centaine de réfugiés juifs, ces derniers en partance pour les Etats-Unis.

Riza Teufik Bey (1869 – 1949)

Ainsi, cette relation, on la constate également dans l’interview, ci-dessous, du philosophe, poète et politicien d’origine albanaise, Riza Teufik Bey (1869 – 1949), pour le Journal de Salonique.

« Nous avons annoncé l’arrivée, avec Djavid bey, du docteur Riza bey, surnommé Philosophe Riza. Cette appellation suffisait à provoquer notre curiosité et le désir de voir cette espèce rare aujourd’hui d’homme philosophe, deux termes qui s’excluent.

Le hasard nous mit en présence du philosophe Riza, dimanche dernier. C’était à bord du torpilleur qui nous conduisait à la rencontre des étudiants en droit. A la proue du bâtiment, un groupe de personnes causaient joyeusement. Et au milieu d’eux tous, un homme entre les deux âges, un pince sans rire, disait les choses les plus hilarantes, les plus profondes aussi, sans sourciller.

— Je parie que vous êtes le docteur Riza bey, dis-je en l’abordant au moment où, tout le groupe s’étant précipité à bâbord pour voir le Marmara, il se trouva seul en compagnie de son impassibilité apparente.

— Et moi je parie ne vous avoir jamais vu.

— Je suis journaliste.

— Alors, je comprends votre envie de parier. Les journalistes ont toujours un certain nombre de paris à soutenir. Asseyez-vous.

Et nous causâmes une petite demi-heure durant, mais une demi-heure délicieuse, car le docteur Riza n’est pas seulement plein d’esprit, mais il a aussi une culture très variée, une perspicacité profonde qui lui vient de sa connaissance parfaite de plusieurs langues.

Et savez-vous quelle est la première langue acquise par le docteur Riza ? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille. Le premier idiome, outre le turc et l’albanais, car le docteur Riza est Yéga, en lequel notre philosophe se familiarisa ce fut le… judéo-espagnol.

Ne riez pas, ce n’est pas une blague que je vous conte. Riza bey parle et écrit le judéo-espagnol et même l’hébreu dont il ne perd pas une seule intonation, la moindre nuance. Et ce qu’il y a de plus remarquable en ce polyglotte c’est qu’il parle chacune des langues qu’il connaît avec une pureté extraordinaire. On dirait qu’il n’a fait que ça toute sa vie.

La préférence de Riza bey va au judéo-espagnol, à ses anciens camarades d’école aujourd’hui disparus. Il parle avec une tendresse infinie de ses souvenirs d’alors qui ont laissé en lui une emprunte ineffaçable. Comme on a raison de dire que les affections de l’enfance sont les plus durables.

Au sujet de sa connaissance du judéo-espagnol, le philosophe Riza nous a conté une anecdote savoureuse:

— On m’a présenté un jour à M. David Fresco, directeur du journal El Tiempo. Nous causâmes judaïsme; je lui parlai de tous les rabbins que je connus, du système défectueux d’enseigner l’hébreu, des habitudes du temps jadis de se passer de bancs et de chaises et de recevoir par terre l’instruction et les coups de férule qui étaient parfois plus nombreux que les versets de la bible. En une heure de temps nous devînmes, M. Fresco et moi une excellente paire d’amis.

«L’heure du bateau approcha et l’ami qui m’avait présenté dit : «Riza, il est doux de converser, mais il est dur de manquer le bateau.

— Pourquoi vous appelle-t-il Riza, demanda M. Fresco ?

— Parce que c’est mon nom ?

— Pourquoi avez-vous choisi ce nom bizarre ?

— Parce que mon père l’a voulu.

— Quelle mouche a donc piqué votre père ? Comment s’appelait-il lui-même ?

— Il s’appelait Mehmed efendi.

— Ah ! Ça, mais, vous moquez-vous de moi ou bien êtes-vous une famille de fantaisistes.

— Ni l’un ni l’autre. Nous sommes une famille d’albanais.

— Albanais ou loufoques.

— Non, Monsieur; je comprends votre surprise; vous me prenez pour un coreligionnaire. Je suis musulman, Yéga, fils de Yéga, mais un Yéga qui connait le judéo-espagnol, qui a fait sa première éducation dans une école israélite dont il garde le plus affectueux souvenir et qui aime beaucoup ses compatriotes juifs.

Tout cela fut dit d’un trait. Je partis en laissant M. Fresco ahuri; il l’est peut-être encore d’avoir vu un musulman, yega, qui cause le judéo-espagnol et se rappelle les préceptes bibliques plus fidèlement qu’un israélite pratiquant. »

— Je comprends son ahurissement, dis-je, et n’en reviens pas du mien.

Nous causâmes d’autre chose et comme il fallait que l’entretien conservât jusqu’au bout un ton original, et finît par une conclusion absolument imprévue, nous convînmes que le Docteur Riza, le Yega Philosophe ferait samedi prochain, une conférence en … judéo-espagnol. Ah ! s’il pouvait se trouver un israélite pouvant faire la contre conférence en albanais; pour le coup on convoquerait toute la délégation de Debré. En tout cas, il y aura un orateur, notre confrère Nissim efendi Rousso qui parlera en turc et un troisième en français.

Max Yvel

Source de l’écrit : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1269561h/f3.item

à propos de l'auteur
Aurenc Bebja est né à Klos-Mat, en Albanie. Depuis 2005, il réside en France. Diplômé en Aménagement, Environnement à l’Université de Bourgogne (Dijon), l’auteur a occupé par le passé divers postes de chargé de mission-études- projets dans la fonction publique territoriale française, au Conseil Départemental de Saône et Loire, au Conseil Départemental de l’Aube et à la Communauté d’Agglomération Orléans Val de Loire. Créateur et manager du blog "DARS (KLOS) MAT – ALBANIA" depuis 2007, polyglotte et passionné par la photographie, l’auteur n’oublie pas d’écrire depuis la France pour son pays d’origine sur des sujets impactant profondément la société d’où il vient.
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